‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 63 sur 192 · LA QUESTION D'ALGER DANS LES CONSEILS DU ROL · texte numérisé non relu

LA QUESTION D'ALGER DANS LES CONSEILS DU ROL

la question d'Alger. Il n'eut point à en entretenir les Chambres, dissoutes quelques jours après la rupture des deux États (14 juin 1827), et devant lesquelles il no se représenta pas, jusqu'au jour de sa retraite, 3 janvier 1828. Pendant les six mois qu'il demeura aux affaires, depuis l'ouverture des hostilités, il organisa le blocus, et put croire que la vigueur avec laquelle le capitaine Collet réprima la tentative faite par les Algériens pour le forcer, suffirait à arracher au dey une satisfaction convenable.

Le ministère dans lequel M. de Martignac tenait, par son éloquence, la principale place, hérita, le 5 janvier 1828, de la question d'Alger. La situation de ce cabinet, au dedans comme au dehors, était difficile. Au dedans, il trouvait les passions violemment émues, l'esprit d'opposition arrivé au dernier degré de Texcitation, après sept années de lutte; le principe de l'autorité aifaibU, la majorité dissoute à droite, presque impossible à reformer dans les autres fractions de la Chambre. Au dehors, il trouvait la question grecque à terminer, et il dut entreprendre, en août 1828, l'expédition de Morée, pour chasser l'armée égyptienne qui occupait les principaux points du pays. Bientôt après, une autre question, tout autrement redoutable, surgit : ce fiit la rupture et la guerre de la Russie avec l'empire ottoman, pendant laquelle l'Europe entière demeura en suspens, se mettant en mesure de prendre part à une lutte générale qui pouvait s'élever à l'occasion du partage de la Turquie d'Europe.

La conduite du ministère Martignac vis-à-vis d'Alger se ressentit inévitablement de ces difficultés intérieures et extérieures. 11 évita de compliquer une situation déjà embarrassée, en élargissant le diflerend de la France avec la Régence, et tout dans ses actes annonça l'intention et l'espoir d'arriver à une solution diplomatique.

Le 5 févri^ 1828, c'était la première fois que, dans le discours de la couronne, le roi Charles X avait occasion de parler officiellement au pays de la rupture avec Alger, cette question n'obtint qu'une mention laconique. Le roi disait aux Chambres t « Un blocus rigoureux; dont le terme est fixé au jou/où j'aurai

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reçu la satisfaction qui m'est due, contient et punit Alger, et

protège le commerce français. »

Le 9 mars delà même année, la Chambre des députés lui répondait : « Nous nous reposons sur la vigueur des mesures que Votre Majesté a prescrites pour protéger efficacement notre commerce et venger le pavillon français, toujours uni, dans son honneur, à la fortune de nos rois. »

La réponse de la Chambre des pairs était à peu près identique.

Le comte de la Ferronays, alors ministre des affaires étrangères, avait développé devant cette Chambre, dans la séance du 15 février 1828, à l'occasion de la discussion du projet d'adresse, la politique que le cabinet dont il était membre comptait suivre dans la question d'Alger :

« L'attitude de la France dans les affaires d'Orient et dans la Péninsule, disait-il, rendrait inexplicable la patience qu'elle a gardée avec la Régence d'Alger, si l'on pouvait confondre dans les mêmes règles de diplomatie les relations des États européens entre eux et celles qu'ils sont contraints d'entretenir avec les États barbaresques. Il faut sortir des règles ordinaires pour apprécier les rapports de ce genre, et le gouvernement du roi a besoin de pardonner à ces barbares un premier tort, celui de ne pas comprendre la gloire de la France. Toutes les puissances ont été forcées, tour à tour, de ne considérer que sous le point de vue de l'intérêt leurs rapports avec des populations qui se tiennent sans cesse en dehors du droit commun. Ce sont les intérêts de notre commerce compromis par la violation des traités existant entre la France et la Régence d'Alger, c'est aussi notre honneur national, qui réclament aujourd'hui une satisfaction que le roi exige et qu'il n'exigera pas en vain. Cette satisfaction, indépendante du rétablissement des traités antérieurs dans toute leur force, le roi la proportionne au pays qui la donne plutôt qu'à la puissance qui l'exige. L'Archipel vous est témoin, nobles pairs, que le pavillon de la France a désormais besoin d'être indulgent. »

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On entrevoyait, à travers ces paroles, le dessein d'écarter ou d'assoupir la question d'Alger, devenue une question secondaire, pour laisser disponibles l'attention et les forces de la France dans le cas où les progrès de la question turco-russe amèneraient le partage de l'empire ottoman et le remaniement de l'Europe, au milieu d'une crise générale dans laquelle la France aurait un vaste rôle à remplir et un agrandissement considérable de territoire à revendiquer. C'était le moment, en effet, où le gouvernement français ouvrait des négociations avec la Russie, afin d'arriver à dominer, par une alliance francorusse, le remaniement de l'Europe, et d'assurer la possession de la Belgique à la France, dans la supposition du partage de la Turquie d'Europe et de l'érection d'un nouvel empire chrétien à Constantinople.

