‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 27 sur 192 · GOUVERNEMENT ALGÉRIEN · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT ALGÉRIEN

▼elaitle corps des chaous, gardiens de sa personne, et distribuait à ses créatures les premières charges de l'État, précaution non moins nécessaire à la préservation de son existence qu*à Tunité du gouvernement. Aveuglément obéi par tous, il n'obtenait presque toujours, quand il demandait des avis, que c«s paroles de soumission, qui s'expliquent sous un pouvoir absolu à qui Ton ne donnait pas impunément des avis susceptibles de lui déplaire : « Vous êtes notre maître et notre père, vous seul pouvez savoir ce qui nous convient. Si vous faites bien, vous serez récompensé ; si vous faites mal, le mal tombera sur vous. » La soumission sans bornes envers le dey, exprimée par ces paroles, durait jusqu'à ce qu'on l'étranglât.

Après tout, ces paroles étaient au fond assez raisonnables. Il est dans la fatalité du pouvoir absolu de ne jamais être bien conseillé, parce que les avis sincères coûtent trop cher à ceux qui les donnent. La responsabilité se mesure à la puissance; qui peut tout, doit être infaillible et ne jamais être malheureux. On ne dérobe pas impunément à Dieu un de ses attributs.

Le moment est venu d'expliquer la composition de cette milice, qui jouait un si grand rôle dans le gouvernement d'Alger, par Félection et la déposition des deys, et souvent aussi par la pression qu'elle exerçait sur eux. Cette composition varia. Le chiffre total de la milice s'élevait à douze mille hommes. Dès Torigine, la plus grande partie était recrutée sur la côte de la Turquie d'Europe et de la Turquie d'Asie, du consentement du Grand Seigneur; les renégats chrétiens lui fournissaient un assez grand nombre de membres; mais jusqu'en 1629 elle resta ouverte aux fils de Turcs, nés de femmes du pays, et qu'on appelait Koulouglis, et même à un certain nombre de Maures qui pouvaient parvenir aux premiers emplois.

En 1629, la milice, s'affranchissant de l'autorité du Grand Seigneur, devint de fait souveraine. Alors elle eut les ombrages de la souveraineté. Elle craignit les Maures qui occupaient des emplois élevés dans le divan; elle craignit jusqu'aux fils des Turcs qui, nés dans le pays, fils de femmes du pays, avaient des

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rapports directs avec les indigènes. Le jour vint ou les Turcs, qui formaient le fonds de la milice, se persuadèrent, sur quelques avis, ou admirent comme vraisemblable que les Koulouglis, étant puissants en alliances et en Tortune, voulaient se rendre maîtres d'Alger; ils se rassemblèrent en armes au nombre de dix-huit cents, et décrétèrent que tous les Koulouglis, officiers du divan, seraient bannis de la ville et du royaume et, sous peine de mort, en sortiraient dans le délai d'un mois.

Les Koulouglis obéirent d*abord; puis, au bout de quelques mois, croyant ces ombrages tombés, ils rentrèrent. Les Turcs saisirent tous ceux sur qui ils purent metire la main, les lièrent dans des sacs et les jetèrent impitoyablement à la mer. Les Koulouglis restèrent deux ans sans rien entreprendre. Au bout de ce temps, un petit nombre d'entre eux rentrèrent secrètement à Alger, avec des armes cachées sous leurs vêtements, et, par un audacieux coup de main, s'emparèrent, au nombre de cinquante seulement, de la Casaubah, en appelant les Maures aux armes. Ceux-ci, façonnés à la servitude, ne bougèrent pas. Alors les Turcs investirent de toute part la citadelle occupée par ces cinquante intrépides jeunes gens, et lui donnèrent l'assaut. L'étendue des murailles était trop vaste pour être défendue par cette poign'e d'hommes. Il ne leur restait qu'à mourir, ils vendirent du moins cher leur vie; plutôt que de se rendre, ils mirent le feu aux poudres dont les caves étaient remplies. L'explosion renversa cinq cents maisons et fit périr six mille personnes. Quelques Koulouglis seulement tombèrent dans les mains des Turcs, qui leur firent subir les plus cruels tourments. Enterrés vivants, empalés, cloués sur des échelles, jetés sur des crocs de fer, où, dévorés par des insectes, ils attendirent pendant plusieurs jours la mort, on épuisa sur eux tous les raffinements de la cruauté.

C'était la politique qui cherchait à imprimer la terroir; mais c'était aussi une fureur véritable, une fureur de race à race, comme celle des nègres contre les mulâtres. Le père Dana rapporte qu'un boulouch-bachi, voyant passer un de ces mal-

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MILICE TURQUf . 71

heureux, qu'on promenait par les rues, lui mordit le bras, avala le lambeau de chair qu'il en arracha, en s'écriant qu'il voudrait qu'on le lui laissât dévorer tout entier.

