DÉPART DE PALMA
conde fois Palma, lord Stuart, ambassadeur d'Angleterre, était venu avertir le prince de Polignac que « l'amiral anglais commandant dans la Méditerranée lui avait mandé qu'il rappelait à lui tous les bâtiments de guerre qui se trouvaient dans la partie de la Méditerranée que devait traverser notre flotte, afin d'éviter tout soupçon que son gouvernement voulût entraver notre marche‘. » Les chemins étaient donc ouverts.
« Le 12 juin, à la pointe du jour, dit une dépêche du commandant en chef, on découvrit la côte d'Afrique; mais la force toujours croissante du vent et l'agitation de la mer firent regarder le débarquement comme impossible. La flotte s éloigna momentanément de la terre ; des bâtiments légers furent dirigés vers la presqu’ile de Sidi-Ferruch et les deux plages adjacentes. La certitude qu’on avait d'y trouver un mouillage favorable, l'abri qu’'offraient contre les vents régnants la direction et le relief de la côte, la nature du terrain qui, découvert jusqu'à 4000 mètres de la mer, ne permet pas à l'ennemi de.s’embusquer, avaient depuis longtemps appelé l'attention sur cette partie du littoral?. »
Les circonstances de mer ne se trouvaient guère plus favorables que lors de la première apparition de la flotte devant Alger. « Pendant la nuit du 11 au 12, dit un historien com-
1 Voici le passage textuel que nous copions sur l'original de la lettre écrite par le prince de Polignac au général comte de Bourmont, à la date du 16 juin 1850 : « Le gouvernement anglais devient moins ombrageux au sujet de notre expédition d'Alger. L'amiral commandant dans la Méditerranée (et je m’imagine qu il n’agit pas sans ordre) a mandé à lord Stuart qu'il rappelait à lui tous les bâtiments qui se trouvaient dans la partie de la Méditerranée que doit traverser notre flotte, afin d'éviter tout soupçon que son gouvernement voulût entraver notre marche. »
Documents et correspondances communiqués par la famille du maréchal de Bourmont. |
? Dépêche du commandant en chef. Sidi-Ferruch, 14 juin 1830.
pétent !, dont le récit contrôle celui du général en chef, l’horizon de plus en plus chargé s’illumine d’éclairs partant du sud-ouest au sud-est; des grains fréquents s'élèvent dans | l’ouest ; ils passent au vent qui souffle de l’est avec force ; la mer grossit et mugit autour de la flotte, dont rien n’égale l'imposant aspect. Le 12? juin, au jour, Alger et le cap Caxine apparaissent du sud-sud-ouest au sud, à la distance d'environ 12 milles, »
Cette apparition d'Alger produisit un effet électrique sur l'armée. Enfin les deux adversaires se trouvaient en présence, la ville imprenable et l’armée française : un immense er1 de Vive le roi! s'éleva sur la flotte; puis un silence profond succéda comme dans les occasions solennelles. Un espérait que l’action allait commencer, et l’on étudiait du regard cette côte pittoresque avec ses mouvements onduleux de terrains : qui, couverts de jolies maisons de campagnes, montent doucement vers la ville bâtie en amphithéâtre. Pendant que l’armée, suspendue entre l'espérance et l'anxiété, attendait le signal, le vice-amiral en chef se demandait, dans un profond recueillement, s’il serait prudent, en présence d’une mer difficile et d’un vent violent, de conduire une flotte si nombreuse à un mouillage inconnu * :
QI ne le pensa pas. Son opinion fut confirmée par celle de M. Massieu de Clairval, qui avait pu juger de l'état de la mer aux atterrages, avant de rallier l’armée avec la Sirène, à trois heures du matin. Au grand mécontentement de l'ar-
1 M. Chasseriau dit : Pendant la nuit du 12 au 13, mais il y a évidemment une erreur de date. En effet, le biographé de l’amiral Duperré dit à la page suivante {p. 209): « Le 13 juin, au jour. . .. le vent était frais, le ciel nuageux; mais le baromètre montait, et le temps paraissait s'embellir. M. le vice-amiral Duperré donne l’ordre de former la ligne de bataille.
2? Nous rectifions la date.
5 Vie de l'amiral Duperré, par Chasseriau.
mée expéditionnaire, qui brülait de joindre l'ennemi, M. le vice-amiral Duperré donna l’ordre à la flotte de s'éloigner de la côte, en prenant le bord du nord. Aussitôt la flotte cherche, mais vainement, à s'élever dans le vent. L’anxiété est à son comble quand, par un retour de la fortune de la France, le vent s'établit à midi dans la région de l’est ; le temps s’embellit bientôt, la mer s’'apaise. Sur l’ordre du vice amiral, la réserve et le convoi restent au bord de sud-sud-est, pour se maintenir au vent et rallier la flottille, tandis que l’armée vire lof pour lof par la contre-marche, mouvement qui s’exécute lentement en raison de l’étendue de la ligne. À une heure, les apparences du temps redeviennent encore inquiétantes. Cependant, faisant cette fois au hasard la part que le hasard s’attribue toujours dans les choses humaines, le viceamiral laisse courir la flotte, qui découvre la terre à quatre heures du soir. À cinq heures, ordre de revirer pour ne pas approcher davantage de la terre, et four qu'en se reportant sur elle à neuf heures, la flotte puisse s’en trouver à 10 ou 12 milles au is du jour !. »
Quoi qu’on eût fait, il fallait donc, comme dans toutes les grandes entreprises, en revenir à donner quelque chose au hasard. Les retards apportés au débarquement n'avaient pas affranchi de cette nécessité, ils ne l'avaient que reculée. Dans cette journée du 12 juin, il y eut entre le commandant de la flotte et le commandant en chef de l'expédition une explication qui décida du sort de l’entreprise. L'amiral Duperré se promenait sombre et soucieux sur le pont de la Provence, lorsque le comte de Bourmont se dirigea vers lui et lui dit : « Monsieur l'amiral, cette fois, 1l faut débarquer. » L’amira répondit avec hésitation que cela dépendrait du vent. « Non, monsieur l'amiral, cela dépend de moi, et je vous assure que
