‹ Histoire de la conquête d'AlgerChapitre 13 sur 128 · CONSULATS EUROPÉENS · texte numérisé non relu

CONSULATS EUROPÉENS

représenter par des consuls, et la religion, qui est toujours là où il y a des secours à donner, une œuvre de dévouement à accomplir, voulut aussi avoir ses représentants à Alger. Les consuls étaient les protecteurs politiques de leurs nationaux. Quand un bâtiment corsaire entrait dans le port avec une prise, les consuls se rendaient immédiatement à la maison du dey, où les captifs étaient directement conduits. S'il y avait parmi eux des gens de leur nation, les consuls s'enquéraient d'eux, s’ils étaient engagés ou passagers sur le vaisseau capturé. Lorsqu'ils pouvaient établir qu’ils étaient seulement passagers, on les rendait au consul qui les réclamait. Dans le cas contraire, comme lorsqu'ils avaient été pris les armes à la main, ils demeuraient esclaves. La protection du consul s’étendait, autant que possible, sur les esclaves mêmes. Parmi ces consuls, le premier, sans contredit, était le consul de France. Il était le protecteur naturel de toutes les nations qui n'avaient point de représentants à Alger, comme celui des juifs étrangers, des Grecs et des Arméniens. Le commerce lui était interdit. Sa maison était le refuge commun de tous les esclaves, quelle que fût d’ailleurs leur nationalité; dans leurs nécessités, dans leurs souffrances, c'était à qu'ils venaient chercher secours. Dans les fêtes de Noël et de Pâques, le consul français donnait à manger à tous les esclaves qui se présentaient ; image touchante de la patrie absente, qui recevait à son foyer, deux fois par an, aux deux plus grandes solennités de la religion, ces enfants perdus pour elle ! Les fonctions de consul étaient délicates et difficiles, et demandaient un caractère ferme, un esprit conciliant et une longue connaissance des habitudes et des mœurs du pays. L’Angleterre et la Hollande avaient aussi des consuls à Alger.

A côté de ces représentants des intérêts des diverses puissances, le catholicisme, ce grand consolateur des misères humaines, qui pénètre partout où 1l y a du bien à faire, avait

aussi, on l'a dit, ses représentants. La charité chrétienne avait même devancé la politique. Dès 1551, les religieux de l'ordre de la Rédemption, témoins des misères des captifs qu'ils ne pouvaient pas racheter, et voulant au moins soulager dans leurs maladies ceux auxquels ils ne pouvaient pas encore rendre la liberté, érigèrent quelques chapelles dans les bagnes mêmes où étaient enfermés les esclaves du deylik. Les Espagnols, fondateurs du plus grand de ces établissements, ne cessèrent de l’augmenter. Ce fut un religieux espagnol, le père Sébastien Duport, du couvent de Burgos, qui prit l’imialive de cette œuvre de charité vraiment évangélique. Il était allé pour la première fois à Alger, en 1546, pour y racheter deux cents esclaves ; touché de la misère et des souffrances de ceux qui tombaient malades pendant leur captivité, ce saint prêtre, pour lequel Charles-Quint avait une vénération particulière et qu’il emmena avec lui, en 1541, dans son expédition contre Alger, fit de nouvelles quêtes afin de leur | assurer des secours, et fonda un hôpital pour les recevoir.

En 1612, cet hôpital, presque ruiné, fut complétement réédifié par les soins des pères Bernard de Monroy, Jean d’Aquila et Jean de Palacio. Il faut dire à quelle occasion. Ces pères étaient allés, comme à leur ordinaire, à Alger pour y racheter des esclaves, et ils allaient en repartir avec cent trente captifs chrétiens dont ils avaient payé la rançon, lorsqu’une nouvelle, venue de Corse, excita la colère du dey, qui les fit arrêter. Quelque temps auparavant, une jeune fille musulmane appartenant à une des familles les plus considérables d’Ager avait été prise en mer et conduite dans l'île de Corse; là, instruite dans le christianisme, et touchée des vérités de la religion, elle demanda le baptême, se maria à un chrétien et refusa, par conséquent, de suivre à Alger les Turcs qui étaient venus lui apporter le prix de sa rançon.