La politique du ministère de H. de Hartignac vis-à-vis d'Alger devait donc être nécessairement une politique d'atermoiement et de conciliation. Telle était, en effet, sa tendance. On en trouve une nouvelle preuve dans les instructions générales données le 9 août 1828, par le ministre de la marine, au capitaine de la Bretonnière, destiné à remplacer le contre-amiral Collet, dans le commandement des forces navales françaises employées devant Alger. Ces instructions portaient que a des démarches indirectes avaient été faites auprès du dey, afin de connaître s'il consentirait à donner satisfaction au roi pour les outrages dont il s'était rendu coupable envers la France; que jusqu'alors il n'en était rien résulté qui pût donner l'espoir fondé d'une paix prochaine; que de nouvelles tentatives pourraient être faites encore, mais que ce serait l'objet d'instructions particulières qui leur seraient remises parle ministre des affaires étrangères ^ » Le 28 août 1828, en effet, le ministre des affaires étrangères avertit M. de la Bretonnière qu'il avait chargé M. d'Attili de Latour, consul de Sardaigne, d'ouvrir une négociation avec le dey. Cette

* Renseignements communiqués par M. le baron Hyde de Neuville, ministre de la marine en 1828 et 1829.

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183 mSTOIRB DB LA CONQUÊTE D^ALGER.

négociation n* ayant pas réussi, les ministres des affaires étrangères et de la marine prescrivirent, les 5 et 4 octobre 1828, à M. de la Bretonnière de s'abstenir désormais de toutes nouyelles tentatives près du dey, pour l'amener à de nouvelles négociations. Cependant, par une lettre du 27 novembre suivant, H. le baron Hyde de Neuville lui faisait connaître que, si des demandes étaient foites par le dey, ou de la part du dey, dans l'intention de renouer les pourparlers, il devait s'en tenir avec persévérance à la première demande qui avait été faite par le consul de Sardaigne, c'est-à-dire qu'il continuerait à exiger du dey une réparation solennelle, qui seule pourrait conduire à une négociation de paix. C'est ainsi que depuis son avènement jusqu'à sa chute le ministère de M. de Hartignac ne cessa de chercher et de prévoir des occasions de paix.

La question d'Alger devenait pour lui un embarras réel devant la Chambre. En i828, la discussion du budget du ministère des affaires étrangères ramena encore l'attention sur cette question. Le thème que l'opposition devait développer plus tard fut indiqué par M. Bignon, qui s'exprima ainsi : a Quant à ce qui concerne la Régence d'Alger, le ministère nouveau peut sans crainte répudier les actes de ses prédécesseurs qui, après s'être dégradés par une humilité servile auprès des natioi)s policées, sont devenus tout à coup orgueilleux et superbes envers un petit Étal, et l'ont contraint à recourir à la force des armes à propos d'une rupture dont on ignore la véritable cause. On l'attribue aux prétentions trop élevées d'un agent français, au remboursement mal dirigé d'une créance, ou à l'instigation d'un prince italien. Si ces bruits sont faux, le ministère doit les démentir; il doit savoir qu'une exposition franche des faits est toujours accueillie par une nation franche et généreuse. »

Tel est, dans tous les temps, le langage des passions politiques. Elles admettaient ici, comme un fait acquis à la discussion, que le ministère qui avait accompli l'expédition d'Espagne malgré l'Angleterre, et tenu le drapeau de la France dans la question grecque, avait été d'une docilité servile envers l'étran-

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ger. Elles ])résumaient que les torts deyaient être du côté du gûuyemement français, les griefs du côté d'un gouvemement de pirates, qui a toujours violé le premier les stipulations convenues entre lui et les autres États. I^ prince italien auquel M. Bignon faisait allusion était le père commun des fidèles, dont la France, suivant sa politique traditionnelle, avait couvert les sujets sous son pavillon.

H. le comte de la Ferronays, ministre des aflaires étrangères, se contenta de répondre « que, sans rechercher quelles ont été les causes delà guerre d* Alger, de telles mesures étaient prises, que la France obtiendrait les justes réparations qui lui étaient dues. »

L'année 1828 se passa sans que l'attention du gouvernement du roi, fixée sur les incidents de la guerre qui avait éclaté en Orient entre la Russie et la Turquie, pût se tourner vers Alger. On se contenta de maintenir sévèrement le blocus et de faire quelques tentatives de négociations; c'est pendant cette année que Tenlèvement de Y Arlequin dans le port d'Oran, et l'engagement du capitaine de la Brelonnière, nouveau commandant du blocus, avec quatre corsaires algériens, eurent lieu.

Le 27 janvier 1829, le roi, se trouvant en présence des Chambres, disait dans le discours de la couronne : « L'espérance que je conserve encore d'obtenir du dey d'Alger une juste réparation a retardé les mesures que je puis être forcé de prendre pour le punir; mais je ne négligerai rien de ce qui pourra mettre le commerce français à l'abri de Finsulte et de la piraterie, et d'éclatants exemples ont déjà appris aux Algériens qu'il n'est ni facile ni prudent de braver la vigilance de mes vaisseaux. »

La Chambre des députés répondait, dans son adresse du 7 février 1829 : « Dans les mesures qui ont pour but d'obtenir du dey d'Alger une prompte et satisfaisante réparation, et de mettre un terme au fléau de la piraterie, nous retrouvons la sollicitude de Votre Majesté pour l'honneur de la France et pour la protection de son commerce. »

L'adresse de la Chambre des pairs contenait une réponse analogue.

