M. DUPETIT-THOUARS CONSULTÉ EN
« M. Je capitaine de frégate Dupetit-Thouars, qui a été chargé du service de la pêche à Bone lorsqu'il commandait la Torche, connaît aussi la ville et les environs d'Alger; il a dernièrement suivi de très-près toute la côte à l'ouest du cap Caxine, et m'a assuré qu'elle présentait plusieurs points très-favorables pour un débarquement. J'ai cru devoir vous expédier cet officier 'à Paris, pour qu'il réponde aux questions que Votre Excellence pourra lui adresser, tant sur le mémoire de M. le consul général, que sur les moyens à prendre pour le transport des troupes et leur débarquement, et que je n'indique que très-succinctement ^ »
La lettre de M. le capitaine Collet confirmait tous les documents écrits que M. le duc de Clermont-Tonnerre avait consultés. Les explications données d'abord verbalement, puis consignées dans des mémoires par M. le capitaine Dupetit-Thouars, qui avait fait une étude particulière de la côte d'Alger, devaient achever de fixer les convictions du ministre sur les points principaux du problème.
Le voyage de M. Dupetit-Thouars à Paris avait deux buts. D'abord, ce jeune et habile officier devait, comme l'indiquait la lettre de son chef, répondre à toutes les questions qui lui seraient posées sur Alger; et, comme il était l'officier de la marine française qui connaissait le mieux la ville et la côte, nul mieux que lui ne pouvait donner toutes les lumières et résoudre toutes les difficultés. Ensuite il devait justifier son chef et ses compagnons d'armes, contristés des reproches à demi voilés que commençait à leur attirer l'inefficacité du blocus. Plusieurs membres du ministère, ne connaissant point la difficulté des Ueux, et, d'ailleurs, attaqués à ce sujet par l'opposition, s'étonnaient de ce qu'une force aussi considérable ne pût réduire un chef de pirate à donner la satisfaction demandée. «Point de prise sur le commerce algérien I point de destruction de navire de guerre l » répétait-on autour d'eux ; et la correspondance offi-
* Document oommuniquë par M. le duc de Glermont-Tonnen'e.
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U8 niSTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.
cielle, avec le commandant Collet, oiîrait quelquefois un reflet de ces reproches.
Sur ce premier point, la tâche de M. Dupetit-Thouars fut facile. Il n'y avait point destruction de navire de guerre algérien, parce qu'aucun de ces navires ne prenait la mer; point de prise sur le commerce d'Alger, parce qu'Alger n*avait pas de commerce ; le blocus ne réduisait pns le dey, parce qu'un blocus était nécessairement inefficace pour réduire Alger.
Alors l'interrogatoire arriva au fond des choses. M le contreamiral de MackaUy membre du conseil de l'amirauté et chef du personnel de la marine, demanda au jeune capitaine quelles seraient ses idées sur les moyens à employer pour amener cette question à fin. Le capitaine Dupetit-Thouars répondit, sans hésiter, qu'une «expédition par terre conduirait seule à ce résultat. Interrogé sur le plan à adopter, il exposa son opinion. M. le contre-amiral de Mackau, après l'avoir écouté, l'invita à rentrer chez lui, à mettre ses idées en ordre, et à revenir le lendemain, parce qu'il y aurait conseil de l'amirauté présidé par le ministre, et que, sans doute, on voudrait l'entendre.
Le lendemain, en entrant dans le salon des aides de camp, le capitaine Dupetit-Thouars rencontra le capitaine Guay de Taradcl, qu'on avait aussi appelé. Après quelques mots échangés : « Vous êtes probablement mandé pour la même cause que moi, lui dit M. Dupetit-Thouars, et c'est pour m'interroger sur Alger qu'on m'a fait venir. — Et moi aussi. — Je dois la vérité au gouvernement, je la lui dirai. — Et moi aussi. » Après ce rapide dialogue, les deux officiers se promirent de s'attendre après la séance pour déjeuner ensemble.