Ceux-ci, dans leur colère, publièrent faussement qu’on lui avait imposé violemment le haptème. Le dey, par représailles, fit arrêter les trois pères espagnols, au moment de leur embarquement, confisqua la somme payée par eux pour la mise en liberté des cent trente esclaves chrétiens, qu’il fit remettre aux fers, enferma les trois prêtres dans un cachot, et les menaça de les faire brüler vifs. Cependant leur innocence, leur patience à souffrir ces rigueurs injustes, finirent par toucher le dey; au bout d’un peu de temps, 1l les fit tirer de leur cachot, et leur permit de remplir, auprès des captifs, les devoirs de leur ministère et les inspirations miséricordieuses de leur zèle, mais en leur annonçant qu'ils ne sortiraient jamais d'Alger. On mesurait à la charité de ces trois apôtres le champ où elle devait travailler, ils voulurent au moins le féconder. Disciples du Dieu qui à dit que la foi transporterait les montagnes, ces bienfaiteurs indigents des captifs, qui avaient la fortune des apôtres partant pour la conquête du monde, entreprirent de réédifier l'hôpital, qui tombait presque en ruines. Les aumônes leur vinrent de tout côté en aide; ils réparèrent le bâtiment, y installèrent de nouveaux lits, pourvurent à l'acquisition des médicaments, rachetèrent plusieurs captifs, consolèrent ceux qu'ils ne pouvaient racheter, soignèrent les malades, obtinrent pour ceux dont la santé résistait aux fatigues la permission d'assister aux cérémonies du culte et de recevoir les sacrements, exhortèrent les mourants et ensevelirent les morts. C’est dans ces exercices que se consuma leur vie, et quand Dieu les appela à lui, les prisonniers les honorèrent comme des saints.

L'hôpital fut considérablement augmenté par le frère Pierre de la Conception qui, ayant ramassé beaucoup d’aumônes en Espagne et au Pérou, les consacra à cette bonne œuvre, passa plusieurs années au service des esclaves, et finit par être brûlé vif, parce que, poussé par son zèle, 1l était

entré dans une mosquée, le crucifix à la main, et y avait annoncé la vérité du christianisme.

Cet hôpital était trop étroit encore, malgré tant d’agrandissements, pour le nombre de ceux qu’on y présentait; de sorte que les lits des malades arrivaient jusqu'à l’autel où l’on célébrait les saints mystères du Dieu leur hôte et leur protecteur. On y recevait les chrétiens libres, comme les chrétiens esclaves, de toutes les nations sans distinction; touchante conformité avec la volonté du Christ, qui est mort pour tous les hommes, afin que la différence des nationalités, barrière désormais vaincue, ne s’élevât plus devant la charité universelle de tous pour chacun et de chacun pour tous. Un médecin, un pharmacien, attachés’ à l'établissement, allaient visiter en ville les femmes car, d’après la règle conforme aux mœurs du pays, elles n'étaient pas reçues dans l'hôpital. Le prix des médicaments qu'on fournissait aussi aux Turcs, quand ils en demandaient, revenait à l'établissement. La prière du matin et du soir se faisait en commun, tous les soirs on récitait le rosaire. Les religieux attachés à l'hôpital étaient soumis à la règle des couvents réformés. Comme les revenus, qui étaient de deux mille piastres, ne suffisaient pas à la dépense, les commerçants convinrent d'un commun accord que tout navire chrétien entrant dans le port d'Alger payerait trois piastres au profit de l'hôpital.