1 Vie de l'amiral Duperré, par Chasseriau.
cette lois nous débarquerons. » L’amiral renouvela ses objections, en alléguant que toute la responsabilité pesait sur sa tête, et qu'il tiendrait compte des circonstances de la mer. « Monsieur l'amiral, la mer n'est pas mauvaise ; vous savez que j'ai le droit de vouloir, et je veux que nous débarquions. » L’amiral Duperré ne répondit pas. Il continua à se promener de long en large avec des marques non équivoques d’impatience. Ce ne fut que lorsqu'on fut entré dans la baïe de Sidi- Ferruch et que plusieurs vaisseaux eurent passé sans encombre devant la batterie, que la confiance revint à l'amiral. Il s’avança les bras ouverts vers le général en chef et lui dit : «Maintenant, c’est entre nous à la vie et à la mort! Nous débarquerons demain.— Voilà qui est à merveille, monsieur l'amiral, reprit le comte de Bourmont avec ce sourire doux et fin qui lui était habituel. J'étais bien sûr que nous débarquerions !. »
Pendant la soirée, la flotte bien ralliée courut environ 50 milles sur terre. Le 13 juin, au point du jour, les montagnes, puis les murailles blanches d'Alger et le rivage couvert de jardins reparurent aux regards à travers la brume épaisse qui règne habituellement sur cette côte. Le moment était venu. Peu à peu, la brume tombée, les objets devinrent plus visibles. Les soldats, sortis de leur prison, étaient rangés en bon ordre sur le pont, le sac sur le dos, le fusil au pied, astiqués et leurs armes luisantes comme dans un jour
1 En consultant les souvenirs d’un grand nombre d'officiers de l’armée d'Afrique, nous avons trouvé partout l’opinion accréditée que le général en chef avait été obligé de montrer ses pleins pouvoirs à l’amiral pour le déterminer à débarquer. Mais, en contrôlant cette rumeur générale par les souvenirs plus précis de M. le comte Louis de Bourmont, alors aide de camp de son père, et embarqué avec lui sur {4 Provence, nous avons pu rétablir la vérité historique.
Le général en chef faisait allusion, dans ce dialogue, aux instructions écrites que l'amiral avait reçues du ministre de la marine, On trouvera ces instructions aux pièces justificatives, sous le n° 6.
de revue. Quand cette terre d'Alger, qui déjà leur avait été montrée, mais pour échapper aussitôt à leurs empressements, leur apparut de nouveau, ils la saluèrent d’une acelamation immense; toutes leurs impatiences généreuses, toutes leurs espérances héroïques, tous leurs dévouements au rot, cette vivante image de la patrie, vinrent se confondre encore une fois dans le eri de : Vive le roi! Il semblait qu’ils prévoyaient tous les champs de bataille que cette terre, destinée à être baptisée française par le sang français, réservait à leur courage et à celui de leurs successeurs. Chacun était à son poste et attendait le moment d'agir. Dès quatre heures du matin, le vice-amiral commandant en chef avait fait le commandement de branlebas de combat. Le vent était encore frais de la partie de l’est ; mais la mer était peu houleuse, et le temps était beau. À bord de La Provence, le général de Bourmont, le vice-amiral Duperré et l'état-major de terre et de mer étaient montés sur la dunette. On croyait généralement que la côte était hérissée de batteries et que les apprêts d’une vigoureuse défense attendaient l’armée francaise ; aussi toutes les lunettes étaient braquées sur la côte, où l’on n’apercevait aucun mouvement. N’était-ce point une embûche? Le Dragon, capitaine Le Blanc, et la Cigogne, capitaine Barbier, reçurent l'ordre d'approcher de la côte pour reconnaitre le mouillage. Ici nous laissons la parole au vice-amiral commandant en chef de l'expédition : « Ce premier moment de répondre à la confiance de Sa Majesté, dit-il dans son rapport, m'a paru fàvorable; je lai saisi. La flotte s'est présentée à huit heures du matin devant la ville d'Alger, a défilé le long des forts et des batteries ; le commandant de la station, accompagné de la Bellone, conduisant l’armée navale en tête, suivie de la réserve et du convoi, et à sept heures du soir, elle occupait la baie de Torre-Chica ; l'ennemi avait évacué la batterie de Ja pointe et le fort de la baie ; mais il avait couronné les hau-
teurs voisines des pièces d'artillerie et des mortiers qui en composaient l'armement, Quelques coups de canon ont été tirés et quelques bombes ont été lancées sur la première ligne des vaisseaux. Un matelot a été blessé par un éclat à bord du vaisseau le Breslaw. J'ai fait accoster la plage par le capitaine Louvrier, montant le bateau à vapeur Le Nageur, qui est parvenu à faire évacuer une batterie en premier plan d’un mortier et d’un canon; la journée était trop avancée pour le débarquement ; les dispositions ont été prises pour l’opérer à la pomte du jour. Les corvettes la Bayonnaise, capitaine Perrin; le brick l’Actéon, capitaine Hamelin, et le brick la Badine, capitaine Guindet, qui n'avaient point de troupes à débarquer, ont été prendre poste dans la baie située à l’est de Torre-Chica, pour prendre én flanc les batteries de l’ennemi et les battre par-dessus la presqu’ile. Les bateaux à vapeurs le Nageur et le Sphinx, capitaine Sarlat, ont reçu l'ordre de couvrir de leur feu le débarquement dans l’ouest ‘.»
La relation du major général de l’armée de terre ajoute quelques détails. On aperçut, dans cette grande reconnaissance, un camp établi à une lieue environ du rivage. En avant de ce camp, on découvrait quelques batteries : c’étaient celles que fit taire le Nageur. Des groupes de cavaliers arabes galopaient le long du rivage, comme s'ils avaient voulu donner en spectacle la vitesse de leurs chevaux, et paraissaient et disparaissaient tour à tour dans les dunes. Peu à peu leur nombre s’accrut ; du haut des hunes, on vit de longues colonnes se diriger vers le point du rivage menacé ; on évalua le nombre de ces cavaliers à trois ou quatre mille, Du reste, aucun préparatif apparent de défense. Ceux qui, dans notre armée, avaient fait la campagne de Morée, signalaient seulement à leurs camarades des points blaucs apparaissant dans
1 Rapport du vice-amiral Duperré.
le lointain : c'étaient les tentes des Arabes. Nos soldats étaient remplis d'espérance et de Joie; ils attendaient la journée du lendemain avec cette insouciance du danger, ce goût d’aventure et cette gaieté héroïque et pleme de saillie qui sont les caractères du courage français ; les vieux soldats de l'Empire qui faisaient partie de l'expédition reconnaissaient à ces traits la grande race militaire d’où étaient sorties les puissantes armées dans lesquelles ils avaient combattu ‘, À huit heures du soir, les trois escadres, la première division de combat et la flottlle de débarquement avaient jeté l'ancre. L'opération du mouillage s’exécuta sans que l'ennemi essavât de l’entraver, sans que les navires, pressés dans cet espace restreint, eussent fait aucune avarie.
