‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 177 sur 192 · SOUMISSION DA6DEL-KADER · texte numérisé non relu

SOUMISSION DA6DEL-KADER

bout de Sidi-Brahîm, après quoi il fut conduit au général Lamoricière, qui raccueillit ayec le respect dû à la gloire et au malheur.

Le jour même on le mena à Nemours. Le duc d'Aumale, prévoyant réyénement qui allait s'accomplir, venait d'y débarquer, après avoir quitté, malgré une violente tempête, Oran, où il s'était établi pour surveiller de plus près le dernier acte de ce drame. Une première entrevue eut lieu immédiatement. L'émir était ému, troublé ; son visage était pâle, ses traits contractés. Ce n'était pas son malheur seul qui pesait sur lui, il le portait dignement : c'était le souvenir du massacre de nos prisonniers, une de ces journées néfastes qu'on voudrait , quand vient la réflexion, effacer de sa vie avec son propre sang. 11 salua le duc d'Aumale avec toutes les formes qui, chez les Arabes, expriment le respect. Les premières paroles qui sortirent de sa bouche furent celles-ci : « Il y a longtemps que tu dcTais désirer ce qui s'accomplit aujourd'hui ; tout arrive selon la volonté de Dieu. » Belles paroles, qui expriment le juste sentiment que le captif avait de sa yaleur et sa soumission aux décrets de la Providence, dernière dignité de la grandeur déchue. Il ajouta quelques mots pour recommander à la générosité du prince les braves soldats fidèles jusqu'au bout à son infortune, et, alléguant son extrême fatigue, il demanda à se retirer. Le lendemain, l'entrevue officielle et publique eut lieu. Le duc d'Aumale reçut avec une noble courtoisie, au pied du perron de la maison du commandant, l'émir vaincu et malheureux. L'émir s'y était rendu monté sur une belle jument noire; il l'ofint au duc d'Aumale en lui disant : «Je t'offre la seule chose que je possède et que j'estime en ce moment. » Le duc d'Aumale répondit : « Je l'accepte comme un gage de ta soumission à la France et de la paix de l'Algérie. » Abd-el-Kader rappela alors les promesses qui lui avaient été faites par le général Lamoricière, et le prince les ratifia. «( Je ratifiai, écrit-il dans son rapport, la parole donnée par le général Lamoricière, et j'ai le ferme espoir que le gouvernement lui donnera sa sanction. » On se sépara ensuite, et Abd-el-Kader retourna à pied

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022 TABLEAU DE LA GONQUÊTE DE rALGÉRIB.

vers sa tente. Le même jour il s'embarquait pour Oran; de là il partit pour Marseille.

Ainsi finissait la dernière phase de la conquête de l'Algérie. La souveraineté arabe, qui avait essayé de se substituer à la souveraineté turque, échouait dans sa tentative. Après neuf années d'efforts heureux et habiles, tolérés ou favorisés par la France, et sept années de lutte ouverte, le drapeau vivaut de celte souveraineté disparaissait de TAlgérie. La France triomphait une seconde fois

CONODSION.

11 semble que, de nos jours, cette terre d'Afrique soit fatale i ses vainqueurs, et que les victoires y deviennent le testamenl des gouvernements qui les remportent. Par une étrange goîdcidence, le gouvernement de Juillet ne survécut pas beaucoup plus longtemps à la chute d'Abd-el-Kader, que la Restauration à celle du dey d'Alger. Deux mois après l'entrevue dont il vient d'être parlé, la Révolution de février 1848 éclatait, et le jeune duc d'Aumale était obligé, à son tour, de quitter Alger, exilé, fugitif, mais entouré au moins jusqu'à son départ des égards, des regrets, des respects affectueux de ses dignes lieutenants.

Il emportait, comme son frère, le prince de Joinville, présent comme lui à Alger, la consolation de laisser la domination française établie en Afrique, et d'avoir indiqué, après le maréchal Valée, la voie où il tant marcher pour la consolider. Les conquêtes commencent par la force; elles s'achèvent par la raison et la justice. C'est la supériorité de la civilisation qui fait le droit du vainqueur, parce qu'elle lui donne sa mission; et raméliora-

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lion de la condition humaine au moral et au matériel, dans le pays conquis, est le véritable titre dû conquérant. Ceux-là donc qui firent humainement la guerre ; qui, même dans ce jeu sanglant de la force, firent sentir la supériorité de nos idées, de nos sentiments, de nos mœurs; qui apprirent à ces populations mises au pillage par leurs administrateurs et leurs maîtres ce que c'est que la probité, la dignité, la moralité dans le commandement, rintégrité et l'équité dans l'administration de la justice, ceux-là firent plus pour asseoir notre domination en Afrique que les armes seules n'auraient pu faire.

