‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 56 sur 192 · RAPPORT DE M. DE CLERMOKT-TONNERRE · texte numérisé non relu

RAPPORT DE M. DE CLERMOKT-TONNERRE

élever, ou se contenter de détruire ce repaire de pirates. Les difficultés de l'expédition étaient soigneusement pesées dans ce beau travail, les moyens de succès indiqués. La saison la plus Tavorable, le port d'embarquement, le lieu de débarquement, le nombre et la composition de l'armée, la direction des opérations^ les firais de la campagne, les avantages politiques, militaires, commerciaux, agricoles de la conquête, Tinsuffisance du blocus, rien n'était oublié. Le rapport se terminait ainsi : « Les circonstances intérieures militent en faveur de l'expédition ; l'opinion publique l'appelle, et, si le gouvernement ne l'entreprend pas, il faudra qu*il rende compte des motifs qui l'auront déterminé à rester dans une situation dont l'orgueil du pays s'indigne et qui ne firoisse pas moins les intérêts commerciaux que la dignité nationale. Si, au contraire, un résultat glorieux vient couronner cette entreprise, ce ne sera pas pour le roi un léger avantage que de clore la session de 1829 et de demander ensuite des députés à la France les clefs d'Alger à la main. C'est pour tous ces motifs, Sire, que je supplie Votre Majesté, au nom des plus chers intérêts du pays, au nom de l'honneur français, au nom de sa propre gloire, de. prendre une détermination par suite de laquelle vous vengerez la chrétienté, en même temps que vos injures, qui sera utile à la France autant qu'honorable pour votre règne, et à laquelle il faudra peut-être renoncer pour toujours si Votre Majesté diffère ^ »

Le ministre de la guerre, comme il Ta raconté lui-même depuis, ne trouva d'abord pour appui dans le conseil que la voix solitaire de M. Frayssinous, ministre de l'instruction publique et des cultes. M. de Chabrol, ministre delà marine, se rallia, un peu plus tard, à sa proposition; mais ce fut tout. Le cabinet, présidé par M. de Villèle, en butte, à cette époque, à une opposition qui grandissait de jour en jour, et en outre préoccupé des affaires de Grèce et de l'éventualité d'un conflit avec la Turquie,

' Nous transcrivons cette conclusion sur une copie, certifiéi^ conforme, du rapport du 14 octobre 1827, dont nous devons Tobligeante communication & M. le duc de Clermont-Tonnerre lui-même.

Googk

ib2 UÎSTOIRE DE U CONQUÊTE D'ALGER.

sentait que la vie politique se retirait de lui, et évitait plutôt qu'il ne cherchait de nouvelles complications. M. de Clermonl- Tonnerre fit les plus grands efforts pour faire prévaloir son opinion dans l'esprit du roi, et il raconte ainsi lui-même les motifs de son insistance, ses démarches, ses prières et l'échec définitif de sa proposition : « Les circonstances intérieures me paraissaient surtout déterminantes. D*abord, c'était retarder une dissolution intempestive à laquelle je m'opposais de toutes mes forces; en second lieu, je n'insistai pas moins sur la nécessité d'oArir une direction nouvelle à l'activité des esprits. Je rappelai même au roi une chose sur laquelle j'invoquais ses propres souvenirs, et qui est mon premier souvenir politique : c'est qu'au moment où la révolution était imminente, en 1788, beaucoup d'hommes sages appelaient de leurs vœux une grande guerre; j'ajoutai que j'avais alors entendu mon père et M. de la Porte discuter celte question. Non-seulement le roi se rappela ce que j'avais retenu des temps antérieurs, mais il ajouta que son opinion personnelle le faisait pencher pour ma proposition , soutenue alors par l'évéque d'Hermdpolis seul. M. de Villèle demandait la dissolution de la chambre et une nomination de pairs; il était soutenu par les autres ministres et M. le Dauphin. Dans cette situation, je demandai au roi de vouloir bien entendre mon rapport tout entier. Il me l'accorda. Lorsque j'eus terminé, il réfléchit et me dit :

— Mon cher Clermont-Tonnerre, je ne vous cacherai pas qu'intérieurement je suis de votre avis. En général, je crois que, lorsqu'on a une semblable expédition à faire, il vaut mieux la faire sans tarder; mais, vous voyez, nous sommes en minorité. — Sire, répondis-je, le roi sait bien que mes collègues et moi nous avons dit au roi que nous lui soumettrions nos opinions, mais que nous obéirions tous, quelle que lut sa détermination, et qu'il n'y aurait pas de division dans le conseil. Votre Majesté peut donc ordonner en toute sécurité, sa volonté sera suivie. — Le roi hésita un moment et dit ensuite avec un profond soupir :

— C'est égal, j'ajournerai. — Sire, lui dis-je, je fais des vœux bien sincères pour que le roi n'ait pas lieu de se repentir de cette dé-

Googk

termination; mais il m'est impossible de ne pas le craindre ^ » Le roi ayant rejeté, peut-élre dans la prévision de la chute prochaine d'un ministère qu'il ne défendait plus qu'à demi, la proposition d'envoyer une armée expéditionnaire débarquer sur la côte d'Afrique, et l'attaque par mer étant impossible, il ne restait plus qu'à continuer le blocus.