Pendant que tout se préparait ainsi pour l’action du lendemain, que se -passait-il dans le camp opposé? Quels étaient les préparatifs de défense? De quelles forces disposait le dey? Quelles étaient la situation de son esprit, ses craintes et ses espérances, les dispositions des Tures et du reste de la population? Jusqu'ici le lecteur s’est trouvé placé au point de vue de la France, de la flotte et de l’armée françaises, au point de vue de l'attaque. Le moment est venu de le placer au point de vue de la défense, afin que son regard embrasse toute l’étendue du tableau, avant que ces forces ennemies se mêlent en s’entre-choquant ?.
1! Campagne d’Afrique, par M. Fernel.
? Nous empruntons ces détails aux documents intéressants publiés par M. Alfred Michiels, dans la Revue contemporaine (numéro du 51 décernbre 1854, page 240), sous ce titre : Za Prise d'Alger racontée par un captif; ces documents sont tirés d’un petit livre allemand intitulé : Mes Voyages et ma Captivité de cing ans à Alger, par Simon-Frédérie Pfeiffer, que nous avons déjà cité. M. Michiels raconte comment il trouva, dans un étalage de bouquiniste, ce livre volé à la bibliothèque de Louis- Philippe, aux journées de février 1848. Simon Pfeifler, captif à Alger pendant cinq ans, de 1825 à 1830, donne de visu des détails curieux sur tout ce qui se passa à Alger pendant le blocus, à l'approche de la flotte
Si le long blocus qu'avait subi Alger n'avait pu vamcre l'obstination du dey, il avait réduit ses forces, diminué ses ressources et, à mesure que les préparatifs de l'expédition française avançaient, la confiance du dey, averti par les espions qu’il entretenait en Italie, à Marseille, à Toulon et à Paris, celle des Turcs et de la partie la plus riche de la population, avaient fait place à une sombre anxiété. Le commerce était arrêté, les opérations maritimes étaient suspendues ; les Turcs, naturellement haïs de la population, dont ils étaient les maîtres dédaigneux et les oppresseurs insolents, se trouvaient dans une situation critique. Ils avatent été jusqu'à douze et quatorze mille et, la sévérité du blocus et la rupture du dey avec le sultan les empêchant depuis trois ans de se recruter, ils étaient tombés un peu au-dessous de six mille : car beaucoup étaient morts; d’autres craignant les événements, avaient émigré au Maroc, à Tunis, en Égypte. La population, courbée par la terreur sous leur joug, sentant diminuer la force de compression, relevait la tête et demandait, chaque jour, de nouveaux priviléges au dey. On avait vu dans les derniers temps, chose inouïe ! des Maures battre des janissaires. Le captif allemand qui a conservé à l'histoire ces détails dont il fut témoin oculaire, entendit plus d’une fois les Turcs se dire entre eux : « Le sorta
française, et pendant le siége ; c’est la version algérienne de cet épisode, qui sert à compléter la version française. Grâce à ce récit plein d'intérêt, on à vue dans Alger, l’on connaît les émotions, les illusions, les espérances, les craintes, les préjugés de la population. Simon Pfeiffer, après avoir été employé dans les cuisines du premier ministre, eut l’occasion de lui faire savoir qu’il était médecin, et le bonheur de le guérir d’une maladie, ce quile mit en grand crédit, non-seulement auprès du premier ministre, mais du dey, auquel il donna des soins. Il était donc en position de voir et d'écouter. Il publia son livre en juillet 1852, dans la petite ville de Giessen, sur les confins de la Hesse électorale. Voici le titre allemand : Mein Reisen und meine funfjæhrigen Gefangenschaft in Algier. |
changé. Laissons ainsi aller les choses pour le moment. Notre tour reviendra. Lorsque la guerre avec la France sera terminée, nous les forcerons de nouveau à plier le genou. »
Tandis qu'ils parlaient ainsi en secret, 1ls affectaient, par les ordres du dey, de traiter les Maures et les Arabes avec modération et douceur. Husseim-Pacha étaittriste et soucieux. Il connaissait les dispositions de la population, il voyait diminuer le nombre de la milice turque, craignait les périls du dedans autant que ceux du dehors. Plus d’une fois, pendant les dernières nuits qui précédèrent l'apparition de la flotte française, le captif chrétien qui nous fournit les éléments de ce récit vit l’'émir, chassé de son harem par les soucis, se promener sur la terrasse de son palais, enveloppé de son manteau, et diriger une lunette d'approche sur la mer. Il caressait la population et ne ménageait envers elle ni les avances ni les promesses. C'était, lui faisait-1l dire, dans l’intérêt de la religion qu'il soutenait la guerre, et pour sauver les musulmans du despotisme des mécréants, les mosquées de la profanation qu'ils voulaient leur imfliger en y plantant la croix. Il avait appelé près de hu les cheiks les plus mfluents, leur avait fait distribuer des burnous rouges, des montres, dés sabres au fourreau doré. Ses mimistres avaient fait par ses ordres des pèlerinages aux tombeaux des marabouts en vogue, et y avaient sacrifié des moutons et des bœufs; on avait distribué de l'argent à la foule qui accourait à ces cérémonies. tien n'avait été oublié pour surexciter le fanatisme musulman. Les imans avaient reçu des dons d’argent avec l'invitation d'implorer, par des prières publiques, l'assistance du Prophète. Pour donner une satisfaction à la nalionalité arabe, le dey avait destitué le grand muphti, qui était d’origine turque, et n'avait pas hésité à le remplacer par un Arabe, Dans les mosquées et sur les places, les imans prêchèrent la guerre sainte, et promirent à la population la
puissante intervention des marabouts Sidi-Abd-el-Kader, Sidi- Abderahman et Sidi-Ouled-Dede, ces protecteurs constants d'Alger, grâce aux prières desquels avaient échoué toutes les expéditions précédentes. Le fanatisme s’enflammait à ces discours.
Le peuple était généralement bien disposé pour le dey. Dans le district de Blidah seulement les esprits lui étaient moins favorables. Le kaïd (souverneur) de la localité ayant fait arrêter deux cheiks des Kabyles dans les montagnes situées autour de Blidah, ceux-c1 prirent les armes, s’emparèrent de Blidah et délivrèrent leurs chefs. Le dey voulut d'abord sévir, puis, dans la crainte de s’aliéner tout à fait les sympathies des populations indigènes au moment où il allait en avoir besoin contre l’armée française, 1l entra en composition avec les révoltés et, non content de leur pardonner, offrit à leurs principaux cheiks { des sabres magnifiques et des burnous rouges frangés d’or.
