‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 26 sur 192 · LES BEYS. - LES KAGHZEN · texte numérisé non relu

LES BEYS. - LES KAGHZEN

U reste à dire comment la puissance algérienne se constitua en Afrique, ses procédés de politique et de gouvernement avec les Arabes, les Maures, les Berbères, plutôt encore que la suite monotone d'événements à peu près toujours semblables, de guerres mêlées de succès et de revers, de révoltes continuelles parmi les populations, un moment domptées, toujours frémissantes de paix qui n'étaient que des trêves, tous les faits qui accompagnent une conquête sans cesse contestée et qui recourt sans cesse au titre de sa souveraineté, la force. Enfin il convient d'exposer les rapports d'Alger avec les diverses puissances maritimes de l'Europe, surtout celles qui sont assises sur le bassin de la Méditerranée, et l'état de choses qui résulta de ce fait étrange de la piraterie se perpétuant en face des côtes de France, d'Espagne, de Portugal, d'Italie et des ilcs si riches situées dans cette mer intérieure.

On se souvient du type primitif de l'organisation de la puissance algérienne telle que Barberousse l'avait conçue; elle contenait trois éléments : l'initiative d'un chef vigoureux, dont le caractère et le génie étaient le pivot principal du mécanisme, et qui prenait son point d'appui sur la race turque et, à l'époque où Constantinople conservait encore toute sa puissance, était désigné ou agréé par le Grand Seigneur; une milice turque,

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formée à rinslar de celle des janissaires, animée à la fois de leur intrépidité et de leur esprit remuant ; enfin, les corsaires, ces aventuriers hardis qui furent la principale force de Barberousse, et des rangs desquels il était sorti; hommes redoutables, animés, dans leurs expéditions, par le triple mobile du fanatisme, de la cupidité et des séductions de cette vie de hasard, de jouissances et de périls qui rend le repos fastidieux à ceux qui Tout goûtée.

Ce sont ces trois éléments, l'unité du commandement, la su* pcriorité d'une milice recrutée parmi des honmies aguerris, mais dans une race unique, l'esprit d'entreprise des cors.aires, qui, modifiés, combinés, diversement représentés, mais toujours représentés dans l'organisation de la puissance algérienne, expliquent la vigueur et la durée de cet étrange gouvernement.

La concentration du pouvoir dans les mains d'un homme qu'on appela tantôt pacha, tantôt sangiac, tantôt dey, prévenait l'anarchie des volontés, toujours si fatale, et imprimait aux efforts l'unité et la suite sans lesquelles ils sont inutiles. L'institution de l'Odjack, formé de soldats d'élite recrutes dans la même race et dans une race conquérante, créait une forci^ militaire redoutable, parce qu'elle était unie par la solidarité des intérêts et des périls, toujours menaçante, toujours menacée, contrainte à se faire redouter pour pouvoir subsister, aguerrie par des combats continuels, et par conséquent supérieure, dans le métier des armes, aux populations dont elle était entourée, obligée de ne se permettre que de courtes anarchies, car, inférieure en nombre aux peuples qu'elle gouvernait, elle eût été bientôt exterminée, si elle ne s'était hâtée de se rallier autour d'un chef. Sans doute ce n'était point une aristocratie militaire, ce nom est trop beau pour ce ramas d'aventuriers sans passé, sans avenir; mais c'était au moins une milice aristocratique, redoutable dans la main de son chef, redoutée par ce chef lui-même, qu'elle empêchait de s'endormir dans l'oisiveté fatale aux despotismes orientaux, car un dey endormi était un dey appauvri, et par là même condamné aux yeux de la milice, qu'il eût été incapable d'enrichir.

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Tandis que la milice était la force du gouvernement d'Alger au dedans, les corsaires étaient sa force au dehors, et lui apportaient un élément nécessaire, la richesse. Il lui devait les dépouilles du commerce européen, les esclaves chrétiens, esclaves non-seulement du gouvernement, mais des indigènes eux-mêmes, qui se réconciliaient ainsi avec la domination des Turcs, à laquelle ils devaient les marchandises à bon marché, le travail à prix réduit, et, parle rachat des esclaves que les chrétiens firent bientôt sur une grande échelle , une nouvelle source d'opulence.

Il arriva dans Tinstitution de la souveraineté d'Alger une modification inévitable, qui n'a pas de date précise dans l'histoire, parce que ce iut l'habitude qui en fit un droit, mais qu'on peut cependant placer vers le commencement du dix-septième siècle. Lorsque l'affaiblissement de l'empire turc, déjà sensible après la bataille de Lépante, eut fait de nouveaux progrès, l'Odjack d'Alger, qui, dès l'origine, avait tenté d'intervenir dans l'élection du chef dont le choix était d'une si grande importance pour ses intérêts les plus chers et pour son existence même, se lassa vite de recevoir ce chef des mains du sultan, dominé parles intrigues du sérail, et trop éloigné, d'ailleurs, pour bien juger les hommes et les choses. Une première tentative à force ouverte avait eu lieu en 1556, contre Thecheli, nommé par la Porte en faveur d'Hassan>Corse, et elle n'avait échoué que grâce au concours prêté à l'élu de la Porte par les corsaires plus intéressés, à cause de leurs courses, à ne pas s'aliéner la bienveillance du Grand Seigneur, dans les ports duquel ils trouvaient un rehige. Les janissaires prirent leur revanche en acclamant Isuf, alcade de Tlemsen, qui, venu à la tête de ses soldats, tua Thecheli de sa main. Puis, à la mort d'Isuf, Hassan-Pacha, fils de Barberousse, qui avait été déposé par la milice et envoyé à Constantinople, ayant été une seconde fois nommé gouverneur d'Alger, par le sultan, iut reçu sans difficulté.