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Ce ne fut, à vrai dire, que dans la discussion des lois de finances de cette année 1829 que s'ouvrit, devant les Chambres, une discussion approfondie sur la question d'Alger. L'interruption de nos rapports avec cette Régence était une source de pertes pour le commerce français, surtout pour le commerce de Marseille. Cet intérôt commercial en souffrance trouva des interprètes à la Chambre. En outre, plus on allait, plus il devenait évident que le blocus, lourde charge pour le trésor, ne suffirait pas pour réduire le dey; il y avait donc quelque chose de juste dans l'argumentation de l'opposition, lorsqu'elle combattait la prolongation d'un statu quo coûteux et stérile. Enfin on trouvait dans la question d'Alger une occasion d'attaques posthumes contre le ministère de M. deVillèle, dont le parti libéral craignait encore le retour, et l'on avait soin d'exposer les faits, alors mal connus, de manière à lui donner tous les torts.

C'est ainsi que le thème indiqué par H. Bignon dans la session de 18^, reçut dans la session de 1829 tous ses développements. On avait trouvé ce qu'on appelle dans la langue parlementaire un terrain d'opposition. Les attaques passaient par-dessus la tête du ministère Hartignac, pour aller frapper le ministère Yillèle; mais elles compliquaient gravement la situation du gouvernement français, et devaient encourager la résistance du dey, en lui donnant à penser qu'une partie delà Chambre, peut-être une partie de la France, mettait le droit de son côté, les torts du côté du gouvernement de Charles X. Cela est si vrai, qu'on voit, après le naufrage du Silène et de l'Aventure, le dey d'Alger demander au capitaine Bruat, son prisonnier, s'il croyait que les soldats français consentiraient à partir pour l'expédition d'Afrique *.

Le premier des orateurs de l'opposition qui fit allusion aux événements d'Alger fut M. Eusèbe de Sal verte, qui siégeait sur les bancs de la gauche. Il s'exprima ainsi dans la séance du 5 mai 1829 : «L'expédition contre Alger a pour origine une faute

* Voir dans les Annales maritimes le rapport de cet officier, nommé amiral ou 1855.

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grave de l'ancien ministère : il devait désavouer un agent coupable d'avoir compromis les intérêts et la dignité de la France pour soutenir les prétentions d'une autre puissance. »

D'autres orateurs ayant exprimé de vives impatiences sur la durée de la question algérienne et sur les dépenses qu'elle entraînait, M. de Portails répondit en ces termes, au nom du ministère : « Nous déclarons à la Chambre que, si l'état d'hostilité dans lequel nous nous trouvons avec le dey d'Alger continue, il n'en faut accuser ni l'activité de notre marine ni la négligence de nos agents diplomatiques, mais seulement la nature des choses et la difficulté des rapports avec un Etat barbare qui, placé hors la civilisation moderne, jeté au sein des déserts et sous les climats brûlants de l'Afrique, fort de sa faiblesse et de son indigence, est riche en moyens d'insulte et pauvre en moyens de réparation. Que la Chambre se souvienne qu'à l'époque la plus brillante de la grandeur romaine Pompée dut s'armer de toute la force de l'empire pour réduire quelques pirates, et qu'elle soit assurée que le roi ne néglige rien pour finir un état de choses qui pèse sur ses sujets, et pour obtenir enfin la satisfaction qui lui est due. »

Cette réponse ne mit pas fin au débat. MM. Charles Dupin et Duvergier de Hauranne le relevèrent dans la séance du 6 mai 1829. M. Dupin exprima l'opinion qu'Alger, mis à l'abri du côté de la mer par de fortes batteries, était facilement attaquable du côté de la terre. Il ajoutait que l'armée expéditionnaire de Morée, jointe à quelques régiments, aurait pu prendre Alger, qui renfermait des trésors et un matériel assez considérable pour payer les frais d'expédition. M. Dupin ne faisait pas même mention des difficultés du débarquement. M. Duvergier de Hauranne manifesta son étonnement de ce que le ministère n'avait pas donné des explications positives sur la nature du différend survenu entre le roi et le chef de cette Régence.

M. de Portails, devenu ministre des affaires étrangères par la retraite de M. de laFerronays, répondit ainsi : «Lorsque l'administration à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir est arrivée aux

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affaires, les hostilités étaient ouvertes, le blocus formé; il s'agissait donc d'aviser aux moyens d'amener à un dénoûment prompt et honorable une affaire commencée sous de fâcheux auspices. Néanmoins je ne veux pas laisser supposer que le gouvernement du roi a pris fait et cause pour une injure qui n'aurait pas été la sienne. Le chargé d'affaires du roi a eu à se plaindre d'un manque d'égards grave, dans l'exercice de ses fonctions. Il ne s'agit pas d'examiner si l'affaire qu'il était appelé à traiter était particulière ou non à la France. En effet, le représentant du roi de France dans ces contrées exerce non-seulement le droit de protection sur les sujets français, mais, comme par la nature de ses relations politiques la France est appelée à protéger la navigation des puissances faibles, lorsque le chargé d'affaires du roi fait entendre en son nom des représentations dans l'intérêt de ses alliés, c'est comme représentant du roi de France qu*il parle. Les voies de négociation n'ont pas été abandonnées. Le roi de France, toujours économe du sang et des trésors de ses sujets, ne veut recourir à la force que lorsque les moyens de conciliation sont épuisés. Ce nef era qu'après s'être assuré qu'il n*y a pas d'aures moyens pour amener ces barbares à la satisfaction qui nous est due, qu'on emploiera l'attaque à main armée. Jusqu'à présent on n'a employé que des moyens propres à les faire rentrer en eux-mêmes, en détruisant leur commerce, en paralysant l'hrorible industrie à laquelle ils se livraient, et en les condamnant, par des privations, à faire ce que la justice et la raison auraient du leur commander beaucoup plus tôt. »