Ces événéments se passaient dans le courant du mois d’avril 1830, et un court mécontentement grondait encore dans les tribus de cette partie de la Régence, lorsque, dans la seconde quinzaine de mai, un agent annonça au dey que Ja flotte française venait de sortir du port de Toulon. Hussein- Pacha fit publier la nouvelle dans la ville et dans la Régence, en exhortant les populations à ne point redouter les chrétiens el à compter sur l'appui d'Allah. Ceux des Maures qui n’avaient point le droit de porter des armes furent autorisés à s’armer. On donna avis partout que deux coups de canon tirés des forts d'Alger signaleraient l'approche de la flotte française ; qu'à ce signal toutes lestribus devaient marcher au rivage pour empêcher le débarquement et rejeter l'ennemi dans la mer.
1 11 y avait entre les kaïds et les cheiks cette différence, que ecuxlà étaient généralement désignés par l’autorité turque, ceux-ci choisis par les populations.
Ce n’était point des Arabes et des Maures seulement que le dey avait à redouter les attaques. Les Turcs étaient mquiets, sombres et mécontents. Les affaires d'Ilussem semblaient prendre une fâcheuse tournure : dans cette espèce de gouvernement dont la force est le principe, l’affaiblissement est un titre de déchéance; le malheur, presque un crime. En outre, les avances du dey envers la population indigène déplaisaent à la milice. Enfin l’année précédente, lors de linsulte faite au pavillon parlementaire arboré par le commandant de la Bretonnière sur la Provence, le dey, pour décliner la responsabilité de cet acte et persuader aux Européens qu'il y était demeuré étranger, avait exilé le ministre de la marine : cette disgrâce avait irrité vivement ses nombreux et puissants amis; un gendre du pacha osa même prendre hautement sa défense. 11 haïssait le ministre de la guerre et le ministre de la justice, qui avaient contribué quelque temps auparavant à faire destituer et mettre à mort son oncle Yakia, longtemps favori et ministre du dey. Il accusa ces deux hommes d’avoir amené la rupture du dey avec les Français, et de l'avoir déterminé à faire tirer sur le vaisseau parlementaire. Le dey, 1rrité, commanda qu’on séparât de sa femme le jeune Hussein, qui l'aimait tendrement, fit chasser son gendre du harem et malgré les résistances de sa fille éplorée, 11 la donna pour femme au nouveau ministre de la marine, Mustapha.
Une conspiration mi-politique, mi-domestique, sortit de tous ces éléments de mécontentement. Les amis de Yakia, ceux du ministre de la marine exilé, ceux du jeune Hussem, s'umrent, et quarante-six janissaires se promirent de mettre à mort le dey pendant les fêtes du Kourban-Baïram. Une fois maîtres de la Régence, ils devaient proclamer un nouveau dey et entrer en négociation avec les Français, en leur faisant de larges concessions pour acheter le maintien de la dominelion turque; si la France leur imposait des conditions trop
rigoureuses, ils se jetteraient dans les bras de l'Angleterre et achèteraient sa médiation à tout prix. C'était le dénoûment tragique offert, un an à peu près auparavant, à M. le baron Hyde de Neuville, alors ministre de la marine, et refusé par lui. Le dénoûment par le meurtre du despote, si fréquent dans l'histoire de la Régence algérienne, revenait jusqu’au bout. Cette conspiration était taillée sur le patron banal de tant de conspirations qui avaient réussi. Le premier jour de la fête du Baïram, les conjurés, armés chacun d’un poignard et d'un pistolet, devaient se rendre à Ja Casaubah, sous prétexte de porter leurs hommages au dev, qui recevait indistinctement, ce jour-là, tous ceux qui se présentaient pour lui baiser la main. Au milieu même de la cérémonie, ils se précipiteraient sur Hussein-Pacha et ses ministres, les mettraient à mort et proclameraient leur chef Mustapha-Fetcha. La trahison, comme cela arrive si souvent dans les complots de ce genre, fit échouer le projet. La veille même du jour marqué pour l'exécution, un des conspirateurs dénonça ses complices au dey, Au bout d’une heure, les sept principaux instigateurs du complot étaient étranglés : Hussein-Pacha se contenta d’exiler les autres ; mais, à partir de ce jour, 1l éprouva pour les janissaires une défiance profonde, mêlée de hame, et sa bienveillance se reporta sur ses esclaves et sur les Maures. Ces défiances et ces ressentiments mutuels affaiblissaient tout à la fois la situation du dey et celle des Tures. Le bruit confus de ces complots et de ces exécutions sanglantes vint, on s’en souvient, chercher le commandant en chef de l’armée francaise dans la baie de Palma, pendant la relâche forcée de la flotte.
Tel était l’état des esprits à Alger, quand, le 12 juin 1850, la flotte française parut en vue de la ville. On avait fait de grands préparatifs du côté de la mer; le port avait été mis dans un état de défense imposant ; une suite de forts et de
bastions prolongée, à droite et à gauche, dans un espace de 6 ou 7 lieues, présentait une formidable ligne de batteries. L'entrée du port était fermée par trois fortes chaines; au fond se trouvaient les navires algériens, protégés par un bon nombre de chaloupes cannonières dont dix-huit armées de morters, douze de pièces de gros calibre. Mais les préparatifs faits du côté de la terre étaient moins bien entendus et insuffisants. Le dey avait sur la force de l’armée turque et l'infériorité des troupes françaises les 1llusions de l'ignorance : 1l croyait la milice invincible ; 1l n'avait aucune idée de l’art des sièges ; 1] pensait pouvoir tenir des années entières dans la Casaubah, où 1l avait entassé des provisions et des munitions. Il négligea donc de fortifier la ville. L’avarice venant s'ajouter aux illusions d’une confiance présomptueuse, 11 ne voulut pas réunir trop tôt les contingents arabes, pour ne pas avoir à les nourrir, de sorte qu'une partie des troupes étaient à o et même à 10 lieues du rivage, les autres dans les provinces attendant un ordre de marche, quand la flotte francase fut signalée à l'horizon. -
Quand cette nouvelle se répandit dans la ville, les habitants montèrent à la hâte sur leurs terrasses, pour voir de leurs propres yeux les vaisseaux s’avancer ; le trouble et l'émotion étaient dans tous les cœurs, comme il arrive lorsqu'un grand événement, longtemps prévu et redouté, se fait proche. Deux canons de 60 donnèrent le signal d'alarme, et des messagers à cheval coururent porter, dans toutes les directions, la nouvelle de l’arrivée des Français et l’ordre de marcher vers Alger. Le soleil venait de se lever, et quand ses rayons dissipèrent la brume qui couvre la côte comme d’un voile, les Algériens, dont les murailles blanches apparaissaient, en ce moment même, à nos marins et à nos soldats, virent la flotte française se déployer sur une immense étendue. A la fois spectacle et spectateur, Alger renvoyat les émotions qu'il
éprouvait, mais les siennes étaient mêlées d’une crainte étransère au cœur de nos soldats. Le tableau que présentait la flotte française vue des terrasses de la ville était admirable et terrible. Le vent du matin, qui soufflait dans un sens favorable, lui permettait de marcher toutes ses voiles déployées vers la ville; puis, lorsqu'elle ne fut plus qu’à quelques lieues, on la vit changer de direction, tourner vers l’ouest et défiler majestueusement devant Alger, comme si elle voulait mesurer du regard son ennemi avant de l’attaquer. Le nombre, la force des bâtiments de guerre frappèrent les musulmans d'épouvante; mais il y avait parmi les spectateurs des cœurs qui battaient d'une joie secrète : c’étaient ceux des prisonniers et des esclaves chrétiens, et le témoin oculaire qui a gardé à l’histoire ces souvenirs intéressants, raconte que, pour dérober son émotion aux Algériens, il fut obligé d’aller cacher dans sa chambre ses larmes de joie et ses espérances. Pour les musulmans, l’arrivée de la flotte française, c'était la dominalion étrangère et la conquête ; pour les esclaves chrétiens et les prisonniers, c’était la patrie et la liberté.