BLOCUS lE 1827 A 1830.

L'histoire, qui, lorsqu'elle remplit sa mission, est la conscience écrite de la postérité, doit entrer dans quelques détails sur ce blocus, campagne presque déshéritée de gloire, œuvre pleine de dévouement, de périls, de fatigues, qui, commencée le 16 juin 1827, ne se termine que le 14 juin 1830, le jour où l'escadre du blocus fut relevée de sa faction obstinée sur cette mer dangereuse par le débarquement de l'armée française. Ce fut dans cette rude campagne que le brave capitaine Collet acheva d'user

^ Notes et documents coniinumqués par M. le duc de Clermont Tonnerre. Cet ancien ministre, ayant Tannée suivante (1828) communiqué son rapport à W. de Sémonville, recevait de lui la lettre suivante :

• Mon cher voisin, je vous remercie. Je lirai avec Tintérêt que je porte à TOUS, à la chose elle-même; car je crois fermement que cette expédition, bien faite à temps, eut été la plus utile pour la stabilité et la gloire du trône. De toutes celles qu'on pouvait entreprendre, il n'en est aucune qui s'accordât aussi bien avec les opinions de Tépoque, ses besoins et les principes du souverain. Si ceux de TEurope étaient éclairés autant qu'ils le sont peu sur leurs véritables» intérêts, ils comprendraient que leurs turbulentes nations s'en prendront à eux aussi longtemps qu'on n'ouvrira pas à leur population, toujours croissante, et à leur ambitieuse industrie, une largo porte pour s'établir sur des rives que l'antiquité a vues fleurir. On n'a pas suivi vos conseils; on y reviendra, mais trop tard. »

Googk

ce qui lui restait de force et de vie. Sa santé, ruinée par les fatigues de la mer, n'était point au niveau de la mission laborieuse qu'il avait acceptée; mais cette âme énergique commandait au corps qu'elle animait, comme un bon marin prête ses qualités mêmes à un mauvais navire. Collet ne devait quitter Alger que pour aller mourir.

Par suite de l'attitude de la Turquie dans les affaires de Grèce et de la rupture de nos rapports avec Alger, le gouvernement du roi rassembla, en juillet 1827, dans la Méditerranée, des forces beaucoup plus considérables que celles que la France a coutume d'y employer. L'escadre du Levant, forte de vingt-trois bâtiments, parmi lesquels on comptait quatre vaisseaux, dut se tenir prête à opérer sous le commandement du contre-amiral de Rigny, en cas d'hostilité avec la Porte. Une division navale de bâtiments, bientôt portée à douze, s'établit en croisière devant les ports de la Régence d'Alger, sous le commandement du capitaine Collet; six autres bâtiments croisèrent sur les divers points de la Méditerranée, tels que le cap Bon, les côtes d'Italie et les îles Baléares. Quatre bricks et des goélettes furent employés à convoyer les navires du commerce sur les deux lignes principales, de Marseille à Cadix et de Marseille à l'Archipel. La Méditerranée seule occupa donc près de cinquante bâtiments de la marine royale^.

Dans les premiers mois qui suivirent le blocus, la marine algérienne essaya un vigoureux effort*. Les plaintes de cette partie nombreuse et remuante de la population qui, subsistant parla piraterie, se trouvait condamnée par le blocus à une vie d'inaction et de misère, arrivaient comme une rumeur menaçante aux oreilles du dey, singulièrement oflusqué, d'ailleurs, par la vue de l'escadre, semblable à une sentinelle vigilante posée par la

* Armements dans les ports de France contre le dey d'Alger et les porU algériens. (Annales maritimes, tome XXXIII, page 95.)

^ Nous empruntons les détails de la version algérienne sur ce premier combat au journal d'un captif chrétien, alors prisonnier à Alger, et qui assista à Faction, la lunette à la main, du haut du palais du dey, dont il était médecin. C'était un Allemand, nommé PfeifTer, qui a publié en 1853 un opuscule inté> ressaut intitulé : Mes voyages et ma captivité de cinq ans à Alger.