La charité, proportionnant son zèle aux besoins, après avoir songé aux vivants, songea aussi aux morts. La plupart du temps, les musulmans laissaient les corps des captifs chrétiens sans sépulture, Un père capucin, confesseur de don Juan d'Autriche, ayant été pris sur mer et conduit comme esclave à Alger, fut vivement ému de cette profanation des restes mortels de ses coreligionnaires, sanctifiés par l'âme à laquelle le corps a servi pour un temps et doit servir un Jour éternellement de temple, Don Juan lui ayant envoyé une

somme considérable pour se racheter, le saint prêtre préféra exercer un acte de charité et de piété envers les dépouilles de ses frères. Il acheta hors de la porte Bab-al-Oued, un terram sablonneux, langue de terre assez étroite, mais d’une longue étendue, qui côtoie la mer. C’étajt Ià qu'on ensevelissait les esclaves chrétiens. Ainsi la charité avait tout créé à Alger, le rachat des esclaves, l’hôpital, l’église, le cimetière. L'auteur de cette belle et sainte action employa ce qui Jui restait sur sa rançon à racheter quelques captifs et mourut lui-même en captivité, comme un digne disciple du Dieu crucifié. |

Outre cette fondation du grand hôpital d'Alger, 1l y avait, au dix-huitième siècle, dans la maison de la mission de France, deux prêtres dont l’un avait la commission de vicaire apostolique des royaumes d'Alger, Tunis et Tripoli ; ils avaient avec eux deux frères. Cette fondation était due à la duchesse d'Aiguillon, et elle avait pour objet le soulagement spirituel des esclaves chrétiens. Les vicaires apostoliques étaient tous choisis dans la congrégation de Saint-Lazare. C'était saint Vincent de Paul qui, touché de voir les secours spirituels manquer souvent aux Français à Alger, avait provoqué l’établissement de cette congrégation dans la ville *.

Ces fonctions, aussi saintes qu'honorables, étaient périlleuses. Quand une rupture intervenait entre le dey et la France, c'était sur le consul et le vicaire apostolique, qui cumulait souvent les deux fonctions, que tombaïent les premiers coups de ce gouvernement de barbares. En 1685, M. Vacher, vicaire apostolique et consul à Alger, fut attaché

1 Les lazaristes s’employaient à soulager les esclaves et à leur administrer les sacrements ; ils leur distribuaient des aumônes, et, quand ils le pouvaient, payaient leur rançon. Environ douze mille ont été rachetés durant la vie de ce saint, et l’on évalue à plus d’un million les sommes fournies par lui aux chrétiens d'Afrique. (La Guerre et le Gouvernement de l'Algérie, par Louis de Baudicour, p. 110, Paris, 1853.)

à la bouche d'un canon, pendant le bombardement de cette ville par Duquesne. En 1688, le maréchal d'Estrées ayant renouvelé ce bombardement, M. de Montmasson, son successeur, éprouva le même sort et fut attaché à un canon avec le consul de France. Tant que le bombardement dura, ces exécutions se renouvelèrent. Quarante Français, capitaines de navires ou esclaves, périrent ainsi. On appela la pièce de canon à l'embouchure de laquelle les victimes avaient été attachées, la Consulaire. Le jour devait venir où une armée française irait chercher la Consulaire à Alger et la transporterait à Toulon, comme un monument auquel se rattachent d'immortels souvenirs d’héroïisme chrétien, d'horreur, de piété et de victoire.