Pendant qu'Alger étuit dans Pattente, la nuit du 15 aù 14 juin 1830 se passa, sur la flotte du roi, en préparatifs. On distribua à la troupe les cinq jours de vivres que chaque homme devait porter sur lui. Puis on prit les dispositions nécessaires pour mettre à la pointe du jour Parmée à terre. Le temps était beau, la mer calme et, à la faible clarté que
Jetait la lune, on voyait la mer se couvrir d'embarcalions. Les troupes de terre quittent peu à peu les vaisseaux qui Les avaient amenées, et descendaient dans les chalands qui devient les conduire au rivage; les officiers de marine chargés du commandement des embarcations destinées à remorquer les chalands étaient à leur poste. On n’entendait guère que le bruit des rames. D’affectueux adieux s’échangeaient à voix basse entre les soldats et les marins; un mois de séjour commun sur les mêmes bâtiments avait établi entre eux une fraternité militaire, et les prenuers, joyeux de voir enfin s'ouvrir devant eux le champ de bataille, pardonnaient cordialement aux seconds les ennuis de la vie de bord ; on leur avait rendu leurs armes, 1ls marchaient au combat, tout était oublié. La capote des soldats, au lieu d’être roulée sur le sac, était roulée autour du col, en sautoir, et la giberne placée dessous, pour empêcher la poudre de prendre l’eau, ear on prévoyait que les embarcations n’arriveraient pas jusqu'au rivage. On avait défendu de charger les fusils, pour que la fusillade ne commençât point au hasard et avant qu'on eût nus de l'ordre. L’ardeur des troupes était extrème, et la marme rivalisait avec l’armée de zèle et de dévouement. C'était à qui planterait le premier le drapeau blanc sur le rivage africain. On s'attendait à une résistance vigoureuse, et chacun se promettait de faire son devoir envers le roi et envers la France. Tous avaient dans le cœur cette joie noble et grave qui remplit l'âme de ceux qui vont faire les grandes choses. Nous retrouvons les émotions de cette nuit d'attente et d'espoir dans une lettre écrite la veille, le 13 juin au soir, par un ardent jeune homme dont le cœur, hélas! devais bientôt cesser de battre, heureux peut-être de mourir au début de la campagne et de saluer de ses derniers regards les dermers rayons de gloire qui devaient éclairer son drapeau, Amédée de Bourmont écrivait donc à M, de Clermont-Tou-
nerre, le 13 juin 1839, à bord du Breslaw, « le premier en ligne pour balayer le rivage, » disait la suscription, la lettre suivante ! : (« Mon général, cette belle campagne, à laquelle vous aviez si bien songé, et que depuis si longtemps vous . regardiez comme si honorable et si utile pour la France, va enfin s’accomplir. Le mauvais temps nous avait retenus huit ou dix jours à Palma ; les allées et venues ont fait que nous arrivons seulement aujourd'hui en vue, à demi-portée de canon de Sidi-Ferruch. Déjà nous nous sommes salués avec messieurs les Africains. Ils n’ont point fait feu d’une batterie qu'ils ont sur la côte près de Sidi-Ferruch, m de ce dermer endroit. Ils se servent de batteries placées à un quart de lieue, à une demi-lieue dans les broussalles. Il est quatre heures, et nous espérons débarquer ce soir. Ces gens-là ressemblent à de vrais sauvages, courent à cheval de droite et de gauche aux environs du rivage. Adieu, mon général; je suis terriblement pressé. Il y a remuement pour les préparatifs de débarquement, chacun est à son poste. Je vous écris au nulieu de tous ces bruits.
«€ Sarité des troupes parfaite, esprit excellent. Il n’y à pas un seul malade à mon bord.
« Quel beau jour, mon général ! Tout est électrisé ! tout est grand ! tout est beau ! C’est aujourd’hui, le 15 juin, jour de la Fête-Dieu. Pouvait-on mieux choisir ? Bon vent qui nous promet prochain débarquement. »
Dans cette lettre au style brusque, saccadé, elliptique, où les mots courent, se précipitent sans s'attendre, on sent passer le souffle de guerre qui animait l’armée. Ces jeunes gens ont entendu le bruit de la trompette et s’écrient comme le
# Communiquée par M. le duc, alors marquis de Clermont-Tonnerre, ancien ministre de la guerre pendant ladministration de M. de Villèle, et auteur du rapport sur lexpédition d'Alger, dont nous avons reproduit des fragments,
cheval dans la description de Job : « Allons ! » Ils vont par la pensée. Leur esprit et leur cœur sont déjà sur le rivage au milieu des combats. L'action qui va commencer dévore la parole et lui laisse à peine le temps de tomber sur le papier. La main serre la plume comme une épée, Puis, à la fin, un beau reflet de l'esprit des croisades, conservé dans cette famille chrétienne, vient mêler ses rayons à ceux de l’héroïsme moderne. La lettre, commencée avec une gaieté nulitaire, finit en s’élevant à la pensée de Dieu. Venger l’honneur de la France, voilà le premier sentiment de la lettre; offrir la victoire de la France à Dieu, tel est celui sous lequel elle se ferme.