Le ministre ajoutait, en répondant aux orateurs de l'opposition qui représentaient une expédition contre Alger comme facile : « Depuis l'expédition de lord Exmouth, le rivage d'Alger est couvert de forteresses et hérissé de bouches à feu, qui de toutes parts repoussent et empêchent l'approche des vaisseaux. Le bombardement, praticable sous Louis XIV, est devenu aujourd'hui impossible. Quant à un projet de descente, ce moyen n'a pas été perdu de vue; mais on n'a pas pensé que deux régiments suffiraient pour enlever une forteresse comme Alger et

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pour soumettre plusieurs provinces, surtout lorsqu'ils auraient à dos une population animée par le fanatisme religieux. »

M. de Portalis terminait en mettant au nombre des fictions orientales le fomeux trésor de la Casaubah, qu'on présentait comme une indemnité des frais de Fexpédition.

Il y avait dans Tattitude du ministère, pendant cette discussion, une nuance d'embarras dont l'opposition tira parti et que rhistoire doit expliquer. Le ministère auquel M. de Martignac donna son nom était au fond une concession au mouvement d'opinion qui s'était prononcé contre H. de Villèle, et en particulier à l'esprit de la Chambre sortie des élections générales de 1827. La position de ce ministère était par cela même très-déli* cate vis-à-vis de la royauté. Tandis qu'il était accusé souvent par la Chambre de ne pas assez faire pour l'opinion, il était constamment accusé par les débris encore puissants de l'ancienne majorité d'être un ministère de concessions, comme on disait alors, et de sacrifier les prérogatives royales. Il était donc obligé de montrer beaucoup de zèle à les défendre, sous peine de prêter le flanc aux attaques de ses adversaires, et de devenir suspect au roi. Or il y avait une prérogative royale engagée dans cette affaire, où il s'agissait de la question de paix et de guerre réser* vée au roi par la Charte. Le ministère tenait donc à montrer qu'il ne consentait pas facilement à accepter la discussion sur une question tranchée à ses yeux, puisque la guerre était ouverte, et il affectait de limiter les débats à la question de subsides, en se tenant sur la réserve toutes les fois qu'on cherchait à remonter aux circonstances qui avaient amené la guerre.

Les orateurs de l'opposition profitèrent, au mois de juillet 1829, de cette réserve du ministère, qui laissait planer des doutes sur la question, et renouvelèrent le débat. M. Alexandre de Laborde, qui devait, l'année suivante, publier une brochure trèsvive sur les affaires d'Alger, abordait, dans la séance du 10 juillet 1829, un des points en litige, celui qui avait amené la rupture : le payement de la créance Bacri sur le gouvernement français. Il s'exprimait en ces termes :

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« Le premier devoir du ministère, à Tépoque du premier payement, était de garantir, dans Tintérét de la France, les intérêts de la Régence, en séquestrant pour son compte tout ce qui pouvait appartenir au dey d'Alger, ou du moins de le prévenir d'agir dans ses intérêts; on ne Ta pas fait. Le premier cri du dey au ministère français fut qu'il avait été trompé, et il priait, en conséquence, le gouvernement français de rappeler le consul, qu'il ne pouvait plus voir, d'examiner sa conduite, ainsi que celle de Nicolas Pléville, fondé de pouvoir desBacri, et d'un des Bacri, qui venait de se faire naturaliser français pour échappera ses réclamations. On ne fit rien de ce qu'il demandait. En outre, on prétendit couvrir de la protection de la France les sujets des États romains et napolitains, contrairement à tous les traités passés avec la Régence d'Alger, et qui n'ont pas été même révoqués pendant le temps où Rome faisait partie du territoire français. Aux termes de la dernière ordonnance qui régit la matière, il ne saurait convenir à la dignité du roi, ni à l'intérêt de ses sujets, que ses ofGciers aient des missions et des commissions des autres puissances. Comment donc le consul de France a-t-il pu agir au nom d'une puissance élrangère? C'est en cette qualité qu'il a eu sa violente discussion avec le dey, et, à la suite, qu'il a reçu l'aflront qui a motivé la rupture. »

L'orateur terminait en demandant une enquête sur cette affaire mystérieuse, au nom du commerce, de la marine, et peutêtre même, ajoutait-il, de l'honneur du pays.

C'est ainsi que les orateurs de l'opposition, en engageant le débat plus avant que le ministère Martignac ne l'aurait voulu, l'obligeaient, au nom de la prérogative parlementaire, à sortir de la réserve où il aurait désiré se tenir pour sauvegarder la prérogative royale.

Dans la même séance, un autre membre de l'opposition, M. Thomas, serrant de plus près encore la question, toujours au nom de la prérogative parlementaire, pressait le ministère de ces vives interpellations :

« La guerre contre Alger dure depuis deux ans, et cepen-

(tant ses causes premières ne sont pas encore bien connues. Les minisires se sont bornés à nous apprendre que le dey d'Alger avait outragé le consul de France ; mais ils ne nous ont appris ni en quoi cet outrage a consisté, ni quels avaient été ses antécédents, ni quelles lurent ses circonstances.