La religion apporta aussi son tribut, et cette prédication muette des vertus, souvent plus efficace que la plus éloquente prédication. Malheureusement elle fut, sauf d'honorables exceptions, plutôt entravée qu'encouragée, et les plaintes de l'évêque démissionnaire d'Alger, M^ Dupuch, retentissant en 1846, révélèrent à la France et à la chrétienté les épreuves, les douleurs, les efforts désespérés de son épiscopat, traversé par l'indifférence, les ou* trages et le défaut de concours de l'administration ^ L'ardent et pieux évèque y usa son zèle, sa santé, sa fortune, celle de ses amis, et succomba à la peine, en laissant après lui un déficit financier qui ne faisait que dénoncer l'étendue des besoins, Tinsufiisance des ressources mises à sa disposition et l'intrépide confiance de sa charité*. Cependant son zèle ne fut pas stérile,

^ Mgr Dupuch a exposé, dans trois mémoires, les tribulations de son épiscopat : 1"* Mémoire au roi en son conseil, Alger, 24 janvier 1845; 2*^ Notes intéressantes à consulter, l**" janvier 4836; 5° A S. S. le pape Grégoire XVI, révoque d'Alger, 29 janvier 1846. Il faut lire aussi, pour s'édifier sur cette question, Técrit court et substantiel rédigé par M. Charles de Riancey, et public sous ce titre par le comité électoral pour la défense religieuse : De la situation religieuse de V Algérie, (Paris 1846, chez Jacques Lccoffre.) C'est à cet écrit que nous empruntons la plupart des détails que nous donnons sur le catholicisme en Algérie.

* Mgr Dupuch disait dans son mémoire au pape : t Sachez que j'ai été prévenu afficiellement que je n'étais chargé que des chrétiens romains, et que je ne devais pas oublier que sur nul autre je n'avais de juridiction. Sachez qu'une .Hitre fois il me fut ordonné de réprimer sévèrement un des prêtres, parce qu'i avait poussé l'imprudence jusqu'à dire à un Arabe, avec lequel il échangea*

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et avant de succomber à l'œuvre il la fit avancer. Lorsqu'en 1838 il mit le pied sur le littoral de son diocèse, qui égalait en étendue les deux tiers de la France, il y avait à Alger une seule église, desservie par un seul prêtre, et dépourvue des objets les plus nécessaires àl'exercice du culte, un établissement de sceurs, des sœurs à l'hôpital civil; à Oran, un vieillard épuisé qui tombait sous la charge ; à Bône, une chapelle aussi misérable, ud prêtre zélé, mais sans ressources, et le commencement d'une communauté de sœurs. Quand M** Dupuch se retira, au commencement de 1846, il laissa derrière lui quaire-vingt-onie prêtres, soixante églises ou oratoires, pourvus des objets les plus indispensables au culte, seize établissements religieux, cent quarante sœurs de différents ordres, Saint-Vincent de Paul, Hospitalières, Trinitaires, Ursulines, des Trappistes, des Jésuites, des Lazaristes, des Frères, un séminaire, d'excellentes maisons d'éducation, des œuvres pour les orphelins, pour les orphelines, pour les pauvres, des refuges, de saintes associations, des sociétés de charité, notamment celles de Saint-Yincenl de Paul et de Saint-François Régis.

Le grain de sénevé poussait ainsi déjà de tout côté des rameaux. Les Trappistes, protégés par le maréchal Soultetle maréchal Bugeaud, développaient rapidement leur magnifique établissement, sur le lieu même où le général Lamoricière, alors lieutenant du génie, construisait, dans la campagne de 1830, un blokhaus, en avant de Staouéli, après la bataille de ce nom. a C'est le 14 septembre 1843, écrivait le révérend père abbé, général de la Trappe, Marie-Joseph, que la première pierre du monastère de Staouéli a été posée avec grande cérémonie sur un lit de boulets ramassés dans la plaine. M. le gouverneur général et son état- major. M"' l'évêque et son dergé,

quelques discussions religieuses, que le mahométisme était absurde. Sachet que» plus tard, un prêtre auxiliaire, qui me derait arrÎTer des montagnes de la Syrie, fut menacé d'être arrêté s*il mettait le pied sur le rivage de PfailipperiUe, parce qu'il saTait et parlait Tarabe, et qu^il était possible, je le crois bien, qa*îl fût tenté de parler de religion aux Arabes. »