France devant Alger. 11 ordonna que la flotte algérienne se pi-éparât à prendre la mer afin de forcer le passage. Aussitôt onze bâtiments corsaires furent disposés pour la lutte ; plus de mille volontaires s'y embarquèrent. On choisit la nuit du second jour de la naissance illustre, c'est-à-dire l'anniversaire de la naissance du prophète, pour frapper ce grand coup ; le fanatisme musulman venait ainsi s'ajouter aux rancunes de l'intérêt lésé et à l'ardeur de l'esprit de rapine. Pleins de confiance dans le succès de leurs marins, les habitants d'Alger montèrent, à la pointe du' jour, sur les terrasses des maisons, pour ôtre témoins du combat. Les Barbaresques avaient levé l'ancre pendant la nuit, par un superbe clair de lune; ils naviguaient sous pavillon anglais.

Le 4 octobre 1827, à la pointe du jour, le commandant Collet, étant à sept milles au nord d'Alger, avec les frégates YAmphjftrile et la Galaiie^ les bricks le Faune et la Cigogne, et la canonnière la Cliampenoise^, vit sortir du port les onze bâtiments de guerre algériens, dont une grande frégate portant des canons de 18, quatre corvettes de vingt à vingtHjuatre canons de i 8, et six bricks ou goélettes de six à huit pièces de 12. Tous ces bâtiments se dirigeaient vers l'ouest, en serrant la côte. Le vent était fort et la houle portait à terre. Cependant le capitaine Collet, |)énétraiit bientôt la ruse des Algériens, courut à l'instant, avec ses cinq bâtiments, sur l'ennemi, qui manœuvra pour combattre près des batteries de la côte. Pendant quelques heures les deux **scadrcs louvoyèrent, en essayant de gagner le vent ; les Français finirent par prendre cet avantage. A midi, le combat s'engagea avec beaucoup de vivacité. Quatre bâtiments barbaresques attaquèrent la frégate montée par le capitaine Collet; la Galatée et le Faune eurent affaire à deux ennemis. Pendant la lutte les Algériens plièrent deux fois en faisant vent arrière. Enfin, à deux heures et demie, ils abandonnèrent le combat, se jetèrent sous la protection des forts, et, à la nuit, ils rentrèrent dans le port, en

' VÀmphytrite était un vaisseau rasé de 60 canons; la Galatée, une trente de 44; le Faune (capitaine de Taradel), un brick de 16; la Cigogne, un forick-go^lette également de 16, et l:i Champenoise, une canonnière de 6.

156 niSTOIRE DE LA CONQUÊTE D ALGER.

renonçant à prendre la mer; la Cigogne avait été fort maltraitée. Le commandant Collet disait dans son rapport que, sans la proximité de la côte et la grosse mer, il aurait entièrement détruit cette division, et qu'il espérait être plus heureux à l'avenir et pouvoir profiter de l'ardeur et du dévouement extrêmes déployés dans cette circonstance par les officiers et les équipages. Il ajoutait que la frégate algérienne et deux grosses corvettes avaient beaucoup souffert, et qu'il s'était assuré que les onze navires algériens étaient tous rentrés dans le port et qu'aucun d'eux n'avait pu s'échapper pour courir sur les bâtiments du commerce ^

A partir de cet instant, les Algériens n'espérèrent plus faire lever le blocus par la force. Tout rentra dans l'immobilité.

Pendant trois ans la division navale chargéedu blocus demeura en vue du rivage d'Afrique, surveillant tous les points de la côte d'où pouvaient sortir des bâtiments corsaires, Alger et Oran surtout. Les Arabes, connaissant la perfidie de leurs côtes, la puissance de leurs vents et l'instabilité de leur mer, comptaient sur ces alliés naturels, qui avaient vaincu Charles Quint. Us espéraient que la mauvaise saison mettrait inévitablement un terme au blocus. Ce fut en vain qu'ils l'espérèrent. Les saisons se succédèrent sans lasser la constance de ces intrépides marins : ni les

* Annales maritimes, 1827. II* part., 2* vol., p. 655. Pfeiffer, qui donne a version algéiienne, raa>nte autrement Tissue du combat du A octobre 1850. D'après lui, ce serait la division française qui aurait abandonné le combat, et les Algériens auraient seulement renoncé à la poursuivre. îîous retrouvons la même vemon dans le Daflar Tachrifat (recueil des choses nobles), t Le prince, dit celte espèce de Moniteur algérien, donna Tordi'e de préparer les navires pour le départ. Les préparatifs furent promptement terminés, et les guerriers, combattant pour la gloire de la religion, s'embarquèrent dans la soirée du mercredi, treizième jour du mois de rabia-rouel de Tannée 1243 (1827) et le second jour de la naissance illustre. Ils partirent après le coucher du soleil, confiants en Dieii et pleins de courage et de résolution. Le lendemain, jeudi, dès la pointe du jour, ils se trouvèrent en présence de Tennemi; ensuite le combat s'engagea et se prolongea pendant plus de trois heures. Par la grâce de Dieu, le zéphyr de la gloire souffla sur le parti de la foi, et le souffle de la honte et de la calamité atteignit ses ennemis. Leur commandant donna