« Dans les ports de la Méditerranée, on croit, d'après les rapports venus du lieu même de la scène, que la brutalité du dey était étrangère à tout esprit d'injure envers le roi de France, et n'avait d'autre cause qu'un ressentiment particulier contre la personne chargée de fonctions consulaires. On indique même les motifs de ce ressentiment. On dit que le dey avait adressé au gouvernement français une dépêche importante que le ministre qui dirigeait alors les affaires étrangères avait laissée sans réponse. On assure enfin que ce potentat africain n'a pas cessé de protester de son respect pour le roi de France, et a constamment déclaré n'avoir jamais eu l'intention de l'offenser dans la personne de son consul.

« La réserve où M. le ministre s'est tenu lorsqu'il a été pressé parM. Duvergier de Hauranne de nous faire connaître si le consul u'a pas été insulté, lorsqu'il interposait ses bons offices pour les sujets d'un autre gouvernement auxquels le roi accordait sa protection, m'autorise à penser que c'est, en effet, en intervenant pour des étrangers, que notre consul a reçu Tinsulte qui a décidé les conseillers de la couronne à déclarer la guerre au dey. Le patronage du roi pour des étrangers est un acte de bienveillance qui ne doit jamais devenir une cause de guerre et de dommages pour le pays. La vie de nos marins et la sûreté de nos vaisseaux sont exposées dans une querelle dont l'origine se rattache à la protection d'intérêts qui ne sont pas les nôtres. Quatorze millions sont déjà dépensés, on nous en demande aujourd'hui sept autres. A ces pertes de TÉtat, joignez celles de notre commerce. Un blocus stérile n'empêche pas l'ennemi de mettre ses corsaires en mer et d'alarmer notre navigation jusque sur nos côtes.

<x Je demande que la Chambre soit instruite des circonstances qui ont amené la déclaration de guerre. Sans doute le consul ou-

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tragé par le dey a fait, au moment de Tinsulie, son rapport au gouyemement. Il a dû entretenir une correspondance suivie avec le ministre des affaires étrangères. Avant de commencer les hostilités, le ministère français a certainement demandé des explications et une réparation à la Régence d'Alger. Des notes ont été remises à la Régence; elle a dû répondre suivant les formes usitées. Ces divers documents, la lettre même du dey, qu'on dit être restée sans réponse, existent au ministère des affaires étrangères. Pourquoi ne nous les communiquerait-on pas? Si on le refuse, je me réserve de faire une proposition spéciale pour obtenir cette conmdunication. Je ne sais si je me trompe, mais j'ai la conviction que cette guerre est le résultat d'une série de fautes successives, n

Il devenait impossible de refuser la discussion. Le ministère le comprit. Le ministre des affaires étrangères, (}ui porta la parole, eut seulement soin de réserver les droits de la prérogative royale par quelques mots. « Ledroitde faire la guerre et la paix, dit-il en commençant, appartient au roi. Il n'est soumis par aucune des dispositions de la Charte à justifier ses résolutions à cet égard devant la Chambre. Mais, lorsqu'il déclare la guerre, cette déclaration entraine des demandes d'hommes et d'argent. Ces demandes d'hommes et d'argent sont portées aux Chambres et doivent être appuyées des documents qui les justifient. C'est en ce sens seulement que ces documents peuvent être réclamés. »

Cette précaution prise, le ministre continua ainsi : a Un exposé succinct des faits suffira pour rectifier les fausses notions qui se sont répandues. Propagées d'abord par des hommes blessés dans leurs intérêts, elles ont été accueillies par cette disposition naturelle qui porte les esprits à juger sévèrement les actes du pouvoir et à se dédommager ainsi) par la désapprobation et la censure, de la nécessité de s'y soumettre.

« Ce n'est point un fait isolé qui amena la rupture entre la France et la Régence d'Alger. Nos griefs remontent jusqu'à l'époque de l'accession au pouvoir du dey actuel , Hussein-

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Pacha, en 1818; mais c'est surtout depuis 1824 qu'ils ont acquis plus de gravité. A cette époque, contre la teneur expresse des traités, des perquisitions furent exercées dans la maison consulaire de France, à Bone, sous prétexte de contrebande. Des autorisations illicites de séjourner et de commercer dans cette ville et sur les côtes de la province de Constantine furent accordées à des négociants anglais et mahométans. Un droit arbitraire de dix pour cent fut établi sur les marchandises introduites dans ces contrées pour le compte de l'agent des concessions françaises. En 1826, des navires, appartenant à des sujets du Saint-Siège, mais couverts du pavillon blanc et de la protection de la France, furent injustement capturés, et la restitution en lut refusée. Des prop'riétés françaises, saisies à bord d'un navire espagnol, furent confisquées. Ainsi lurent violés les deux principes qui ont servi de base à nos transactions avec les Régences d'Afrique : que le pavillon français couvre la marchandise quelle qu'elle soit, et que la marchandise française est inviolable même sous le pavillon ennemi. Des* visites arbitraires et des déprédations furent commises à bord de navires français. La souveraineté de la France sur cette portion de territoire qui se trouve comprise entre la rivière de Seybouse et le cap Roux, et dont elle est enpossession depuis le milieu du quinzième siècle, fut méconnue. Une somme de 2,500,000 francs, reste d'une créance déjà remboursée à des juifs algériens, pour des fournitures de grains qu'ils avaient faites dans les premières années de la République, versée dans la caisse des dépôts et consignations pour y servir de gages aux créanciers français des sieurs Busnach et Bacri, en exécution d'une transaction passée, le 28 octobre 1819, entre les commissaires du roi et les fondés de pouvoir de ces sujets algériens, fut violemment réclamée en termes fort inconvenants, ainsi que le remboursement d'une autre somme de2, 000,000 de francs que le dey d'Alger accusait le consul général à Alger d'avoir reçue pour prix de prétendus bons offices qu'il aurait accordés à Bacri, alors privé de la liberté et chargé de fers par son maitre. Enfin, pendant que le gouvernement se disposait à faire