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avec les autorités de l*Âlgérie, étaient présent. Le prélat a prononcé un charmant discours qui a fait battre le cœur de tous les guerriers, au nombre desquels se trouvait un de nos religieux, qui avait combattu à Staouéli, quand Tannée française y débarqua ^ » Soixante religieux, fécondant à la fois le sol moral et matériel, offrafenl aux Arabes le spectacle d'une école modèle d'agriculture, gouvernée par la charité. En 1847, le couvent de Staouéli, distribua du pain pendant la disette à tous ceux qui en manquaient dans les villages voisins. On avait vu, dès 1835, les religieuses hospitalières prodiguer aux victimes du choléra, sans distinction de nationalité et de religion, des soim courageux qui produisirent une vive impression. En 1841 , l'évêque d'Alger alla soigner lui-même, dans la citadelle de la Casaubah, les Arabes prisonniers; il prodigua à leurs femmes et à leurs entants les marques de l'intérêt le plus touchant, et cette conduite évangélique facilita un échange de prisonniers*. Le père Brumault, de la compagnie de Jésus, créa quelques années plus tard une maison de refuge pour les orphelins à Ben-Aknoun, entre Alger et Del y-Ibrahim. I^s dames du Bon- Pasteur eurent à El Biar, près d'Alger, une maison où elles ouvrirent aux jeunes filles abandonnées un asile que la reconnaissance publique appela la maison des Préservées. Les Hospitalières fondèrent à Oran et à Constantine une maison de la même espèce. Dès qu'on ouvre au catholicisme un champ, il y entre pour le fertiliser. 11 rentrait dans le sien en transportant ses oeuvres sur ce rivage fécondé jadis par saint Augustin et où vint mourir saint Louis.

Peu à peu Ton découvrait que ce qui choquait le plus les indigènes, chez qui le sentiment religieux est très-développé, ce

* Voir rintércssante notice consacrée au révérend pcre Joseph-Marie, par M. de Gorcelles. (Ami de la Religion, 15 septembre 1855.)

' Mgr Dupuch disait, dans son mandement du 14 mai 1841 : «Il est vrai que ces femmes désolées, ces pauvres petits enfants, appartiennent k des tribus ennemies, sauvages; mais ne sommes-nous pas chi'élien, ne sommes nous pas évoque? •

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0^() TABLEAU DE LA CONQUÊTE DE L'ALGÉRffi.

n était pas notre religion, mais Tindifférence de plusieurs de nos administrateurs en matière de religion. Quand iis nous Tirent construire la première église catholique, loin de se formaliser, ils témoignèrent leur approbation. « Ils furent bien abes que nous consentions à prier Dieu, » dit Tannaliste de rAIgérie^ Plus d'une fois il arriva à nos officiers,' comme il eo convient lui-même, de se rappeler avec quelque honte, en voyanl prier les Arabes, qu*eux aussi avaient appris, étant enfants» des formules de prières oubliées depuis longtemps, et, pour ne pas scandaliser leurs hôtes, ces chrétiens, ramenés au signe de la croix par la piété des sectateurs du croissant, élevèrent leur cœar vers le Dieu qui leur a donné la religion à laquelle nous devons la supériorité de notre civilisation, l'équité de nos lois, la douceur de nos mœurs.

C*est dans ces grandes influences morales que réside FaTenir de notre colonie. Sans doute, il y a beaucoup à faire sur œ point, et nous ne sommes qu'à l'entrée de la carrière. Ces premières et laborieuses années de notre domination en Algérie ont été mêlées d'ombre et de lumière. A côté de la vigueur nécessaire paraît la violence inutile et dangereuse, les excès de la force à côté de son légitime emploi. Nous avons encore plu^ détruit que fondé. Les mains n'ont pas été également pures, et le sentiment de la dignité du commandement n'a pas paru au même degré chez les chefs qui se sont succédé. Cependant, à la fin de l'année 1847 déjà, c'est-à-dire au moment où nous fermons cette histoire, les Arabes avaient conçu une si haute idée de la justice française, que lorsque les pèlerins algériens, s< rendant à la Mecque, avaient quelques différends sur la rouk avec des coreligionnaires, si ceux-ci leur proposaient d'all^f chez le cadi,ils répondaient aussitôt, en hommes qui avaient expérimenté les deux justices et qui connaissaient l'excellence d'-

la nôtre : « Non, nous sommes Français, et nous voulons aller

* Nous em]}runtoDS ces détails à M. le capitaine d'étaUmajor Pélissier' <F I parle d'après ses impressions et ses observations. Voir le tome II Hes AuMt^ algériennes, page 243 (première édition, 1858).

