M, DUPETIT-THOUARS ET LA COMMISSION MARITIME
un espace aussi petit que possible près de 12 à 14,090 hommes, qu'il est important de jeter, en même temps et promptement sur la côte, pour pouvoir s’y maintenir pendant le reste de l'opération.
« J'adjoindrais à ces douze vaisseaux douze frégates aussi armées en flûtes, par 180 ou 200 hommes, ce qui permettrait d'embarquer 400 hommes sur chacune d'elles, et portant également tout ce qui serait utile à l’immédiate entrée en campagne des troupes qu'elles auraient à débarquer. Ces deux divisions donneratent un effectif de 17 à 18,000 hommes qui pourraient être mis à terre le premier jour, parce que les vingt-quatre bâtiments qui les porteraient pourraient mouiller dans la baie de Sidi-Ferruch, sans confusion, sur une seule ligne,
« Gette division, qui serait la seule importante à tenir ralliée et en disposition d'opérer, ne serait pas trop nombreuse pour tenir la mer avec ordre, si le temps ne permettait pas d'agir immédiatement. »
M. Dupetit-Thouars proposait ensuite de charger une partie du matériel du siége et 3,000 hommes sur douze grandes flûtes qui se tiendraient au large, et opéreraient leur débarquement aussitôt que celui des vaisseaux et des frégates serait terminé. Les 7,000 restant pourraient être embarqués à Lord de quarante navires de commerce de grande dimension. Il ajoutait que deux bateaux à vapeur seraient fort utiles à la division de débarquement, tant pour accélérer la mise à terre des troupes que pour remorquer les vaisseaux qui pourraient être avariés. [I résumait ainsi les avantages de l’emploi des vaisseaux : « Une division de vingt-quatre bâtiments se maintient facilement ralhée ; elle peut mouiller avec ordre et célérité, agir simultanément, offrir des corps tout ralliés en mettant pied à terre. »
Il calculait qu'’uu vaisseau mouillé à huit heuresdu matin
peut facilement débarquer, à la distance d’un mille ou deux milles au plus, 1,000 hommes en cinq heures, en calculant sur le pied de 200 hommes par embarcation et d’une heure par voyage. D’après ce calcul, à deux heures on aurait mis à terre les 18,000 hommes embarqués sur les vaisseaux et frégates. Les mêmes vaisseaux auraient donc à disposer du temps qui leur resterait de deux heures de l’après-midi jusqu’à huit heures du soir, pour débarquer l'artillerie et les vivres sur la presqu’ile de Sidi-Ferruch.
M. Dupetit-Thouars indiquait ensuite la première chosé à faire après le débarquement : « Les troupes s’occuperont immédiatement à fortifier contre la terre la presqu'ile de Sidi- Ferruch, qui dominela plage, et à se retrancher sur ce point, qui doit devenir le lieu du dépôt général du matériel, des vivres et des munitions. »
La dernière partie du rapport était consacrée à justifier le choix du point mdiqué pour le débarquement :
« Ce qu'on ne saurait trop remarquer, c’est que sur toute la côte d'Alger, la position de Sidi-Ferruch et de la baie de l'ouest est la plus convenable à une grande opération; que c’est aussi le point le plus rapproché de la ville d'Alger; que le chemin qui y conduit est le plus sûr, puisqu'on évite le défilé que l’on aurait à passer si l’on débarquait à l’est de la ville; et qu'enfin, en prenant les dispositions convenables, ane opération militaire de ce genre doit réussir sur ce point, mieux que sur une foule d’autres où cependant on en a déjà tenté avec succès.