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à ces réclamations une réponse qui aurait contenu Ténumération de nos griers et la demande de leur redressement, le 30 avril 1827, lorsque le consul général de France venait de se rendre auprès du dey, dans une occasion solennelle, pour le complimenter, suivant Tusage, la veille des fêtes musulmanes, une insulte grossière répondit seule à cet hommage accoutumé. Vous savez, messieurs, quelles furent les suites de Toflense, et si vous admettez les conséquences onéreuses des mesures que le gouvernement du roi se vit forcé d'adopter pour obtenir la réparation qui lui est due, et pour arrêter le cours toujours croissant de la violation de nos privilèges et de nos droits, de Thonneur du pavillon du roi, vous Tabsoudrez du reproche de précipitation qui lui a été adressé. Vous ne voudrez pas déserter une cause si française, et réduire l'administration à T impossibilité de terminer, d'une manière conforme à la dignité de la couronne et du pays, un différend d*une nature si pénible. »

Après avoir abordé plusieurs points moins importants de la discussion, le ministre terminait ainsi : « Sans doute il est temps de mettre un terme à la durée de ces hostilités prolongées, dont la dignité et les intérêts matériels de la France ont également à souffrir. Nous en recherchons les moyens avec activité et constance. De nouvelles mesures sont prises , et le courage et Tintelligence exercée de nos marins nous permettraient d'en espérer -un heureux succès. Mais ce serait une économie mal entendue que celle qui indiquerait d'une manière fatale le terme de nos eflbiis : elle encouragerait le dey d'Alger dans son obstination et sa résistance; elle pourrait nécessiter un jour de bien plus grandes dépenses et de bien plus larges sacrifices, car les ofTenses faites à la couronne de France ne se prescrivent jamais. »

Des marques d'adhésion générale suivirent la fin du discours du ministre des affaires étrangères. Après cet exposé calme et concluant, la question semblait tranchée. A moins d'admettre que le gouvernement français eût représenté inexactement tous les faits, et que le ministère Martignac eût menti au profit du ministère Villèle, dont, il avait eu soin de le dire dès le début, il était

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AVÉNBMBNT DU MINISTÈRE POLÎGNAC. iU5

le successeur irresponsable, et uon rhéritier solidaire; que le récit circonstancié et si vraisemblable des nombreux griers de la France lut appuyé sur des faits controuvés, quoique ces faits ne fussent que la reproduction de ceux qui avaient été l'occasion de fréquentes ruptures de la France avec les Barbaresques, il devenait inutile de demander la production des pièces. Ce n*eût été qu'un acte de défiance contre le cabinet, qui aurait dû se retirer si la Chambre eût adopté les conclusions des deux orateurs de l'opposition. Elle ne les adopta pas. Le crédit fut voté sans indication précise d'une date fatale au delà de laquelle il cesserait. Le ministère Martignac dut tenter auprès du dey d*Alger une dernière démarche de conciliation. Ce fut à bien peu de jours de là, le 50 juillet 1829, que le capitaine de la Bretonnière alla porter, comme on Ta vu, les propositions si modérées et si conciliantes du gouvernement français, auxquelles le dey répondit par un nouvel outrage.

Dix jours ne s'étaient point écoulés depuis cette démarche, demeurée inutile, lorsque le ministère de M. de Martignac, succombant aux difficultés intérieures de sa tâche, tomba devant le vote d'une majorité formée de la droite et de la gauche, qui s'étaient coalisées contre le cabinet de la transaction. Le 10 août 1829y le ministère qui prit plus tard le nom du prince de Polignac, appelé à le présider, fit son avènement.

Ce ministère arrivait dans des conditions fâcheuses. L'opinion, profondément surexcitée, la presse enivrée de colère, la Chambre élective engagée dans la lutte de la prérogative parlementaire contre la prérogative royale, ne voyaient plus dans toutes les questions qu'un terrain d'opposition. Partout, toujours, au dehors, au dedans, on cherchait des armes contre un ministère condamné à périr. Par cela seul qu'il devait avoir la direction d'une expédition contre Alger, si cette expédition était tentée, les objections allaient devenir plus nombreuses, les obstacles plus grands. Chose triste à dire, l'esprit de parti portant atteinte au patriotisme, il y eut des hommes qui craignirent les succès du ministère, au point de craindre ceux de la France.