Googk

coups de vcnl de décembre, ni les calmes plats de janvier, ni Téquinoxe de mars, n'éloignèrent la division française; et les Arabes ne cessèrent point d'apercevoir à Thorizon la grande figure du vaisseau amiral, entouré des mêmes frégates et des mômes corvettes, comme une image menaçante de l'inévitable fatalité, si puissante sur les imaginations orientales.

Cette obstination héroïque, ce dévouement d'autant plus méritoire qu'il était, sauf de rares occasions, sans compensation de gloire, contribua certainement au succès de l'expédition en donnant aux Turcs et aux Arabes la conviction que rien n'était impossible à la marine française, capable de triompher de la mer et des vents. Nos jeunes marins avaient encore à triompher d'un ennemi inconnu aux populations paresseuses de l'Orient, ennemi né de la civilisation raffmée de l'Occident qui a imprimé à Taclivité des esprits un si vif essor, l'ennui. Pendant trois mortelles années, mener la même vie sur la même mer, se promener sur le même tillac, en vue de la même côte, avec les mêmes compagnons, savoir d'avanq^ que le lendemain ressemblera au jour, comme le jour ressemble à la veille, c'est là, pour déjeunes marins, chose plus difficile que de braver les périls de la tempête ou les dangers enivrants de la guerre. Aussi c'était une joie parmi eux quand un incident inattendu venait interrompre la monotonie de cette

]e signal de la retraite en tirant trois coups de canon à poudre, et ils s'enfuirent couverts d'opprobre. »

Nous avons préféré la version française, non-seulement parce que le loyal et intrépide capitaine Collet était incapable d'altérer la vérité à son avantage, mais parce que la version algérienne est contraire au bon sens et aux détails même donnés par Pfeifîer, qui cependant la reproduit. Que voulaient obtenir les bâtiments algériens en présentant le combat? Ils voulaient gagner la haute mer de vive force, pour exercer la piraterie. S'ils avaient élé vainqueurs, pourquoi donc seraient-ils rentrés dans le port d'Alger? et d'où vient qu'à partir de ce jour ils se seraient résignés à suby* le blocus? En outre, Pfeifler nous a transmis l'opinion du dey lui-même sur l'issue du combat, et elle est peu conforme au récit officiel inscrit dans le Tachrifat. « Le dey, transporté de fureur, ditil, manda près de lui les capitaines, les accabla de reproches, les traita de lâches, et leur dit qu'il éprouvait la tentation de leur faire couper la tête. » Ce n'est pas ainsi qu'on reçoit des victorieux. ^

Googk

158 mSTOIRE DE LA CONQUÊTE D^ALGER.

vie immobile, surtout quand cet incident fournissait un aliment à leur courage. Us étaient tellement fatigués de leur inactivité, qu'un jour quelques-uns de ces jeunes gens descendirent sur le rivage et tentèrent, pour se distraire, d'escalader le fort d*Arzeu, et ne se rembarquèrent qu'après avoir échangé avec les Bédouins des coups de pistolet, pendant qu'il ventait frais et que la .mer brisait ses vagues écumantes sur les rochers du cap Carbon.

Cette bonne fortune si rare d'un péril de guerre à courir, d'un coup de main militaire h tenter, échut au brick l'Admis, en mission devant Oran, et commandé par le capitaine Ropert, homme d'activité, d'audace, d'énergie, à qui le repos pesait^. Le 14 mai 1828, il apprit par un navire toscan qui sortait du port d'Oran. et dont le capitaine fut mandé à bord du brick français, qu'il y avait dan^ ce port un navire de Marseille capturé sur la côti' d'Espagne. Le navire français était amarré à quatre amarres, bord à quai, au fond du port d'Oran, sous le canon de Mars-el- Kibir. Dès que le capitaine Ropert eut reçu cette information, il réunit les officiers sur la dunette, et leur fit connaître sa résolution d'aller enlever aux Algériens leur capture, ou, en cas d'impossibilité, la brûler sous le feu de leurs batteries. Cette nouvelle sembla ranimer la vie à bord de Y Adonis. A l'instant les ordres furent donnés, les dispositions prises. Pendant qu'on achevait les derniers préparatifs, une voile parut à l'horizon. C'était le brick Y Alerte, capitaine de Nerciat. Les deux commandants, bien dignes de s'entendre, s'associèrent pour l'entreprise, et en partagèrent les hasards et l'honneur, h* Alerte fournit sa chaloupe et sa barge; Y Adonis, sa chaloupe et son grand canot; chacun des bricks, cinquante hommes et ses officiers.