Cette lutte devait se perpétuer, tant qu'une modification grave ne viendrait pas changer les rapports établis entre le chef poH-

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tique d'Alger et la milice. Indépendante de lui dans les premiers temps, elle se personnifiait dansl'aga, son chef militaire, sorti de ses rangs, qui seul avait pouvoir sur elle; et ses officiers, réunis en divan, formèrent une espèce de directoire qui discutait tous les grands intérêts de l'État, les questions de paix et de guerre surtout. Pour que ce gouvernement durât, deux choses étaient nécessaires : que le chef de FÉtat devînt le chef de la milice, ou, dénoûment plus logique et plus probable, que le chef de la milice devint le chef de TÈtat, et que, par une conséquence qui se rattachait au premier fait, le pouvoir, mal exercé par cette oligarchie tumultueuse, se concentrât dans les mains du souverain qu'elle se donnait.

Ce double fait se produisit. La milice élut son aga à vie, et lui donna le nom de dey. Il y eut dès lors un aga des soldats, qui fut le plus ancien des janissaires et dont les fonctions ne duraient que deux mois. La Porte continua à nommer un pacha, titre sans pouvoir réel. Ce pacha continua jusqu'en 1710 à résider à Alger, sans avoir voix dans le divan, astreint à ne sortir de sa maison qu'avec la permission du dey, qui le surveillait d'un œil défiant, et recevant seulement une somme de deux mille pataquès, de deux lunes en deux lunes, avec les provisions nécessaires pour défrayer sa maison. Le dey, sortant de la milice, ne lui inspira plus les mêmes défiances ; il marcha rapidement vers le pouvoir absolu, condition inévitable d'un gouvernement entouré de tant de périls et de difficultés, et qui ne pouvait y pourvoir que par une initiative prompte, une action vigilante, rapide, et que rien n'entraverait. Ce pouvoir, si absolu en apparence, avait cependant des limites ; il était contrôlé par la révolte et l'assassinat. Le dey, entouré de conseillers de son choix, du kaznadji ou trésorier, du bach-chaous ou chef des chaous, du kodjdah ou écrivain, de l'aga ou chef de la milice, et ne prenant leur avis que selon son bon vouloir, savait qu'il exerçait ce pouvoir absolu, au risque de sa tête. La milice, qui l'avait élu, le déposait, et sa déposition était presque toujours sanglante. Ce pouvoir, qui faisait tout trembler, avait donc à trembler à son tour, et

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66 ALGÉRIE : ORIGINES niSTORIQDES.

quand on cliidic l'histoire des deys,ion croit trouver la réalisation de cette dictature, votée dans nos assemblées révolutionnaires par un de leurs membres les plus violents qui demandait la nomination d'un dictateur condamné à gouverner, un boulet aux pieds et la tête sous le couperet.

C'est ainsi que, décidant seul de toute chose, tant pour le civil que pour le criminel, le dey venait s'asseoir, chaque jour, depuis cinq heures du matin jusqu'à midi, et depuis une heure jusqu'à quatre, pour entendre tous les particuliers, donnant ainsi dix heures de sa journée aux affaires judiciaires, sans préjudice du temps qu'il donnait aux affaires d'Etat. Ce despotisme esclave, dont le palais était une forteresse,^ dont les volontés étaient sans contre-poids, les arrêts sans appel, devait se garder avec autant de soin d'une indulgence qui bientôt excitait le mépris de la milice altière dont il était entouré, que d'une tyrannie tracassiùre qui suscitait dans son sein des haines dangereuses. Il fallait que son pouvoir, à Tégard de cette milice, fût ferme sans être pesant, redouté sans être haï, qu'il sût prévenir avec sagacité et vigueur, réprimer d'une manière rapide et terrible : à toutes ces conditions, il devait enjoindre une troisième aussi indispensable que les autres, et encore plus difficile, celle d être toujours heureux. Le malheur était un crime à peu près irrémissible aux yeux de cette milice fanatique, dont la seule croyance, si elle en avait une, était la croyance à la fatalité. Un dey vaincu, malheureux dans ses entreprises, était coupable et presque inévitablement perdu.