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Lors (le l'avènement du ministère du 10 août 1829, Texpédition d'Alger était inévitable. Tous les moyens de transaction étaient épuisés. Des menaces étaient sorties de la bouche même du roi dans les discours d* ouverture des deux précédentes sessions. Si elles ne recevaient point une prompte exécution, la dignité royale était compromise, et l'influence morale de la France éprouvait un grave échec, car il restait démontré aux yeux de l'Europe que sa volonté allait au delà de sa puissance. L'expédition d'Alger devait donc être et fut en effet une des préoccupations les plus vives du nouveau cabinet, et surtout des deux ministres qui devaient avoir la part principale à cette entreprise, le général de Bourmont, comme ministre de la guerre, le baron d'Haussez, comme ministre de la marine.

11 convient de dire ici quelques mots des deux hommes qui eurent une si grande part à Texpédition d'Alger.

Le baron d'Haussez, initié aux affaires dès le début de la Restauration, soit comme membre des assemblées élues, soit comme fonctionnaire public, avait déployé des talents administratifs du premier ordre, dans plusieurs préfectures importantes, entre autres celles des Landes, du Gard, de l'Isère et de la Garonne. Il s'était trouve dans l'Isère et le Gard, au milieu de circonstances difliciles, et il les avait dominées par le rare assemblage d'un esprit froid, ferme, conciliant et avisé, et d'un caractère ardent et vigoureux. Il entrait donc au ministère de la marine avec l'expérience des affaires, ce coup d'oeil net et prompt qui va au fond des questions d'exécution, sans se laisser arrêter par les fins de non-recevoir bureaucratiques, l'habitude d'approprier les moyens aux obstacles ; enfin, qualité essentielle aux hommes d'État, il savait vouloir.

La vie de M. de Bourmont avait été traversée de bien des vi- «cissitudes. L'un des derniers qui eût tenu le drapeau blanc dans les guerres révolutionnaires de l'Ouest, il avait connu la proscription, la captivité, l'exil. Enrôlé malgré lui dans les armées impériales, il avait acquis et déployé dans les grandes guerres des talents remarquables, qui jetèrent un nouvel éclat dans la

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MM. D^fiAUSSEZ ET DE BOURMONT. 195

campagne d'Espagne de 1823. C'était un esprit sagaee, ingénieux, lucide, un caractère doux, aimable, mais tenace et ferme. Il avait cette aptitude naturelle que rien ne remplace, et qui, dès son entrée au ministère de la guerre, lui fit prendre les mesures les plus utiles et les plus agréables à Tarmée. Il souhaitait passionnément illustrer son passage aux affaires par une glorieuse entreprise, et, soit comme ministre, soit comme général, il était capable de la préparer et de l'accomplir.

Les papiers laissés par le baron d'Haussez fournissent à l'hisloire de précieuses lumières sur la suite donnée à cette grande aflbire, dans les conseils de la couronne, par les deux membres du ministère dont l'accord était nécessaire pour la conduire au but.

« Le ministre de la guerre, dit-il, étendit ses soins avec beaucoup d'intelligence et de succès sur diverses branches de son administration, et son ministère prit une exc^ente direction; mais les affaires courantes ne l'occupèrent pas tellement qu'il ne songeât à exécuter cette entreprise sur Alger, solennellement annoncée dans les discours d'ouverture des deux précédentes sessions. Il fit donc ses dispositions, et, lorsqu'il fut assuré que son département serait prêt, il proposa au conseil de donner enfin de la suite à des menaces sorties de la bouche même du roi.

« De mon côté, j'avais donné beaucoup de soins et d'attention à l'examen de cette question, et j'avais consulté tout ce qui avait été écrit à ce sujet dans mon ministère. Je m'étais surtout arrêté à un rapport très-détaillé fait par une commission composée de plusieurs officiers généraux delà guerre et delà marine, et à un autre rapport du conseil de l'amirauté, desquels il résultait que, pour le transport de 22,000 hommes d'infanterie, de 2,200 chevaux, du train d'artillerie et des munitions de guerre et de bouche, et, en outre, pour la coopération de la marine à l'attaque de la place, il fallait une soixantaine de bâtiments de commerce jaugeant 12,000 tonneaux, six vaisseaux de ligne, quinze fré* gales et une trentaine d'autres bâtiments de guerre. On évaluait

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19G mSTOIRE DE LA CONQUÊTE D ALGER.

à huit mois le temps nécessaire pour les préparatifs de l'expédition, et on considérait le mois de mai comme le plus opportun pour son départ.

« Dès les premiers jours du mois d'octobre, j'appelai l'attention du conseil sur cette importante question, que je désirais faire décider afin d'avoir le temps de faire mes dispositions. Le roi adopta d'abord la proposition du prince de Polignac, d'entamer des négociations avec la Porte, dans le but de l'amener à contraindre le dey d'Alger, son feudataire, à faire au roi la réparation qu'il était en droit d'exiger. Je fis observer que ce moyen entraînerait des lenteurs incompatibles avec les dispositions que les ministres de la guerre et de la marine, ce dernier surtout, auraient à faire, que ces négociations dureraient plusieurs mois, et que la saison convenable pour entreprendre l'expédition s'écoulerait sans aucun résultat; que cependant la France continuerait un blocus dont la dépense annuelle s'élevait à sept millions, sans que, depuis trois années, il eût en rien modifié les dispositions du dey, tandis qu'avec le double au plus de la dépense déjà faite on aurait obtenu la conquête d'Alger et de ses dépendances, et trouvé, soit dans la possession de ce pays, soit même dans une occupation momentanée, la compensation d'une grande partie de ces dépenses, lors même que cet immense trésor que l'on disait exister ne se trouverait pas. Le prince de Polignac répondît que le roi avait prononcé. On se mit donc en disposition de transmettre des instructions au général Guilleminot, ambassadeur du roi à Constantinople. Un mois s'écoula avant cet envoi* »

Le baron d'Haussez raconte ensuite comment M. Drovetti, consul général de France à Alexandrie, proposa un nouveau plan.