Après s'être rapprochés et avoir couru des bordées devant le port d'Oran, pendant trois jours, pour lasser la surveillance do l'ennemi, l'expédition française, qui était réunie le 21 mai dans

^ Nous devons plusieurs de ces détails sur la croisière Si notre aini M. \o comte Albeil de Gircourt, alors embarqué sur le vaisseau amin»! la Provence.

Googk

la petite baie située entre le cap Falcon et la pointe deMars-el- Ribir, proGta des premières ombres du crépuscule, si court dans ces latitudes, pour s'avancer. Il y avait à bord d'un de ces bâtiments un jeune homme qui portait un nom de bon augure, nom populaure dans la marine française , et qui allait dignement recevoir le baptême de feu, c'était l'aspirant Jean Bart. A une heure du matin, les matelots reprenant leurs avirons garnis d'étoupes pour amortir le bruit, les canots recommencèrent à marcher; le grand canot de Y Adonis, qui était le meilleur marcheur, précédait les autres, sous la conduite de l'enseigne de vaisseau de Yitrolles, en sondant à chaque brasse. C'est ainsi qu'on entra dans la baie, où tout était silencieux. Pendant trois quarts d'heure, on côtoya le rivage à la distance d'un jet de pierre; les hommes retenaient leur haleine, les avirons tombaient avec précaution : le moindre bruit eut suffi pour donner l'alerte. A deux heures un quart, Hars-el-Kibir dressait sa masse colossale devant nos marins. Deux bâtiments, au nombre desquels était celui que l'on voulait enlever, étaient amarrés au pied du fort. Un Qui vive! retentit à bord d'un de ces bâtiments ; l'escadrille française continua à avancer vers le second sans répondre. En moins d'un instant l'enseigne de Yitrolles, donnant l'exemple, sautait sur le bâtiment objet de l'expédition; nos marins, s'élançant à sa suite, surprenaient les Maures qui, gardiens de la prise, s'étaient attardés pour fumer« parce qu'on était dans le ramazan, où la nuit dédommage du jeûne sévère de la journée; ceux-ci, effirayés de cette brusque attaque, s'enftiirent à terre en poussant de grands cris qui, répétés de proche en pro~ che, répandirent l'alarme. Les coups de fusil commencèrent à retentir; cependant les quatre embarcations se jetaient comme des oiseaux de proie sur le brick capturé, le prenaient à la remorque après avoir coupé les amarres à coups de hache, et, faisant force de rames, s'éloignaient rapidement en entraînant leur conquête. Dans ce moment, les canons de Mars-el-Kibir commencèrent à tirer; puis les forts, s'éveillant de proche en proche, Grégorio, Lamouna, Sainte-Croix, le Château-Vieux d'Oran, le

Googk

Château-Neuf, jusqu'à Top-Hana-el-ben-Mohammed, s appelèrent et se répondirent, et la côte s'alluma sur plus d'une lieue. Pendant ce temps, rescadrille française s'éloignait toujours; mais on n'était que quatre à Tarrivée, on était cinq au retour : Y Arlequin était redevenu français. Reconquis par ce coup de main héroïque, au fond du port ennemi, le brick marseillais, sur lequel on avait placé une voile, fut bientôt hors de la portée des batteries; et Y Adonis et Y Alerte , qui, prêts à entrer dans le port, en cas* de besoin, et à s'embosser pour engager avec les forts une action décisive, attendaient sous petites voiles l'escadrille, s'éloignèrent bientôt avec de joyeux hourras, aux premiers rayons du jour, et allèrent reprendre leur position.

Dans son rapport sur ce hardi coup de main, le capitaine Ropert s'exprimait ainsi :

« Commandant par intérim le blocus d'Oran, et après avoir eu connaissance que le brick Y Arlequin, capturé l'année dernière sur notre commerce, était mouillé dans ce port, je pris la résolution de l'enlever ou de le brûler. Après deux tentatives, le 22 de ce mois (mai i828) je fis pénétrer quatre embarcations de Y Adonis et de Y Alerte, lesquelles, malgré de grands obstacles à vaincre pendant une heure sous le feu des batteries, l'ont remorqué hors du port. Pendant Faction, les deux bricks, sous petites voiles, près des fortifications, étaient disposés, pour une affaire décisive, à rentrer dans le port au besoin, en s'embossant. L'ordre le plus parfait a régné dans l'expédition, mes ordres ont été exécutés ponctuellement. Je dois l'attribuer à la franche coopération du capitaine de frégate de Nerciat, qui m'a secondé de tous ses efforts, à la belle conduite des officiers qui commandaient les embarcations, et au dévouement de nos jeunes marins qui recevaient les boulets et la mitraille aux cris de Vive le roi!

