MONSEIGNEUR
«Je vais essayer de répondre à la confiance dont Votre Excellence a bien voulu m'honorer en daignant me demander mon opinion sur les moyens que je crois propres à amener la réduction d'Alger, dans l'hypothèse où il entrerait dans les vues du gouvernement d'agir contre celte place avec une armée combinée de terre et de mer.
« Il est hors de mon sujet d'entretenir Votre Excellence dès nombreux griefs de la France contre Alger, de la grande publicité qu'a eue la demande de réparations formée par le gouvernement, de la réponse qui y à été faite par le dey, enfin de l'attente inquiète de tous les États barbaresques sur les suites de la rupture de la France avec Alger.
« Je prie Votre Excellence de me permettre d'examiner par quels différents moyens on pourrait penser à amener la Régence à faire à la France les réparations auxquelles elle a droit de prétendre.
« 1° La première idée qui se présente naturellement est celle d'avoir recours. à l'intervention de la Porte Ottomane ; mais cette voie, dont le résultat serait aussi long à obtenir qu'incertain, convient peu à la dignité de la France, qui semblerait renoncer par ce fait à un de ses priviléges stipulés dans les capitulations avec la Porte, qui est de châtier la Régence d'Alger toutes les fois qu'elle croira devoir le faire.
« 2° On ne peut penser qu'un blocus, quelque rigoureux qu'il puisse être, amène les Algériens à des concessions.
« Ils n’ont aucun commerce maritime par bâtiments nationaux, fort peu ou point par navires étrangers ; leurs grands bâtiments de guerre ne sortiront pas; mais, en tout cas, ils ne sont guère à craindre. Rencontrés par nos vaisseaux, ils seraient bientôt pris. 1] n'en est pas de même des bateaux qu'ils peuvent armer: ces petits bâtiments sont les plus dangereux pour le commerce; inaperçus, n'ayant ni œuvres-mortes ni gréement, ils peuvent facilement tromper la vigilance des croiseurs en se glissant le long des rochers pendant la nuit, pour tomber ensuite à l’improviste sur les bâtiments quils reconnaissent n'être point armés. Quand ils sont chassés, et dans les mauvais temps, ils se réfugient partout dans les roches ; dans les temps de calme, avec leurs avirons, ils trouvent encore un moyen de se soustraire aux chasses qui peuvent leur être données.
« Cependant un blocus bien fait avec des bateaux à vapeur armés qui parcourraient la côte en sens opposé, de l’est à l’ouest, et vice versä, rendrait la course algérienne infructueuse.
« Ce serait à tort que l’on compterait lasser leur patience : l'état de guerre est l’état de vie pour les Algériens ; ils ne reçoivent de rations que pendant ce temps seulement, et la course est la seule ressource d'un peuple qui n’est ni industrieux ni agricole. La Régence aussi n'en a pas moins besoin : l'impôt levé chaque année s'élève à peine à six millions de francs, tandis que les dépenses dépassent huit millions; la différence est puisée dans le trésor de la Régence, et c'est toujours à regret qu'elle se voit forcée d'y recourir.
« Une émeute ne peut plus avoir dans Alger le même résultat
que par le passé, depuis que le dey a quitté le palais mtérieur de la ville, pour établir sa résidence dans la citadelle de la Casaubah, qui domine la ville.
« Après la proposition faite à plusieurs reprises dans le conseil de la Régence, de déclarer inopinément la guerre aux États- Unis d'Amérique et à la Hollande à la fois, proposition qui n’a été repoussée que par les objections faites sur le peu de commerce que ces deux puissances font dans la Méditerranée ct le peu de produits qu'en retirerait la Régence, il est probable que les insultes faites à la France n’ont pas été irréfléchies, et cette opinion est d'autant plus fondée, que leur confiance dans leur force et. leur supériorité est imaginable. Elle se base sur leur profonde ignorance, sur le mépris qu'ils font des chrétiens, et principalement sur leurs dernières affaires avec la Grande-Bretagne.