« Ce plan, dit-il, consistait à charger de l'expédition contre Alger le pacha d'Egypte, qui recevrait, à titre d'avance, ime somme de vingt-huit millions, remboursable en dix années, et comme don absolu quatre vaisseaux de ligne. Un semblable traité me parut tellement en opposition avec la dignité et les intérêts de la France, que je crus devoir le combattre avec la

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NÉGOCIATION AVEC LtGYPTE. i97

plus grande énergie. Je terminai en déclarant au roi que je me refusais à Texécution de la clause relative à la cession des quatre vaisseaux, et que je suppliais Sa Majesté d'accepter ma démission si cette cession était consentie. Le comte de Bourmont me soutint avec chaleur, et nous obtînmes Tajournement de la décision. M. Drovetti m'envoya le marquis de Livron, général français au service du pacha d'Egypte, et employa tout pour vaincre ma résistance; il ne put y parvenir. Plus heureux auprès du prince de Polignac, il obtint de lui l'envoi d'un officier chargé d'un projet de traité. On m'engagea à donner, par le télégraphe, l'ordre de tenir à Toulon un bâtiment prêt à transporter le négociateur. L'ordre fut effectivement donné, mais dans des termes tels, qu'il ne fut pas compris, et que le bâtiment ne se trouva pas prêt au moment fixé pour le départ. Cet incident, auquel je n'étais pas étranger, donna au comte de Bourmont et à moi le temps et les moyens de ramener la délibération du conseil et l'attention du roi sur cette affaire, et de démontrer que, en eût-il la volonté, Méhémet-Ali ne pourrait jamais exécuter le traité; qu'il n'avait pas plus de 15,000 hommes de troupes régulières et de 20,000 Arabes; qu'il ne serait pas assez malavisé pour les éloigner de l'Egypte, qu'il exposerait soit à des troubles intérieurs, soit à une invasion de la part de la Porte; qu'en supposant qu'il ne fût pas arrête par cette considération trop importante cependant pour être négligée, il le serait certainement par l'impossibilité de faire en temps convenable, avec des moyens qui ne pouvaient pas se comparer aux nôtres, une expédition pour laquelle il nous restait à peine le temps nécessaire; qu'ainsi nous nous placions dans l'alternative, ou de lui voir prendre notre argent sans remplir les engagements qu'il aurait contractés, ou de perdre un temps précieux et d'être forcés d'ajourner encore l'expédition.

« J'avais, dans un entretien particulier, préparé le roi à goûter ce raisonnement. Il l'accueillit avec beaucoup de faveur, et il ordonna au prince de Polignac d'arrêter le cours des négociations. On n'eut pas de peine à y parvenir; le négociateur atten-

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dail à Toulon des moyens de départ, que j'avais eu soin de ne pas lui ménager. MM, Drovelli et de Liyron ne voulurent point renoncer entièrement à leur idée. Sur leurs instances, le prince de Polignac proposa et obtint, malgré l'opposition unanime de ^s collègues, Tautorisation de faire offrir au pacha une somme me dix millions, à la condition qu'il enverrait par terre une armée assez forte pour s'emparer d'Alger, dont la possession lui serait garantie. La France s'engageait à fournir une flotte sufiQsanté pour protéger par mer l'opération, un parc de siège avec les hommes et les munitions nécessaires, et des officiers de génie pour diriger l'attaque. Heureusement que cette négociation échoua. Le bon sens du pacha d'Egypte lui fit^omprendre l'impossibilité de faire ce qu'on lui demandait, et sa bonne foi l'engagea à ne pas accepter les dix millions. M. Drovetti et le marquis de Livron furent désavoués, et nous nous trouvâmes au point de départ, avec une perte de quatre mois, temps bien précieux dans cette circonstance. Il fut convenu dès lors qu'on s'occuperait sans délai des mesures nécessaires pour en finir avec Alger ^ »

L'histoire doit ici compléter et rectifier sur quelques points les documents laissés par M. le baron d'Haussez. Ce fut au mois d'octobre 1829 que l'idée d'accomplir par les mains du, pacha d'Egypte l'expédition devenue nécessaire contre Alger fut accueillie par le prince de Polignac, qui la fit agréer au roi. Méhémet-Ali s'engageait à réduire Alger, ainsi que Tunis et Tripoli, à prendre possession de ces trois Régences, à les gouverner en payant un tribut au sultan, et, à y établir une administration régulière et protectrice du commerce de toutes les nations. On représentait, à l'appui de ce projet, que la France aurait avantage à voir grandir dans la Méditen*anée l'influence de TÉgypte, qui^ formée par ses exemples et ses hommes depuis le commencement du siècle, était disposée à accepter son impulsion, tandis

* Papiers politiques de M. le baron d'Haussez, communiqués par madame la duchesse d*Almazan.

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