« Dans mon grand canot, commandé par l'enseigne de vaisseau de Yitrollcs, qui le premier est monté à bord de Y Arlequin, se trouvait le jeune Massas, qui s'est très-bien conduit. x>

Le contre-amiral Collet (son beau combat contre l'escadre

Googk

BLOCUS D^ALCER. J6t

algérienne lui avait valu ce grade) ajoutait, en envoyant ce rapport au ministre de la marine : « M. Ropert m*a fait à ce sujet l'éloge de HM. Danguillecourt, deSandford, lieutenants devaisseau, de YitroUes, enseigne, Jean Bart, élève de première classe. »

A la suite de ce brillant fait d'armes, il y eut des décorations données aux officiers indiqués, et le jeune Jean Bart fut nommé enseigne de vaisseau ^

Peu de temps après, le contre-amiral Collet fut obligé, à son grand regret, de quitter son commandement. Cette année de labeur avait achevé .d'user sa vie. Depuis quelques mois déjà, on ne le voyait plus paraître sur le pont de son vaisseau, et les marins, dont il était à la fois la terreur et l'idole, prononçaient son nom avec inquiétude. Cependant, comme l'âme, sans cesser d'être invisible, est présente dans tous les mouvements du corps, le contre-amiral Collet, sans sortir de sa chambre, imprimait partout le mouvement. Il ne quitta le vaisseau que pour aller mourir. Ce furent de tristes adieux. Ses officiers défilèrent tous successivement devant lui, il leur serra la main, après les avoir remerciés de leurs bons services et leur avoir exprimé le regret d'être obligé de se séparer d'eux. — « Je serai, leur dit-il, bientôt là-haut (il voulait dire à Paris), et j'y demanderai justice pour tous. » Quand le dernier des aspirants passa devant lui et lui présenta la main, il la saisit, la serra, puis la repoussa comme un homme à bout de forces et de courage; cette rude nature était vaincue par l'émotion, et on Tentcndit éclater en sanglots. Il fallut le porter et le passer à bras comme un cadavre par le sabord d'arcasse. Cette scène d'adieu avait lieu à Mahon. On conduisit le contre-amiral à Toulon; le 20 octobre 1828, il était mort.

Le capitaine de la Bretonnière lui succéda dans le commandement de la division navale devant Alger. Il s'était fait remarquer à Navarin par un trait honorable. Le vaisseau qui avait prc-

* Annales maritimes, tome XXXV, laje 949.

i62 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

cédé le sien avait mouillé un peu en arrière de son poste de bataille, de sorte que, lorsque le tour du capitaine de la Bretonnière arriva, sa place se trouva hors de portée. « Mon commandant, dit le lieutenant de vaisseau Bruat, officier de manœuvre, vous êtes à votre poste. — Monsieur, reprit le capitaine da la Bretonnière, mon poste est au milieu du feu. — Il suffit, je vtotts y conduirai, mon commandant. » Il tint parole et le conduisit fort avant. Le vaisseau du capitaine de la Bretonnière fujl de ceux qui se distinguèrent le plus dans la journée.

Le 25 octobre 1828, le nouveau commandant de la division nsnàle devant Alger détruisit quatre corsaires algériens, montés chacun par soixante hommes et armés de six pièces de canon, qui, naviguant dans la baie de Sidi-Femich, cherchaient à se mettre à l'abri sous les batteries du port Caxine. La Provence, capitaine de la Bretonnière ; la frégate la Constance, capitaine de Kargrist; le brick Y Alerte, commandé par M. de Nerciat, capitaine de frégate, qui avait eu une part si honorable dans la repEis^ de V Arlequin; le brick la Champenoise, commandé par M. Yallin, lieutenant de vaisseau ; et la frégate la Flore, qui venait de Mahon , donnèrent la chasse à ces corsaires , en firent sauter deux, obligèrent les deux autres à s'échouer à la côte, balayèrent, par leurs décharges, la plage couverte de Bédouins, eavoyèrent des embarcations pour appliquer aux bâtiments éeheués des chemises soufrées, et firent taire deux batteries de quÎMe canons de gros calibre dont étaient armés les forts, qui protégeaient de leur feu les bâtiments corsaires, a La nuit commençait à se laire, dit le commandant la Bretonnière dans son rapport, et la brise à mollir. Je fis signal de ralliement, en témâignant à ma division ma satisfaction du résultat de notre engagement. Sans ces deux circonstances, qui m'ont forcé de • m'élûigner, je me proposais d'effectuer un débarquement pour enfilûuer les pièces et achever de démolir les batteries ^ » (kl n'obtenait pas toujours des résultats aussi heureux, en

* Annales maritimes, tome XXXVI, page 654.

