Histoire de la conquête d'Alger
La conquête d'Alger mérite à tous les points de vue de rencontrer un historien, Son importance propre, ses difficultés réelles, ses périls, les souvenirs néfastes et les appréhensions de tous genres dont elle était entourée ; la mamière dont elle fut préparée et conduite, la part qu'eurent les deux grandes forces militaires de la France, l'armée et la marine, à cette expédition qui nécessila une navigation et un débarquement difficiles dans le temps où la vapeur naissait à peine, une grande bataille et un siége; le rôle important qu'y remplit l'administration, pour laquelle cette expédition fut le signal d'une nouvelle ère, suffiraient à fournir la ma-
tière d’un utile et intéressant récit. Mais d’autres cir-
vi PRÉFACE.
constances encore viennent lui prêter un plus puissant intérêt. Outre sa partie militaire, maritime, administrative, l'expédition d'Alger offre une partie parlementaire, à cause des débats qu’elle provoqua dans les Chambres ; une partie diplomatique, à cause des négocations qu’elle motiva entre le gouvernement de Charles X et les principales puissances européennes, surtout l'Angleterre. Elle occupa l'attention de toutes les contirées maritimes, remua les intérêts les plus chers de nos provinces méridionales et, en même temps, ceux de toutes les nations chrétiennes assises autour du bassin de la Méditerranée, car toutes les populations riveraines de cette mer avaient eu et avaient encore à souffrir de la piraterie, et les peuples même riverains de mers plus lointaines avaient été atteints par les déprédations des corsaires, Les idées religieuses, qui s’alanguissent quelquefois, mais ne meurent jamais, se réveillèrent à l'aspect de la lutte que la civilisation chrétienne engageait contre la barbarie musulmane sur cette terre d'Afrique, où le catholicisme avait fleuri pendant la domination romaine, où saint Augustin, ce flambeau de l'Église d'Iippone et de l'Église universelle, avait brillé; où, bien des siècles plus tard, saint Louis, souvenir cher et douloureux au cœur de Ja France, était venu mourir.
Les graves conséquences du succès de cette expédi-
PRÉFACE, vil tion achèvent d’en faire un événement considérable. La Méditerranée affranchie du tribut que levaient les corsaires, esclavage chrétien aboli sur cette longue ligne de côtes mhospitalières occupées par les puissances barbaresques, un nouvel ébranlement apporté à la puissance mabométlane, une porte ouverte à la domination française et à la civilisation européenne, introduites par la même victoire en Afrique ; les eflorts énergiques et persévérants de la France sous le gouvernement de Juillet, pour faire fructifier cette victoire et compléter la conquête de la ville par celle de tout le territoire de la Régence, les longues luttes militaires et les brillants combats qui en furent la suite, l’admirable école qu’y trouva notre armée, les talents des généraux qui s'y formèrent, la forte discipline, l'activité infatigable et intrépide des soldats initiés au métier des armes par ces rudes campagnes où la vigilance, la rapidité des mouvements, l'habitude de la fatigue, les mépris des intempéries des saisons, sont non pas seulement des conditions de victoire, mais des conditions de vie; les grandes traditions militaires ainsi continuées et même perfectionnées dans notre armée, malgré la prolongation de la paix européenne; les résultats agricoles et industriels déjà remarquables de cette nouvelle possession : il y a dans cet ensemble de faits quelque chose
qui rehausse encore l'importance de la première expé-
vu PRÉFACE.
dition, source principale d’où sont sorties toutes les conséquences ultérieures.
L’époque où nous sommes semble bien choisie pour écrire l’histoire de la conquête d’Alger. On n'est n1 trop près des événements pour pouvoir dire toute la vérité sur les hommes et les choses, n1 trop loin pour la savoir tout entière. Ceux qui ont eu la principale part dans ces événements ont disparu de la scène du monde. Le roi Charles X a terminé dans lexil, en 1856, sa longue et laborieuse vie. Son adversaire vaincu, Fussein-Pacha, dernier dey d'Alger, ne lui a survécu que deux ans. Vingt-six jours seulement après la chute du deylik, la monarchie française disparaissait en trois jours, comme ces tentes qu’on dresse dans le désert et qu'un ouragan emporte. M. de Bourmont, qui prépara l'expédition militaire comme ministre de la guerre et commanda l’armée comme général ; l'amiral Duperré, qui conduisit Ja flotte, ont cessé de vivre. M. d'Haussez, le dernier ministre de la marine de la Restauration, qui fit les préparatifs de l'expédition maritime avec une activité sans égale et qui, par la décision de son esprit et la vigueur de son caractère, eut une grande part à la résolution prise par le roi Charles X de conquérir Alger, est allé depuis peu les rejoindre. M. Denmée, Pintendant général qui eut la direction supérieure du mou-
vement de l’administralion pendant la campagne, est