« C'est avec infiniment de raison que cette baie a été choisie pour point de débarquement ; lorsque le temps est favorable, la côte peut être abordée comme un quai; les bàtiments chargés du matériel peuvent être amenés assez près pour qu'avec quelques précautions que J'indiquerais, il devienne plus facile de les décharger que sur tout au-
M. DUPETIT-THOUARS ET LA COMMISSION MARITIME, 215 tre point de la baie d'Alger elle-même, le port excepté. «Les motifs qui ont dû faire cesser toute espèce d’incertr tude sur le choix du lieu du débarquement sont que, mises à terre dans la baie d'Alger, les troupes se trouveraient sur un terrain marécageux et qui deviendrait malsain si l’on éprouvait des pluies; que la route pour arriver sur les hauteurs d'Alger est plus longue que celle de Sidi-Ferruch; qu’enfin cette route oblige à traverser un défilé dangereux qui a été une des causes de la perte du comte d'O’Reilly, lorsque avant de se rembarquer il voulut tenter un coup de main. On pourrait encore ajouter que, la plaine que l’on aurait à traverser étant coupée par diflérents ruisseaux qui se jettent dans la rivière de l’Aratch, les difficultés du transport du matériel en seraient de beaucoup augmentéest, »
Ce mémoire lumineux, où l'intuition aidée par l'expérience du littoral et de la mer indique avec une si remarquable précision le plan à suivre pour l'expédition, le mode de transport, les précautions à prendre, les avantages du point choisi, le mode et le lieu de débarquement, le temps qu’il durera, les mesures à appliquer aussitôt qu'il sera opéré, fit une impression profonde sur la commission, Une seule objection fut présentée : « Est-1l possible, demanda un des membres, de débarquer 12,000 hommes en un seul jour? » Le eapitaine Dupetit-Thouars répondit : « J'ai vu lord Cochrane, qui n'avait pas l'honneur de commander à la marine française, faire, avec la marine brésilienne, un débarquement de 18,000 hommes en cinq heures. » L'objection tomba devant cette réponse, et personne ne dit plus mot.
M. le baron d'Haussez, dont l'esprit vif et décidé courat aux solutions, appela M. l'amiral Jacob dans l’embrasure d'une
1 Nous transcrivons ces deux passages d’après une copie du rapport de M. Dupetit-Thouars, certifiée conforme à l'original, et qui nous a été com= muniquée par M, l'amiral Dupetit-Thouars,
croisée. ( Que pensez-vous du plan de M. Dupetit-Thouars? demanda le ministre de la marine à l'amiral. — Qu'il est bon. » La même question renouvelée par le ministre à chaque membre de la commission, amena la même réponse. Alors M. d'Haussez dit en levant la séance : « Messieurs, à l’unauimité le plan de M. Dupetit-Thouars est adopté. »
À quelques jours de là, M. Dupetit-Thouars eut l'honneur d'être reçu par M. le Dauphin en audience particulière. « Le roi, lui dit le prince, a été fort content des vues que vous avez présentées, et il m'a chargé de vous exprimer sa satisfaction. — Ki le roi est content, je suis content aussi, répondit avec sa franchise bretonne M. Dupetit-Thouars en s’inclinant. — Ce n’est pas tout, reprit le prince en le regardant fixement ; si vous étiez ministre de la marine, à qui donneriez-vous le commandement de l'expédition? »
À cetle brusque question, le capitaine de frégate Dupetit- Thouars demeura un moment interdit. « Monseigneur, répondit-il enfin, je suis bien jeune d'années et de grade pour décider une pareille question. Je prie Votre Altesse Royale de permettre que je me borne à lui répondre ce qui est ma conviction profonde : c’est que tous les officiers généraux sont très-capables de mener à bonne fin cette entreprise, qui n’a rien de bien difficile.
«— Ce n'est pas ce que je vous demande, reprit M. le Dauphin avec cette espèce de trépignement nerveux qui lui élait ordinaire. Je vous ai fait une question précise, je veux une réponse précise. Si vous étiez ministre de la marine, qui nommeriez-vous commandant en chef de la flotte? Je vous ordonne de répondre. »
Le capitaine Dupetit- Thouars se ne un instant, puis il répondit d'une voix assurée : «€ Je nommerais l'amiral Duperré. » |
Une ombre de contrariété passa sur le front du prince.