Googk

BLOCUS D\\LGER. 1f^

parvenant à ménager le sang français. La division du blocus dut payer plus d'une fois son tribut aux périls de cette côte inhospitalière et de cette mer difficile^

Le 18 juin.1829, le capitaine de vaisseau Latreyte, commandant la frégate Ylphigénie, et par intérim la station devant Alger, ayant aperçu dans la brume une felouque qui longeait la côte, lui donna la chasse, de concert avec la frégate la Duchesse-de- Berry. Comme la felouque algérienne s'était rérugiée à la côte, il fit armer en guerre trois de ses embarcations et trois de celles de la Duchesse-de-Berry, et les envoya vers la felouque pour la détruire, en prescrivant d'éviter de descendre à terre. La tradition maritime rapporte qu'une omission grave avait été commise : on n'avait point misa bord des embarcations les grappins qui leur sont nécessaires pour se haler au large et ne pas dériver vers la côte. Un des canots commandés par l'enseigne de Lalande-Calan fut porté à terre par la lame , et, les Bédouins assaillant en force nos marins jetés sur le rivage, les trois canots de la Duchesse-de-Berry firent debout à terre pour aller secourir de plus près leurs camarades engagés. Là commença une lutte très-vive. Les Bédouins, au nombre de cinq cents, furent mis en fiiite par cette poignée d'hommes, et la felouque brûlée. Mais ce succès fut chèrement acheté, à cause de la difficulté extrême qu'éprouvaient les embarcations à s'éloigner de terre. « Deux élèves de la marine, disait le commandant Latreyte, MM. Bargignac et Gassius, ont payé de leur vie l'impétuosité de leur courage : ils méritaient de périr dans une occasion plus importante. Un autre, M. de Trédem, a été légèrement blessé. MM. Destrémau et Kerlero de Rosbo, aussi élèves, non moins braves, mais plus heureux, ont mérité de justes éloges*. » Le commandant signalait à la bienveillance du gouvernement le . lieutenant de vaisseau Chieusse, qui s^était rendu à la nage à la iAie pour hflter l'exécution de ses ordres, et le jeune enseigne de

^ Mare ssBvum, impoiiuoeum. (SiLLuns.) * Annales maHtimeSf tome XXXIX, page 74.

Googk

Sercey, qui, atteint d'une balle près du genou, n'avait pas cessé de donner des soins à rembarquement de ses marins. Notre perle s'était élevée à vingt-cinq hommes, et nous fûmes obligés d'abandonner trois de nos canots.

Si les ordres supérieurs n'avaient point été irréprochables dans cette circonstance, et si l'omission de précautions essentielles rendit le réembarquement difficile, impossible pour plusieurs, le dévouement des officiers et des matelots fut au-dessus de tous les éloges. 11 y eut des traits d'héroïque abnégation dignes d'être mentionnés par l'histoire. L'aspirant Cassius, pressé par un de ses matelots de se jeter à la mer pour échapper aux Bédouins, dont le nombre grossissait à vue d'œil, et regagner le brick à la nage, répondit qu'il ne savait pas nager. « Venez toujours, mon lieutenant, répliqua le matelot; je sais nager et je vous porterai. » Cassius jeta sur lui un long regard. « Merci, lui dit-il; tu ne me sauverais pas et tu te perdrais. Va-t'en, je t'ordonne de te jeter à la mer et de regagner le bord. » En même temps, il se jeta lui-même, le sabre au poing, au milieu d'un groupe de Bédouins, et mourut en soldat.

Le blocus, maintenu devant Alger pendant trois ans, devait se fermer sur un épisode plus douloureux encore. Au mois de mai 1850, deux bâtiments qui faisaient partie de la station navale, le brick le Silène, commandé par le lieutenant Bruat, et Y Aventure, commandé par le lieutenant d'Assigny, naviguant par une brume épaisse et un vent très-fort, échouèrent près du capBengut, à trente-six milles du cap Caxine*. Le sauvetage des deux équipages, dont l'eflectif s'élevait à peu près à deux cents hommes, se fit avec ordre; mais, les poudres étant mouillées, les officiers, consultés, crurent que le meilleur parti à prendre était de se rendre aux Kabyles qui descendaient par

* Rapport adressé à S. E. le ministre de la marine et des colonies, par M. d'Assigny, lieutenant de vaisseau, contenant les détails et les résultats du naufrage, le 15 mai 1830, près le cap Bengut, à trente-six milles du capGaxine, des deux bricks Y Aventure et le Silène, qui faisaient partie de la station navale devant Alger. (Annales maritimeSy tomeXLIl, page 711.)