Le soleil, en se levant, trouva l’armée prête à débarquer. La flotte occupait la baie ouest de Sidi-Ferruch en face de la plage qui, vue du bord, présentait l’aspect d’un amphithéatre s'élevant lentement vers le sud-est. La pente méridionale de la colline, au sommet de laquelle s'élève le tombeau du marabout, apparaissait à gauche, avec ses accidents de terrain, formée d’un nombre infini de monticules d’un sable noirâtre, mouvant, presque impalpable, parsemé d’aloès, de lentisques et «de plantes rampantes. De ce côté, non plus qu'au centre de la presqu'ile, où pourtant ils avaient à fleur d’eau une batterie maçonnée, les Algériens ne s'étaient réservé aucun moyen de s'opposer à une descente. C'était à l'opposé de la colline, le long et en dehors de l’isthme, qu'ils avaient étabhi leur artillerie, à droite de la flotte, sur le premier gradin de l’amphithéâtre. Les bricks la Bayonnaise, la Badine et l’Actéon, mouillés dans la baie de l’est, étaient postés de manière à prendre à revers ces batteries de l'ennemi, tandis que le Sphinx et le Nageur, mouillés en face, attendaient le premier rayon du jour pour les attaquer de front, afin de protéger le débarquement. Les troupes étaient dans les chaknds. Les deux premières brigades de la première division,
commandées par les généraux Poret de Morvan et Achard, devant descendre à terre les premières, étaient rangées en ligne et attendaient le signal. Les trois premiers bataillons de la brigade Poret de Morvan, formant l'avant-garde de l’armée, occupaient chacun huit embarcations, chaloupes ou chalands, qui faisaient face au rivage. Chaque embarcation était remorquée par un canot monté par douze rameurs, sous le commandement d’un officier de marine. Au centre, le 4® bataillon du 4° de ligne, à droite le 1®% bataillon du 2° léger, à gauche le 1% bataillon du 3° de ligne. Un capitaine de frégate maintenait, autant que possible, l'alignement entre les remorqueurs. Au milieu du bataillon du centre, le général Poret de Morvan avait pris son poste de commandement. Là se tenait aussi le général Lahitte, commandant l'artillerie, avec son état-major, dans lequel se trouvait le capitaine Marey-Monge, nom d'avenir. La compagnie portant le drapeau du 2° léger état commandée par le capitame Ghangarnier.
Les trois premiers bataillons de la brigade Achard étaient disposés de même.
A la petite pointe du Jour, le signal, impatiemment attendu, est donné. Le canon tonne des deux côtés, les chalands s’avancent vers le rivage sous le feu de l'ennemi, auquel celui des bâtiments embossés répond ; à une certaine distance du littoral, on met des matelots dans l'eau, pour en mesurer la hauteur, et lorsqu'ils n’en ont plus que jusqu'à la ceinture, les capitaines font sauter leur compagnie à la mer; marins, soldats, tous se jettent à Ja fois ; le colonel d’Armaillé donne l'exemple, malgré ses soixante-huit ans. En un instant le Hit- Loral est couvert de nos troupes, qui se forment promptement avec le plus grand ordre, sous le feu des batteries ennemies. Le fort de Sidi-Ferruch et la batterie de Torre-Ghica (la pe- Lite tour) sont occupés, deux marins y arborent le drapeau blanc. À quatre heures et demie, la première division, com-
mandée par le général Berthezène, était descendue avec huit pièces de campagne. À cinq heures et demie, la seconde division, commandée par le général Loverdo, commence son débarquement avee le reste de l'artillerie de campagne. À six heures et demie, le général en chef, qui, depuis la pointe du jour, était monté sur le canot amiral avec son état-major, aborde au rocher de la pointe de Torre-Chica, pendant que les chalands, chaloupes ct canots, achèvent de mettre à terre les dernières compagnies, de la seconde division.
La première division était déjà formée par masse en bataillons et attendait ses ordres. Le général en chef commanda au général Berthezène de se porter en avant en pivotant sur sa gauche, pour débusquer l'ennemi qui, placé en dehors de l'isthme, sur les premières hauteurs de la rampe qui monte vers Alger, nous incommodait de son feu. Il était debout sur une dune et causait avec son chef d'état-major, le général Després, tout en suivant du regard le mouvement qu'il venait d’ordonner, lorsqu'un boulet vint tomber à ses pieds et le couvrit de sable, ainsi que tous ceux qui étaient à ses côtés. « Il fut aussitôt, dit un témoin oculaire !, entouré jar l'état-major général, qu'il rassura avec son sang-froid et sa bonté ordinaires. Ce mouvement précipité dut faire croire à l'ennemi que ses coups nous avaient élé funestes, car les boulets se succédèrent à la même place avec une rapidité étonnante et une justesse remarquable. »
On n’avait pas eu le temps de débarquer un seul sb de
1 Campagne d'Afrique en 1850, par M. Fernel, chef de bataillon attaché à l'état-major général de l’armée, page 36. (Paris, 1851.)
Nous trouvons le même fait mentionné dans une lettre écrite à M. le duc, alors marquis de Clermont-Tonnerre, par M. de Villaret-Joyeuse, capitaine de vaisseau. Cette lettre, écrite le 1% juin 1830, à bord de /4 Provence, porte ce qui suit : € D’après les rapports qui nous parviennent. celte première journée n'a pas coûté grand monde, mais pen s’en esl fallu qu’au début, le même boulet HOerat le général en chef et lexcellent général Després. »
sorte que tout ce monde était à pied. Or l'état-major général était nombreux. Il se composait non-seulement des aides de camp du général en chef et de l'état-major proprement dit, mais des jeunes officiers de grandes familles qui avaient brigué l'honneur de faire partie de l'armée d'expédition, de plusieurs anciens officiers de mamelucks avant qualité d’interprètes, de consuls français qui avaient habité le pays, et de volontaires russes, anglais, allemands, espagnols, représentant l'Europe auprès de l’armée française. Comme on ignorait quand les chevaux pourraient être débarqués, chacun portait un sac rempli de vivres et s'était équipé et armé à sa manière. Quelques-uns avaient leur manteau roulé autour du corps et des pistolets à la ceinture, d’autres des fusils de chasse. Il y avait là des savants qui ployaient sous le poids des livres et des cartes. Cette tenue peu correcte devenait le sujet intarissable de joyeuses plaisanteries, qui redoublaient chaque fois que les ordres du général en chef, se succédant avec rapidité, mettaient en mouvement un nouvel officier, obligé de courir dans le sable avec ses armes, sa tenue de cheval et sa charge de vivres. : Cependant le mouvement s’opérait. L'infanterie, s'avançant rapidement , poussait devant elle des groupes de cavalerie qui essayaient en vain de l’entamer. L’artillerie de campagne, construite sur le nouveau modèle, précédait partout nos colonnes en surmontant toutes les difficultés de terrain, et dispersait tous les groupes de cavalerie, de sorte qu'à partir de cette jouréne, sa supériorité sur l’ancien modèle demeura établie, Le général Poret de Morvan, à la tête de sa brigade, composée des 2° et 4° légers et 3° de ligne, débusqua rapidement l'ennemi de toutes ses positions et s’empara de ses bat- Leries, «€ Charles de Bourmont, troisième fils du général en chef, continue l'officier plus haut cité !, entra le prenuer
1 M, Fernel, chef de bataillon attaché à l'état-major, Nous trouvons, dans la lettre du général an ministre de la guerre,
dans une de ces batteries, accompagné du jeune Bessières, sous-lieutenant au 5° de ligne. Les généraux Achard et Clouet, à la tête de leurs brigades respectives, lièrent leurs mouvements à celui du général Poret de Morvan et prirent leur drdre de bataille, de sorte que le général Berthezène, une fois maitre des positions ennemies, occupa avec sa division un arc de cercle dont la gauche s’appuyait à la mer et la droite se lait à la deuxième division. » En eflet, les divisions Loverdo et des Cars, débarquées avec le même bonheur, avaient suivi le mouvement de la première division. À onze heures, le combat avait cessé, et l'ennemi fuyait de toutes parts, en laissant dans nos mains treize pièces de canon et deux mortiers.
