M. DUPETIT-THOUARS DEVANT LK DAUPHIN
plus longue que celle de Sidi-Ferruch ; qu'enfin cette route oblige à traverser un défilé dangereux qui a été une des causes de (a perte du comte d'O'Reilly, lorsque ayant de se rembarquer il voulut tenter un coup de main. On pourrait encore ajouter que, la plaine que Ton aurait à traverser étant coupée par différents ruisseaux qui se jettent dans la rivière de TAratch, les difficultés du transport du matériel en seraient de beaucoup augmentées*. »
Ce mémoire lumineux, où l'intuition aidée par l'expérience du rivage et de la mer indique avec une si remarquable précision le plan à suivre pour Texpédition, le mode de transport, les précautions à prendre, les avantages du point choisi, le mode et le lieu de débarquement, le temps qu*il durera, les mesures à appliquer aussitôt qu'il sera opéré, fit une impression profonde sur la commission. Une seule objection fut présentée : « Est-il possible, demanda un des membres, de débarquer 12,000 hommes en un seul jour? » Le capitaine Dupetit-Thouars répondit : « J'ai vu lord Cochrane, qui n'avait pas l'honneur de commander à la marine française, faire, avec la marine brésilienne, un débarquement de 18,000 hommes en cinq heures. » L'objection tomba devant cette réponse, et personne ne dit plus mot.
H. le baron d'Haussez dont l'esprit vif et décidé courait aux solutions, appela M. l'amiral Jacob dans l'embrasure d'une croisée, ce Que pensez vous du plan de M. Dupetit-Thouars? demanda le ministre de la marine à l'amiral. — Qu'il est bon. D La même question renouvelée par le ministre à chaque membre de la commission amena la même réponse. Alors H. d'Haussez dit en levant la séance : a Messieurs, à l'unanimité le plan de M. Dupetit-Thouars est adopté. »
A quelques jours de là, M. Dupetit-Thouars eut l'honneur d'être reçu par M. le Dauphin en audience particulière. « Le roi, lui dit le prince, a été fort content des vues que vous avez
^ Nous transcrivons ces deux passages d'après une copie du rapport de M. Dupetit-Thouars, certifiée conforme à Toriginal, et qui nous a éié communiquée par M. Tamiral Dupetit-Thouars.
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présentées, et il m'a chargé de vous exprimer sa satisfaction. — Si le roi est content, je suis content aussi, répondit M. Dupetit- Tbouars en s'inclinant. — Ce n'est pas tout, reprit le prince en le regardant fiiqsment; si vous étiez ministre de la marine, à qui donneriez- vous le commandement de l'expédition? »
A cette brusque question, le capitaine de frégate Dupelit- Thouars demeura un moment interdit. « Monseigneur, répoiv dit-il enfin, je suis bien jeune d'années et de grade pour décider une pareille question. Je prie Votre Altesse Royale de permettre que je me borne à lui répondre ce qui est ma conviction profonde : c'est que tous les officiers généraux sont trèscapables de mener à bonne fin cette entreprise, qui n'a rien de bien difficile..
« — €e n'est pas ce que je vous demande, reprit M. le Dauphin avec cette espèce de trépignement nerveux qui lui était ordinaire. Je vous ai fait une question précise, je veux une réponse précise. Si vous étiez ministre de la marine, qui nommeriezvous commandant en chef de la flotte? Je vous ordonne de répondre. »
Le capitaine Dupetit-Thouars se recueillit un instant, puis il répondit d'une voix assurée : a Je nommerais l'amiral Duperré. » , Une ombre de contrariété passa sur le front du prince. H. Duperré était regardé comme hostile au gouvernement; toutes ses liaisons étaient avec des hommes appartenant à l'opposition. Cependant M. le Dauphin se remit bientôt. « Quelles seraient vos raisons pour le nommer? demanda-t-il.
« — La première, répondit M. Dupetit-Thouars, c'est qu'il a eu les plus beaux combats de mer dans les dernières grandes guerres ; la seconde, c'est que, parmi tous les amiraux, c'est lui qui inspirera le plus de confiance à la marine. »
L'audience se termina sur ces paroles. C'est certainement dans cette conversation que germa l'idée de la nomination de l'amiral Duperré. Sans doute le Dauphin le croyait peu favorable au gouvernement royal ; mais, lorsque ce prince put penser qu'il était rhomme de l'entreprise, l'intérêt du service et celui du pays
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ItËUNION DES TROIS COMMISSIONS. 207
l'emportèrent à ses yeux sur toute autre considération, et les chances furent en faveur de l'officier général indique par M. le capitaine Dupetit-Thouars.