5° Il parait démontré par le résultat de l’expédion de lord Exmouth, en 1816, qu'une attaque de vive force contre la ville par une escadre n’obliendrait aucun succès ; car, lors de cette expédition, quoique tous les vaisseaux eussent eu la facilité de se placer sans être inquiétés, après une canonnade de dix heures consécutives faite par six vaisseaux et dix-sept frégates ou corvettes, le seul vaisseau qui ait fait éprouver aux Algériens une perte notable fut celui de l'amiral, qui s'était placé à l'embouchure du port, d’où il fou droyait les quais, qui étaient couverts de monde, ainsi que les batteries de la Marine, qu'il prenait à revers.
« Plusieurs des bâtiments de l’armée combinée furent très-maltraités, et quoiqu'ils eussent fait un feu aussi bien nourri que dirigé, à peine endommagèrent-ils les forts et les batteries.
« On sait que le dey ne céda alors qu'à une émeute qui eut lieu.
« De nouvelles fortifications formidables ont été construites depuis dans les positions reconnues les plus faibles, et des fours à boulets rouges ont été établis sur plusieurs points.
« Un bombardement bien dirigé, appuyé par quelques frégates et deux ou trois brülots à explosion, sans entraîner à des dépenses considérables, amènerait peut-être la Régence à traiter et à faire des réparations, surtout si l’on concédait quelque chose de La rigueur de celles qu’on à demandées.
« Mais, en supposant qu’on obtint ce succès, ce qu’on ne peut regarder comme certain lorsqu'on se rappelle que les Espagnols, en 1783, bombardèrent infructueusement Alger pendant neuf jours, avec quarante bâtiments, 1l n'aurait pour résultat que de replacer les choses sur le pied où elles étaient avant la rupture; leur confiance dans leurs forces n’en serait pas moins grande, et on serait use à la veille d’être obligé de recommencer.
« Une expédition rt de terre et de mer parait être le seul moyen infaillible d'obtenir une réparation aussi éclatante qu’honorable pour le gouvernement. Le résultat en serait immense : il détruirait ce dernier repaire de la piraterie, affranchirait toute la chrétienté de tributs humiliants, que les petites puissances n’acquittent, en quelque sorte, qu'à la honte de l'Europe entière ; enfin un long et glorieux souvenir historique récompenserait la France de ce bienfait.
« Gette expédition, qui, au premier aperçu, effraye l'imagination, perd beaucoup de ses difficultés à l'examen.
« Il y a, dans tous les États de la Régence d'Alger, 8,000 Turcs, dont 6,000 en état de porter les armes ; 2,000 sont employés dans les places d'Oran, Bône et Constantine. Restent sous les armes, à Alger, 2,000 Turcs.
Pour composer l'infanterie et armer les batteries 4,000 Turcs, 8,000 Koul-Oglou, dont 6,000 enrégimentés
dans les artilleurs.. . . .. +. «+ 6,000Koul-Oglou 8,000 Arabes enrégimentés, + un cavalerie et composant le camp de l'Aga. . . . . . .. 8,000 Arabes. MOT ne à 18,000 hommes.
« Il est à présumer qu'à ces forces connues se joindraient une assez grande quantité d'Arabes du dehors, qui se présenteraient plutôt par crainte des vengeances ultérieures du dey que par fanatisme, pour défendre le territoire; il n’en existe aucun parmi les Arabes. Portant leur nombre à 12,000, cela ferait un effectif de 30,000 hommes, dont 10,000, c’est-à-dire les Turcs et les Kaul-Oglou, ne sorliraient pas d'Alger ; il resterait done 20,000 hommes pour dé-
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fendre la ville par terre, mais 20,000 hommes indisciplinés, sans tactique, et dont le nombre même nuit à la force.
« On ne peut se dissimuler cependant qu’à ces troupes pourraient se joindre encore les camps des beys de Constantine et d'Oran, tout composés d’Arabes ; mais il serait facile de les tenir éloignés en employant une diversion.
« Si nous nous emparions {rois semaines à l’avance de Bône, les Alvériens supposeraient naturellement que ce coup est le seul que nous aurions intention de porter pour nous rétablir dans les concessions de pêche ; peut-être même dégarniraient-ils Alger; mais dans tous les cas, et à coup sr, tous les efforts du bey de Constantine seraient dirigés de ce côté.