11 fallait donc dans ces fonctions une équité relative, une prudence consommée, qui engageait les deys à consulter, dans les affaires difficiles, leur divan, formé des officiers de la milice; pour couvrir leur responsabilité, une fermeté implacable, une vigilance de tous les instants, une rare énergie de caractère, avec beaucoup de décision d'esprit, d'habileté et de bonheur. Aussi les deys mouraient-ils rarement dans leur lit.

Le père Gomelin, de Tordre de la Sainte-Trinité, dit dans la relation d'un voyage qu'il fît à Alger, en 1720, pour la rédemp*

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tion des captifs^ : « De six deys qui ont régné depuis 1700 que j'en partis, il y en a eu quatre de tués, et un qui, menacé du même sort, se démit du gouvernement ; un seul est mort dans sa dignité. »

Quand un dey mourait ainsi dans Texercice de sa charge, le cas paraissait si singulier et si beau, qu'il était honoré conime un saint. Ce fut ce qui arriva à Hali, qui conunença à gouverner en 1710, après le meurtre de Dely-lbrahïm.

Ce dey eut l'habileté de débarrasser le gouvernement algérien d'un rouage qui, comme tous les rouages inutiles, gênait le mécanisme politique. C'était le pacha que la Porte continuait à nommer, et qui venait résider à Alger, sans pouvoir effectif, il est vrai, mais comme un témoin incommode, qui devenait dangereux pour l'existence du dey ; car toutes les conspirations se nouaient autour de cette autorité nominale, opposée de souvenir et de vanité à la puissance des deys, et se consolant de son pouvoir perdu en entravant le pouvoir existant. Il fit saisir le pacha, le renvoya à Constantinoplc sur un vaisseau, en le me* naçani de le faire mettre à mort s'il reparaissait à Alger; en même temps, un émissaire habile, chargé par lui de ses intérêts auprès de la Porte, gagna les hautes influences du sérail par des présents, et parvint non-seulement à faire agréer au sultan les excuses d'Hali-Baba, sur le fait en lui-même, qu'il motiva par les intrigues du pacha, qui avaient rendu sa présence à Alger incompatible avec l'existence du gouvernement, mais à obtenir que désormais le titre de pacha serait accordé au chef élu par la milice. Le titre se trouvait ainsi joint au pouvoir, et le sultan bornait son action, dans la création de ce pouvoir, à une investiture morale, ce qui était dans la nature des choses.

La milice nomma dès lors le dey d'une manière absolue, et le

plus souvent la violence se mêlait aux élections de cette solda-

. tesque, qui, toujours armée, agissait plus qu'elle ne délibérait.

• Voyage pour la rédemption des captifs aux royaumes d*Àlger et de Tunis, feit en 1720, par les PP. Franco» Gomelin, Philémon de la Motte et Joseph RenianS, de Tordre de la Sainte-Trinité. (Paris, 1791.)

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68 ALGÉRIE : ORIGINES mSTORIQUES.

Ordinairement il se formait dans la milice un parti contre le dey régnant, et quand le dey ne parvenait point à surprendre le secret de cette conspiration et à la réprimer par des mesures impitoyables, elle éclatait et il était lui-même mis à mort. Alors les conjurés se hâtaient de proclamer leur candidat, en le revêtant du cafetan de son prédécesseur, qui souvent, au bout de quelques minutes, était temt de son propre sang, car il était rare que les dissentiments qui eicistaient sur le cuoix du nou- >'eau souverain ne s'exprimassent point dans des luttes meurtrières, parmi des hommes de violence et d'exécution qui discutaient les armes à la main. Lorsque enfin les voix des soldats s'étaient réunies sur la même tête, ou que les dissidents avaient cessé de faire obstacle à la volonté d'une majorité bien constatée, tous s'écriaient ensemble : <:< A la bonne heure I qu'il soit ainsi ! que Dieu protège le dey appelé au gouvernement du royaume et de la milice victorieuse d'Alger I » Puis le cadi, ou juge de la loi, venait lui rappeler les obligations qu'il contractait ; c( Effendi, lui disait-il, Allah vient de t' appeler au gouvernement du royaume et de l'invincible mrlice, souviens-toi que c'est pour rendre à tous une exacte justice, pour punir les méchants et soutenir les bons, veiller tandis que les autres dorment, fixer avec équité le prix des denrées, payer exactement la solde, entretenir la marine, et travailler à toutes les heures du jour et de la nuit au bien du pays. Pour cela, nous te jurons obéissance et fidélité. »

Après la lecture de cette espèce de charte algérienne, qui insistait plus sur les devoirs du dey que sur ses droits, plaçait le payement de la solde au nombre de ses devoirs constitutionnels, et indiquait dans quelles limites le serment allait lui être prêté, le cadi, bientôt suivi des officiers et de toute la milice, lui prêtait le premier ce serment et lui baisait la main. Aussitôt le canon tiré à boulet tonnait, digne hérault de cette souveraineté (le la force, au faîte de la Casaubah, et annonçait à la ville d'Aïgor qu'elle avait un nouveau maître.

Le dey constituait sur-le-champ son gouvernement. Il rcnou-

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