Le gouvernement n'avait rien omis pour entourer sa résolution de toutes les lumières qui pouvaient assurer le succès de l'entreprise. Trois commissions avaient été nommées pour étudier la question, Tune à la marine, comme on vient de le voir; i'autre à la guerre, la troisième aux affaires étrangères, à cause des difficultés diplomatiques que soulevait l'expédition. Ces trois commissions avaient travaillé séparément.
Quand le plan du capitaine Dupetit-Thouars eut été adopte par la commission de la marine, il y eut une réunion générale des trois commissions. La séance eut lieu sous la présidence du prince de Polignac et en présence du ministère tout entier, par une très-froide journée du mois de janvier 18S0, dans le grand salon de l'hôtel du ministère des relations extérieures, situé alors rue d£s Capucines. Une table immense, recouverte d'un tapis vert, occupait une grande partie de la pièce, et ne laissait accès qu'à dix ou douze personnes auprès de la cheminée. Le prince de Polignac, aidé de quelques autres personnes, voulut reculer cette table, qui, n'étant plus en équilibre sur ses étais, tomba avec fracas. Les andens auraient pris ce léger incident pour un signe de mauvais augure. On releva avec quelque peine la table, et la discussion commença.
M. de Bourmont prit la parole, et demanda si, au lieu de se diriger rar Alger, il n'y aurait pas avantage à s'emparer d'abord d'Oran, sauf à marcher ensuite sur Alger.
Le capitaine Dupetit-Thouars, voyant que personne ne prenât la parole, la demanda. «Il est aussi difficile de prendre Oran que de prendre Alger, dit- il ; et d'Oran vous aurez cent cinquante lieues à faire pour arriver à Alger, dans un pays sans routes, difficile, montueux. Quand vous enverriez cent mille hommes à Oran, il n'en arriverait pas cinq mille à Alger.
a — Mais quel eflet produirait sur le dey d'Alger la prise dOran? demanda le ministre de la guerre.
Digiti
oc — Il continuera à fumer sa pipe, répliqua M. Dupetit-Thouai*s, sans plus s'inquiéter de la présence des Français à Oran que ses prédécesseurs de celle des Espagnols, qui y sont restés un siècle et demi sans pouvoir faire un pas à Tintérieur. C'est à Alger qu'il faut aller pour avoir raison d'Alger. L'affaire, si elle est bien conduite, est sûre. Il suffît de jeter douze mille hommes d'un coup sur la plage de Sidi-Ferruch : le débarquement est trèspraticable ; quand le vent souffle de l'est, avec certaines circonstances bien connues des marins qui ont navigué dans la Méditerranée , la mer est parfaitement calme dans la baie de Sidi-Ferruch.
a — Hais nous ne pourrons avoir que onze vaisseaux de ligne prêts à temps, interrompit le baron Tupinier, directeur des ports.
a — Qu'à cela ne tienne. Vous remplacerez le vaisseau manquant par deux Irégates. Une fois débarqués, vous avez à prendre le château de l'Empereur, qui ne peut opposer une longue résistance. Maîtres du château de l'Empereur, vous dominez la ville, obligée de se rendre. »
A mesure que la conférence s'animait, M. Dupetit Thouars devenait l'interlocuteur obligé de quiconque faisait une question, soulevait une difficulté ou présentait une objection. Cela se comprend. Il représentait dans ces conférences la connaissance pratique des lieux, des circonstances de la mer, des obstacles et des moyens. Tout jeune qu'il fût, il était, dans cette question, Texpérience. Un des amiraux présents fit au prince de Polignac la réflexion que tout le monde s'adressait à M. Dupetit-Thouars et que la parole lui revenait toujours. Sans doute, ajouta-t-il, il avait, ainsi que ses collègues, beaucoup d'estime pour cet officier; mais enfin on ne pouvait oublier qu'il était le plus jeune et le moins élevé en grade de la réunion ; lorsqu'il s'agissait d'une question de marine, c'était à ses supérieurs et à ses anciens en grade que l'on devait s'adresser. On l'essaya, ce fut en vain. II fallut en revenir à M. Dupetit-Thouars. Il y avait une chose que la hiérarchie des grades ne pouvait ni remplacer ni empêcher.
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