Ainsi le premier pas de notre armée sur la terre d'Afrique était un succès. Ce débarquement, pour lequel le vice-amiral Duperré demandait un mois quand son esprit, ouvert aux objections de la théorie, mesurait de loin les difficultés, son habileté pratique, aux prises avec elles, l'avait exécuté en quelques heures. De quatre heures du matin à midi, le dé-
sous la date du 47 juin 1850, des détails précis sur la journée du 14 juin : « Lors du dernier rapport que j'ai eu l’honneur d’envoyer à Votre Excellence, dit le général en chef, ceux des lieutenants généraux ne m'étant pas encore parvenus, je n'avais pu évaluer que d'une manière approximative les pertes que nous avons éprouvées dans la journée du 14.
32 hommes ont été tués ou mis hors de combat, un officier a été blessé légèrement. Les régiments de la brigade Achard sont ceux qui ont le plus souffert, Le général Berthezène cite, comme s'étant particulièrement distingués, MM. Delaure, capitaine de voltigeurs du 4° léger ; Clouet, capitaine dé carabiniers au même régiment ; Bèche, RE rene du 9e léger; Bellecart, capitaine au 32° de ligne : Abadie, capitaine au 37° de ligne. MM. Bessières, sous-lieutenant au 3e de ligne, et Charles de Bourmont, aide-major dans le même régiment, sont entrés les premiers dans une des batteries ennemies. Le soldat Cermi, au 14° de ligne, a été blessé et renversé par un boulet qui avait tué son chef de file, et s’est relevé en criant :
Vive le roi!»
Documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.
barquement des trois divisions de l’armée et de son artillerie de campagne avait été opéré, l'ennemi débusqué de ses posttions. Nous étions maitres de la plage.
«Nos soldats, écrivait le général en chef, ont montré autant de sang-froid sur le champ de bataille que jusqu'alors ils avaient fait éclater d'enthousiasme. Nous avons perdu vingt hommes ; aucun officier n’a été atteint. L'aspect du terrain en avant de la presqu'île répond parfaitement à la description qu'en a faite le colonel Boutin, il est sablonneux et légèrement onduleux ; de fortes broussailles le couvrent dans presque toutes ses parties, La presqu'ile est un rocher calcaire sur lequel s'élève un santon auquel les Espagnols ont. donné le nom de Torre-Chica (petite tour). Elle est destinée à servir de place de dépôt pour nos approvisionnements de toute espèce. Le général Valazé y a tracé un retranchement qui aura peu de développement et dont la construction est déjà commencée, )
De son côté, le-vice amiral Duperré annonçait au ministre de la marine le débarquement de l'armée et l'heureux début des opérations militaires. Le Sphinx porta en France ses dépêches et celles du général en chef, Le commandant de Ja flotte écrivait ce qui suit : € La Providence a favorisé d’un succès complet les premières opérations de l'entreprise glorieuse ordonnée par Sa Majesté ; le pavillon du roi flotte sur le fort de Sidi-Ferruch et la tour de Torre-Chica, Parti de la baie de Palma le 10 de ce mois, avec la flotte sous mon commandement, dont j'étais parvenu à rallier les éléments séparés par les mauvais temps qui l'avaient assaillie en vue de la côte d'Afrique, pour la première fois le 31 du mois dernier, je l'ai abordée de nouveau le 12 au matin. De forts vents d’est-nordest et une grosse mer m'ont forcé une seconde fois à prendre le large en conservant la flotte ralliée. Hier matin 13, le vent était encore frais de la partie de l’est, mais la mer était peu
houleuse. Ce premier moment de répondre à la confiance de Sa Majesté m'a paru propice; Je l'ai saisi... Ce matin, à quatre heures et demie, la première division de l’armée à été mise à terre avec huit pièces de campagne sous le feu de l'artillerie ennemie qui a produit peu d'effet. Un marin de la Surveillunte a eu la cuisse emportée!; M. Dupont, lieutenant de vaisseau, à reçu une forte contusion par un boulet mort, II ne m'est parvenu aucun autre rapport. L'artillerie des corvettes, placées dans l’est de Torre-Chica, a été bien servie et d’un bon effet sur les batteries ennemies ; deux matelots, en sau- (ant à terre, ont arboré le pavillon du roi sur le fort et la tour. À six heures, la seconde division et toute l’artillerie de campagne était à terre; à six heures et demie, le général en chef à débarqué à la tête de ses troupes; il a exécuté de suite un mouvement pour tourner les batteries de l'ennemi, qui ont été enlevées après diverses attaques contre des masses de cavalerie. L'armée était entièrement débarquée vers midi ; elle occupe les hauteurs qui sont en avant de la presqu'ile, et le quartier général est établi à Torre-Chica ; munitions, vivres, approvisionnements, etc., ont été débarqués, et l'opération va se continuer avec toute l’activité possible. La baie de Torre- Chica ou de Sidi-Ferruch offre à la flotte beaucoup plus d’abri que Je n’osais l’espérer, bien qu’elle soit ouverte aux vents de l'est à l’ouest par le nord ; la tenue doit y être bonne, et les bâtiments doivent tenir sur leurs chaînes.
« Chacun à fait son dévoir et s’estime trop heureux si le roi trouve que la marine à répondu à sa confiance?. »
1 Ce marin se nommait François-Marie Guillevin; il était matelot de première classe de Quiberon. C'était un Breton, un Morbihanais, qui recevait le premier boulet dans cette expédition française et chrétienne.
? Vaisseau /4 Provence, baie de Torre-Chica, le 14 juin 1830. Le vice-amiral commandant en chef de l'armée navale à Son Excellence le
ministre de la marine, (Voir la Vie de l'amiral Duperré, par Chasseriau ; Annexes, page 438.)