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chez le consul. » Ainsi la supériorité de notre justice les avait conquis à notre nationalité, malgré Fesprit de religion et de patriotisme indigènes, au moment même où ils accomplissaient un pèlerinage mahométan! C'est le dénoûment qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est la justification de nos efforts, la sanction de notre victoire, l'indication de notre rôle, car c'est par là que la France s'est montrée fidèle à la mission morale et civilisatrice qu'elle est allée remplir à Alger.

On dirait que la Providence a voulu récompenser la France des services déjà rendus par elle en Afrique à la cause générale de la civilisation. Alger, cette conquête dont l'utilité avait été contestée, n'a pas seulement ajouté à nos possessions un vaste territoire, sur lequel une population européenne de plus de 153,000 âmes, réalisant le vœu de la Restauration, qui voulait appeler toute l'Europe à profiter de notre conquête, commence à se répandre ^ cette expédition nous a donné un littoral étendu qui agrandit et fortifie notre position dans la Méditerranée. Elle a ouvert un champ nouveau à l'activité et à l'industrie nationales, un marché plein d'avenir au commerce, une France africaine à l'exubérance de notre population, de nouvelles routes à l'Évangile. Dans l'Exposition universelle de 1855, les produits si riches et si variés de l'Algérie ont frappé tous les regards et &it entrevoir le grand avenir agricole et commercial de cette colonie. Les céréales, les fruits, les bois précieux» les huiles, les laines, les soies, les plantes industrielles, les marbres de l'Algérie, ont brillé au premier rang*. Dans ce temps où les profondeurs inexplorées des continents deviennent accessibles à la

* Diaprés les documents officiels publiés par radministration, la population civile européenne s'élevait, à la fin de 1855, à 155,192 individus, ainsi répartis : provinces d'Alger, 6'2,U0; d'Oran, 41,464; de Gonstantine, 29,288. Les Français entrent dans ce chiffre total pour 74,558; les Espagnols, pour 56,615; les Italiens, pour 7,573; les Maltais, pour 5,966; les Allemands, pour 4,665; les Suisses, pour 1,656, etc. La population indigène est évaluée à 2,525,855.

* Voir aux pièces justificatives le résumé des produits de TAlgérie à FEipoBÎtion universelle de 1855 sous le numéro 7.

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civilisaiion européenne, cette fille du christianisme; où la Chine elle-même, ce vieil empire si longtemps muré, s'agite, ébranlé par ses réyolutions intérieures, et cesse d'être impénétrable; où tout marche yers l'unité, la conquête de la côte septentrionale de l'Afrique par la France est un éyénement immense qui commence à ouvrir dans le Sahara, sillonné depuis longtemps par les caravanes arabes qui yont au Soudan, une route nouvelle à la civilisation et au commerce yers l'intérieur si peu connu de l'Afrique.

Ce n'est pas tout encore : l'Algérie a été pour nous une école pratique de la guerre. Là s'est formée une yaillante armée, commandée par des généraux habiles, qui, après avoir été porter la civilisation française en Afrique, ont été le bouclier et Tépée de la civilisation en France, lorsqu'en 1848 elle a été menacée par l'anarchie : Changarnier, Duvivier, Lamoricière, Bedeau, Cavaignac, Damesme, noms doublement inscrits dans les souvenirs reconnaissants de la patrie, illustrée au dehors, sauverdée à l'intérieur; là se sont préparés à une guerre plus redoutable, portée sur un théâtre plus en vue, les cadres de ces vaillantes troupes qui, conduites par des chefe valeureux, la plupart aussi formés dans les guerres de l'Algérie, soutiennent. avec tant de persévérance et de courage, dans une entn^rise lointaine et périlleuse, le renom toujours grandissant de l'armée d'Afrique, et ajoutent de glorieuses pages à l'histoire militaire de la France.

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