Ces actes de dévouement et ces merveilles enfantées par la charité catholique à Alger consolent le cœur et reposent la vue, au sortir de cette histoire de crimes, de violence, de meurtre et de sang, comme une de ces fraîches oasis qu’on rencontre, avec leur verdure et leurs fontaines, au milieu des sables brülants du désert. Après avoir déploré les vices et les misères des hommes, on admire l’mépuisable fécondité du catholicisme, pour lequel ces misères et ces vices sont une occasion d'œuvres vraiment divines. La barbarie et la cupidité placent à Alger, devenu un nid de pirates, des ba- ones d'esclaves chrétiens ; le catholicisme crée les ordres des Rédempteurs pour les soutenir dans la foi, les soulager dans leurs misères et les racheter. Ces ambassadeurs de la charité catholique traversent les villes et les villages de toute la chrétienté en quêtant pour les captifs ; puis, chaque année, ces hommes de Dieu vont dans les villes barbaresques porter le fruit de leurs quêtes et racheter les pauvres prisonniers. Leur retour dans le pays auquel ils rendent les captifs affranchis par leurs soins est le signal d’une allégresse universelle et l’occasion de fêtes touchantes. On sonne toutes les cloches,

on marche processionnellement au-devant d'eux ; ils font leur entrée solennelle au milieu d’un immense concours, et la vue des esclaves qui rapportent en triomphe les fers qu'ils ont portés, les larmes de joie de leur famille qui les ont crus perdus, excitant l’attendrissement de tous, deviennent l'occasion de nouvelles aumônes qui serviront, l’année suivante, à racheter les compagnons de leur captivité. C’est ainsi que les bonnes œuvres enfantent les bonnes œuvres, et que l'arbre immortel de la charité, nourri au lieu d’être épuisé par les fruits qu'il porte, refleurit, d'année en année, en étendant sur le monde des rameaux plus féconds. j

Les scènes dont nous résumons les détails dans ce tableau bien insuffisant se renouvelèrent, il ne faut pas l'oublier, pendant trois siècles en Espagne, en Italie et en France. Pendant trois siècles, on vit les mêmes souffrances et les mêmes misères produites par la piraterie, dont le siége principal était Alger, et secourues par la charité catholique. Les historiens des ordres rédemptionistes sont plems de récits navrants à ce sujet. Plus d’une fois la chaire sacrée en retentit, et nous trouvons dans l’oraison funèbre du duc de Beaufort !, un des premiers qui ait châtié par mer les pirates algériens, un passage dans lequel Mascaron constate ce triste état de choses en le déplorant : «Pour trouver ce temps malheureux, disait-1l, il ne faut remonter plus haut de dix ou douze années où les armements de mer, négligés pour d’autres soins, exposaient toutes nos côtes et toute la mer Méditerranée aux incursions des infidèles. Vous l’avez oui dire, vous l'avez appris par des relations. Hélas ! je l'ai vu de mes propres yeux. Quand je me souviens qu'il n’arrivait point de vaisseau dans nos ports qui ne nous apprit la perte de vingt autres; quand

1 Oraison funèbre du due de Beaufort, prononcée par Mascaron, évêque et comte d'Agen en 1670

je songe qu'il n’y avait personne qui ne pleurât ou un parent massacré, où un ami esclave, ou une famille ruinée ; quand je me rappelle, dans ma mémoire, l’insolente hardiesse avec laquelle ils faisaient des descentes presque à la portée de notre canon, où ils enlevaient tout ce que le hasard leur faisait rencontrer de personnes et de butin ; que les promenades mêmes sur mer n'étaient pas sûres ; qu'on craignait toujours que, de derrière les rochers, 1l n’en sortit quelque pirate ; quand je me représente les cachots horribles d'Alger et de Tunis remplis d'esclaves chrétiens, et de Français plus que d’autres nations, exposés à {out ce que la cruauté de ces maitres impitoyables leur faisait souffrir, ou pour ébranler leur foi ou pour les obliger à grossir le prix de leur rançon ; quand je me rappelle, dans ma mémoire, toutes les railleries sacriléges et piquantes que faisaient ces imsolents, d’un Dieu et d’un roi qui défendaient si mal, l’un ses adorateurs, et l’autre ses sujets, mon imagination me rend ces temps malheureux si présents, que je ne puis m'empêcher de m'écrier : Usquequo, Domine, improperabit inimicus ? »

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