Tandis que ces dépèches respirant la joie et la confiance partaient pour la France, l’aga-effendi, débusqué des hauteurs de Sidi-Ferruch, qu'il occupait avec plusieurs milliers d'hommes, envoyait, dans l’après-midi, un messager avertir le dey du débarquement des Français. Ils avaient détruit le fort de Sidi-Ferruch, disait le message, malgré la résistance opimâtre des Turcs, et au moment du départ du courrier, vingt mille d’entre eux occupaient le rivage. Le dey répondit en envoyant à l’aga-effendi l’ordre de gagner les hauteurs de Staouéli, qui bornent et dominent la plaine de Sidi-Ferruch et de s'y maintenir à tout prix, en attendant les forces que les beys et les cheiks allaient lui amener : des courriers étaient en effet partis dans toutes les directions, on s’en souvient, depuis l'apparition de la flotte française devant Alger, et chaque jour, presque chaque heure, allait voir arriver les contingents d'Oran, de Constantine et de Titery. Le général algérien exécuta cet ordre. Il prit position sur le plateau de Staouéli, y dressa plusieurs batteries de canons de gros calibre, résolu à rester sur la défensive, ou du moins à ne point engager d’action décisive avant l’arrivée des renforts'. La position de Sidi-Ferruch forcée, et le débarquement effectué, Staouéli était la seconde position où l’on pouvait essayer d'arrêter notre marche vers Alger.
La nouvelle de l’heureux débarquement de notre armée sur la côte d'Afrique fut reçue avec acclamation dans la partie méridionale de la France qui regarde la Méditerranée ; mais elle fit à Paris moins d'impression qu'elle n’en aurait fait dans d'autres circonstances. Une opposition nombreuse et ardente était trop engagée dans la luite pour ne point voir avec appréhension tous les événements de nature à donner au gouvernement de la confiance et de la force. Depuis le départ de la
1 Relation de Pfeiffer, déjà cité.
flotte, la malvallance n'avait cessé de semer des bruits alarmants sur le sort de notre armée, et une crédulité passionnée les avait accueillis; la nouvelle du débarquement, arrivée à Toulon le 17 juin au soir et transmise à Paris le lendemain 18 à quatre heures du matin‘, fit tomber pour un moment ces bruits, qui se renouvelèrent bientôt. Il ÿ eut cependant de la joie parmi les nobles cœurs qui savent, à quelque opinon qu'ils appartiennent, sympathiser avec les événements utiles à la cause de l’humanité, de la justice, et à celle de leur pays. Le roi, qui avait tant de sujets de tristesse et d'appréhension à l’intérieur, qui voyait grandir les difficultés sous les pas d’un ministère plus propre à les provoquer et à les aggraver qu'à les dénouer ou à les surmonter, malgré ses bonnes intentions, apprit avec bonheur ce premier succès de ses armes. Il Jui semblait que la satisfaction donnée à lhonneur français désarmerait l'opposition, et que la Chambre nouvelle, sortie d'élections accomplies au bruit de nos succès en Afrique, serait plus conciliante que la Chambre précédente ?,
! Le 18 juin 1859, le directeur du télégraphe de Toulon écrivait au général commandant en chef la lettre suivante : « Général, votre dépêche télégraphique, datée de Sidi-Ferruch le 14 juin, m'a été remise hier an soir à huit heures; je l'ai transmise ce matin, par le télégraphe, à quatre heures. Les excellentes nouvelles que vous avez consignées étaient attendues avec une grande impatience; elles ont calmé bien des inquiétudes et fait taire bien des bruits alarmants que la malveillance répandait sur le sort de l'expédition, »
Documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.
? Nous trouvons dans les lettres et les documents qui nous om été communiqués par la famille du maréchal de Bourmont une lettre du contre-amiral de Martineng, préfet maritime de Toulon, écrite à la date du 25 juin 1850, et qui contient le passage suivant, au sujet de la nouvelle de la bataille de Staouéli : « Profitant de la latitude que vous avez bien voulu me donner, j'ai fait demander au directeur du télégraphe une copie de la dépêche qu’il était chargé de transmettre à Paris. Au moment où elle nrest parvenue, je me trouvais au collége d'arrondissement, an
Le baron d'Haussez, qui vint apporter cette bonne nouvelle au roi, fut témoin de sa joie, et il reçut l’ordre de se rendre immédiatement auprès de M. le Dauphin, puis auprès de Mapaue, duchesse de Berry, pour leur faire partager le bonheur de leur père, Le baron d’Haussez raconte d’une manière fort piquante l'accueil d’une bienveillance un peu brusque qu'il reçut de M. le Dauphin, qui se promenait, malgré une pluie d’orage, sous l’allée des marronniers, en face du cabinet du roi, et le charmant accueil qu'il reçut chez Mapaue, duchesse de Berry : « Admis chez Madame la duchesse de Berry, dit-il, je la trouvai dans son parterre, occupée à tailler des rosiers, Sa robe était relevée avec des épingles ; une de ses dames, la comtesse de Noulles, tenait sur sa tête un parapluie, qui semblait ne l'avoir qu'imparfaitement abritée, € Voilà M. d'Haussez, s’écria la princesse, je suis sûre qu'il
vient m'annoncer, une bonne nouvelle ! — Votre Altesse « Royale a deviné l’objet de ma visite : l’armée a débarqué (le plus heureusement du monde. — Je m'en veux bien
« d’avoir une main de jardimière, J'aurais eu du plaisir à la « mettre dans la vôtre. — Jose supplier Votre Altesse Royale « de ne pas me refuser une faveur si précieuse. — Tenez, » me dit-elle; puis elle ôta son gant et me donna sa main à baiser, » M. d'Haussez termine par une dernière réflexion celle gracieuse idylle, jetée au bas d’une des belles pages de notre histoire : « Mapaue est tout entière dans cet accueil, avec cette saillie de cœur toujours prête à éclater. » «
C'est ainsi que, dans leur palais de Saint-Cloud, dont les bonnes nouvelles désapprenaient le chemin, les Bourbons se
milieu des débats d’une affaire électorale, et lorsque j'en ai donné connaissance, elle a été accueillie aux cris répétés de : Vive le roi! T’enthousiasme était à son comble, aussi nous avons obtenu un candidat royaliste à une grande majorité. Cette nouvelle, ayant été publiée à la ville et dans les théâtres, y a été accueillie avee les mêmes transports. »
DÉBARQUEMENT. 359 réjouissaient des premiers succès de notre armée, gages heureux d’un succès plus décisif. Là les yeux, les oreilles, les esprits et les cœurs étaient tournés vers l'Afrique, d’où il semblut que viendrait le salut de la monarchie sous la forme d’une victoire.