Depuis cette révolution, l'élément turc, dominant la milice, maintint de sévères conditions contre les Koulouglis comme contre les Maures. On finit avec le temps par les admettre dans la milice; mais les hauts grades leur furent fermés. Us purent déployer leur courage et leur talent comme raïs dans la marine; mais l'entrée du grand divan leur resta interdite, et ils ne purent occuper les premiers emplois de l'État, sauf ceux de bey et dckaid. On les craignait d'autant plus, qu'ils étaient d'intrépides soldats. Dès ce jour, la race turque, mélangée seulement <run certain nombre de renégats chrétiens, alimenta la milice d'Alger. Il résulta de là que l'esprit militaire, conquérant, dominateur, ne fut point modifié par le patriotisme local. Les )faures n'eurent plus, dans la milice qui les gouvernait, des frères et des pères, ils n'eurent que des maîtres.

C'était ordinairement un des grands olBciers du pachalik qui était chargé de l'enrôlement, sorte de presse militaire, et, pendant toute la durée de sa mission, il prenait le titre de bachadonr. Tous ceux qui venaient s'inscrire, fussentrils chargés de crimes, devenaient inviolables dès qu'ils étaient sous pavillon algérien. Cette circonstance explique le mépris et la haine des Turcs de Constantinople pour les Turcs d'Alger, qu'ils considéraient comme les derniers des hommes S et qui au fait étaient le

* On lit ce qui suit, à Tappui de ce fuît, dans une Histoire du royaume (T Alger, par M. Laugier detassy, commissaire de la marine pour S. M. T. G. en Hollande, publiée, en 1727, à Ametcnlam : « Deux dames turques, qui passaient de Marseille au Levant sur une barque française, furent obligées de relâcher à Alger. Pendant que la barque resta dans le port, ces dames se réfugièrent au palais du consul de France. Qudque instance que leur fit As$an-Dey, (i^accepter un palais appartenant au deylik, elles le refusèrent et ne voulurent avoir aucune communication avec les turcs d'Alger. »

Ce qui donne de Tautorité à ce témoignage, c'est qu'il vient d'un homme qui avait séjourné longtemps à Alger, et qu'il est consigné dans un ouvrage àédié k M. Durand de Bonnel, résidant pour le roi à Alger.

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plus souvent recrutés dans la lie sanglante de la population européenne et asiatique de la Turquie, hommes de main, du reste, et suffisants pour le rôle de force, de violence et d'audace qu'ils avaient à remplir.

Embarqués à Smyrnc ou à Constantinople, les Turcs étaient, aussitôt leur arrivée, incorporés dans un des régiments de la milice, qui conserva sa division par (mdjacSy telle que Tavait établie Khaïr-^l-Dinn, et classé dans une de ses sept casernes V A partir de ce moment, il était soldé, il prenait le titre d'ani" iouldach, jeune soldat. Au bout de trois ans, il devenait vétéran, et sa solde était augmentée. Outre la solde, il y avait des gratifications ou satmas, tant obligées que volontaires, qui, une fois reçues, constituaient un droit acquis pour l'avenir; c'était le génie du pays, où Ton poussait si loin cette singulière habitude de transformer les bienfaits en dette, qu'on cite l'exemple d'un pauvre qui plaida devant le dey et obtint gain de cause contre un marchand grec qui, lui ayant donné pendant un mois la charité tous les jours, refusait à son retour, après six mois d'absence, d'acquitter cent quatre-vingts réaux que le pauvre réclamait comme un arriéré de charité laissé en souffrance*.

11 y avait un maximum que le montant des sommes touchées ne dépassait pas. Le vétéran, suivant M. Walsin-Esterhazy, ne recevait pas au delà de soixante-deux francs pour quatre mois, ou deux cent quarante-huit francs par an. Cependant nous voyons un écrivain des premières années du dix- huitième siècle, qui avait vu les choses de près, M. Laugier de Tassy, évaluer la paye arrivée à son maximum, la paye ferrée, comme on l'appelait, à quatre-vingts saimcs, ou six piastres courantes pour deux lunes,

* Ces détaOs et les suivants sont, pour la plupart, empruntés à TouTrage remarquable de M. Walsin-Esterhazy sur la Domination turque.

* Ce fait curieux, qui eut lieu en 1691 , sous le règne de Hagi-Cbaban, est raconté fort au long dans Y Histoire du royaume (T Alger, par H. Laugier de Tassy. L'auteur fait remarquer que si un étranger invite à diner un Turc qui vient le voir par honnêteté ou pour ses aiTaires, ce Turc se considère comme prié, toutes les fois qu'il se trouve, à Theure du diner, dans la maison de l'étranger.

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