M. Dupetit-Thouars, ancien de grade de M. Guay de Taradel, fut introduit le premier. Le conseil de l'amirauté, peu favorable aux idées de débarquement qu'il venait développer, le reçut avec froideur. Il comparut, non comme un officier supérieur, qui, en sa qualité de capitaine de frégate, grade équivalent à celui de lieutenant-colonel, a, sinon voix dclibérative, au moins consultative, mais comme un témoin, presque comme un ac-
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cusé : on le laissa debout. 11 répondit à toutes les questions, dé* clara que, dans sa conviction, on ne pouvait rien faire du côté de la mer\ mais qu'un débarquement était possible, et que, par terre, on arriverait à réduire Alger. L'interrogatoire fini, on lui dit qu'il pouvait se retirer, et faire entrer M. de Taradel; mais qu'il devait attendre dans le salon des aides de camp, car le conseil pouvait avoir besoin de l'entendre encore. C'est ce qui arriva. M. Dupetit-Thouars, introduit de nouveau, maintint ses affirmations, et compléta les témoignages de son camarade, qui, ayant seulement parcouru la côte, sans jamais descendre à Alger, n'avait pu donner aucune notion sur les fortifications de la ville. Les deux jeunes capitaines de frégate se retirèrent alors tristement. La froideur et la hauteur avec lesquelles venait de les traiter le conseil de l'amirauté les avaient affligés et humiliés. Ils ne savaient pas que, par leur fermeté à rendre témoignage à la vérité et à soutenir, contre les traditions de la routine, leur conviction fondée sur une observation intelligente, attentive, ils venaient d'attacher leur nom à une expédition glorieuse dont il ne sera jamais séparé.
M. Dupetit-Tbouars dit à son compagnon en le quittant : u Si on me rappelle encore, j'aurai ma revanche. » On le rappela en effet, et l'on voulut recommencer l'interrogatoire, sans suite, qu'il avait déjà subi. « Monsieur le ministre, dit le capitaine Dupetit-Thouars à M. de Chabrol, qui présidait le conseil de l'amirauté, je crois que des questions se succédant sans ordre ne peuvent mener à aucun résultat. M. le contre-amiral de Mackau m'a engagé en votre nom à rédiger un mémoire sur les moyens de diriger une expédition contre Alger. J'ai mis dans ce mémoire tout ce que je savais. Quand vous l'aurez entendu, vous saurez tout ce que je sais et je n'aurai rien de plus à vous apprendre. Voulez-vous l'entendre? — Donnez-le, dit le ministre, je me charge de le lire. » Le capitaine Dupetit-Thouars répon-
« Cette iinpossibiiité de rien faire du côté de la mer avait été démontrée jusqu'à révidence par le mémoire du 1" juillet 1827, dont le commandant Collet parle dans sa lettre.
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dit que son manuscrit était tellement chargé de ratures, qu'il pourrait seul le déchiffrer. 11 était arrivé à ses fins. Le ministre ordonna qu'on lui apportât un fauteuil, et le fit approcher de la table du conseil. 11 avait conquis son droit de séance. Il lut son mémoire, qui concluait à une expédition contre Alger du côté de la terre, en indiquant quelle devait être la part de la marine dans une semblable expédition ^
Ce mémoire, complétait la lettre du commandant Collet, et le mémoire du chef de bataillon Boutin, qui, sur les indications données parle consul général Deval, dans la note du i*' juillet 1827, fut retrouvé dans les archives du ministère de la guerre. Les communications verbales du capitaine Dupetit-Thouars, que M. le duc de Clermont-Tonnerre voulut entendre, après avoir lu ces documents, achevèrent, pour son esprit, la démonstration de ces trois questions importantes : une entreprise par mer contre Alger était impossible; un débarquement, praticable; le siège n'offrirait pas de grandes difficultés.
M. le duc de Clermont-Tonnerre rédigea dans ce sens un rapport très-remarquable, qui fut lu au conseil à la date du 14 octobre 1827. Dans ce rapport, le ministre, examinant la question à tous ses points de vue, établissait qu'une satisfaction devait être obtenue du dey d'Alger, qu'elle pouvait l'être, mais seulement par l'influence de la terreur; qu'il fallait faire une expédition contre Alger, et attaquer par terre cette ville, inattaquable du côté de la mer depuis la construction des nouvelles fortifications; que l'expédition accomplie dans la saison favorable, avec les forces nécessaires, réussirait; qu'elle ne serait pas moins utile à cause de l'influence qu'elle exercerait sur l'opinion à rintérieur, qu'à cause de ses avantages intrinsèques, et que le roi, après le succès, aurait à considérer s'il devait conserver sa conquête dans l'intérêt de la France, ce qu'il pouvait faire sans qu'aucun gouvernement européen eût une objection légitime h
' Nous donnons aux pièces justificatives, sous le n* A, le Mémoire de H. Dupetit-Thouars, à Tobligeance duquel nous devons ces renseignements.
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