« On pourrait également faire diversion de deux côtés à la fois, sur Bône et Oran; cependant une seule diversion sur Bône aurait peut-être plus d’effet.
a En admettant toutes les chances défavorables réunies contre nous, le maximum des forces que l’on pourrait rencontrer serait de 55 à 40,000 hommes, et en calculant sur un débarquement de 25,000 hommes de troupes régulières, dont 1,200 à 1,500 chevaux de cavalerie légère, avec un parc d'artillerie de campagne, et tout ce qui est nécessaire pour une opération semblable, on serait assuré du succès le plus complet.
« Ce n’est point ici le lieu d'établir les facilités qu ‘offre la côte pour un débarquement, ni l'excellence des points d'appui pour la retraite, pour les dépôts de vivres et les munitions, pour les communications, etc.
« L'armée navale n'étant destinée qu'à canonner la place et à bombarder, pour occuper les batteries et y retenir les canonniers, il n’est pas nécessaire qu’elle soit nombreuse. Elle devra aussi être employée à transporter une partie des troupes de débarquement, qu'elle versera sur les bâtiments de la division de débarquement avant l'action générale ; car, dans l'intérêt de l'expédition, pour assurer la réunion de tous les bâtiments à point nommé, les maintenir ralliés pendant le mauvais temps (si on en éprouve), et éviter cette espèce de confusion qui résulte inévitablement d'une trop grande affluence de bâtiments de commerce, souvent assez mal armés et mauvais mar-
cheurs, 1l serait très-important que le transport de l’armée pût être fait par des bâtiments de guerre armés en flûte. Les frais de l’expédition ne seraient pas du moins en pure perte pour la marine.
« Dans la supposition du transport des troupes par les bâtiments du roi, l’escadre pourrait être divisée en trois : une division d’attaque et deux divisions de débarquement, l'une destinée pour l'ouest, à la pointe de Sidi-Ferruch, et l’autre pour la baie d’Alger, où elle opérerait son débarquement sur la rive droite de l’Aratch. Ces deux divisions, en protégeant le débarquement par leurs batteries, ne s’occuperaient qu'à l’effectuer avec tout l’ordre et toute la célérité possibles. Chacune d'elles serait composée de bâtiments destinés spécialement et munis d'avance de tous les moyens de guerre nécessaires à chacune des colonnes de l’armée qu'elle porterait. ;
« Je pense qu'il serait utile que la colonne destinée pour l’ouest füt la plus nombreuse, par la raison que le débarquement dans cette partie est plus facile, que la route pour gagner les hauteurs d’Alger est meilleure et beaucoup plus courte. Elle pourrait être, par exemple, de 15,000 hommes, tandis que l’autre ne serait que de 10,000.
« À un signal convenu, les trois divisions de l’escadre pourraient être disposées à l'avance, agir simultanément ; les brülots lancés dès le commencement de l'action auraient vraisemblablement pour résultat de jeter la consternation dans la place et parmi les Arabes, s'ils n'avaient même une plus grande efficacité ; mais il est en tous cas douteux qu’ils puissent ébranler par la commotion des batteries assises sur le roc vif et construites avec des murs de 20 à 30 pieds d'épaisseur et en pierres de granit.
« Les vaisseaux, frégates, flûtes et autres bâtiments de l’expédi-
tion seraient nécessairement approvisionnés d’un plus grand nombre d’embarcations que d'usage; les bateaux à vapeur seraient de la plus grande utilité pour accélérer le batelage. «de ne crois pas, monseigneur, devoir entrer dans les détails de cet armement ; ils sont dépendants du matériel à embarquer, de la force de l’une et de l’autre des divisions de débarquement, ainsi que des modifications qu’on jugera utiles d'y apporter.
« Si ce rapport abrégé nécessitait quelques éclaircissements, je m'empresserais de les donner à Votre Excellence. « Je suis, etc.
€ Pour copie conforme à mon projet de 1821.
« Le capitaine de frégate,
€ À. Dupertir-THouaRs.
« J'ai remis ce projet à M. le comte de Chabrol, ministre de la marine, lorsque je fus envoyé d'Alger, en 1897, pour donner des renseignements sur le blocus. Ge projet d'expédition a été lu et examiné en conseil présidé par le roi. Il fut alors apprécié très-favorablement pour moi. »