Googk

bandes de leurs montagnes, et de demander à être conduits à Alger, en se faisant passer pour Anglais. Un matelot, originaire de l'île de Malte, leur avait suggéré celte ruse, et il leur servit d*interprète auprès des Kabyles, dont il parlait assez couramment la langue. La ruse réussit d'abord. Les Kabyles conduisirent les Français dans un d& leurs villages, peu éloigné de la mer, et ils envoyèrent un exprès pour avertir le dey de l'événement. Quels ordres reçurent-ils d'Alger, et quelle part le dey eut-il dans le sinistre dénoument de cette aventure? 11 est assez difficile de le démêler. Ce qu'il y a de certain, c'est que, le surlendemain de réchouement des deux bricks, les Kabyles séparèrent les naufragés en deux bandes, dont Tune fut conduite dans un village situé dans l'intérieur des terres, à plusieurs lieues du premier, où la seconde bande continua à séjourner. Le troisième jour, les Kabyles s'élancèrent vers le village situé dans l'intérieur des terres et égorgèrent leurs prisonniers. Deux hommes, un sous-oflicier et un matelot, échappèrent seuls au carnage; attaqués par trois Kabyles dans la chambre où ils étaient enfermés, ils s'armèrent d'une pioche et d'une cognée, tuèrent les assaillants, se réftigièrent dans les bois et parvinrent, au bout de huit jours, à gagner Alger. Tous les autres périrent. Quant à la bande de prisonniers demeurée dans le premier village, l'ordre arriva, dans la soirée du huitième jour, de les remettre au bourreau en chef de l'agha-effendi, envoyé pour conduire les prisonniers à Alger, et qui s'acquitta de sa mission.

D'après la version officielle répandue à Alger, le dey, quoiqu'il ne doutât pas un moment que les navires naufragés fassent des navires français, avait envoyé l'ordre de respecter la vie de tous les prisonniers et de les conduire devant lui; mais le courrier, retardé par la crue du Buberah, dont la pluie avait gonflé les eaux, arriva trop tard pour la moitié des naufragés. Dans l'intervalle, un navire français s'étant approché de la côte, canonna les Kabyles qui achevaient de piller les deux bricks ensablés, et tua le fils d'un de leurs cheiks. Ce fut alors qu'une

Googk

tribu de ces Kabyles, devenus furieux, massacra les Français qui étaient dans son yillage. D'après une autre yersion plus secrète, rapportée par le jeune Allemand qui , alors médecin du dey et captif à Alger S assure la tenir d'un Maure chargé de lui enseigner Tarabe , et dont le rhum avait délié la langue , un ordre secret avait prescrit aux Kabyles de mettre à mort la moitié des naufragés.

Quoi qu'il en soit, quatre-vingt-six des prisonniers arrivèrent seuls sains et saufs à Alger. Les têtes de leurs malheureux compagnons, empilées dans des sacs, les y avaient précédés. Le dey le» avait payées aux Kabyles sur le pied de cinq cents francs pièce. MM.Bruat, d'Assigny, et ceux de leurs compagnons échappés au massacre, trouvèrent, en arrivant, cent dix têtes, tristes et sanglants trophées, déjà exposées sur la petite place qui précède la Casaubah, et livrées aux insultes de la populace. Le lendemain, comme ces débris humains, entrés en décomposition sous une chaleur de quarante degrés, répandaient une odeur insupportable, le dey fit cadeau de ces têtes coupées à la multitude, qui les traîna jusqu'à la porte de la ville et s'en fit un jouet . Ce ne fut que plus tard, et lorsqu'elle fut lasse de les outrager, que le consul de Sardaigne, qui, en l'absence de tout agent français, avait accepté la mission de protéger nos nationaux, put envoyer des janissaires pour racheter ces têtes et leur donner la sépulture. Les survivants furent envoyés au bagne, et MM. Bruat et d'Assigny purent faire parvenir leur rapport au commandant de la station par l'intermédiaire du consul sarde.

Le blocus, malgré la persistance de la marine française, n'avait pas vaincu la résistance du dey. Le ministère de M. de Martignac, succédant à celui de M. de Yillèle en janvier 1828, avait essayé, un an avant Tévénement dont nous venons de parler^ d'arriver à une transaction. Quoique la mission donnée, à la fin de juin 1829, au capitaine de la Bretonnière, commandant le blocus, eût un caractère diplomatique, nous sommes

* Simon Pfeiiïei*,

Googk

Page 1