ESCARMOUCHES
en chef ne pouvait se méprendre sur la portée de ces préparatifs. Il prévit qu'il serait attaqué le lendemain et prit toutes ses dispositions pour bien recevoir l'ennemi. Les généraux des deux premières divisions reçurent l'ordre de défendre leurs positions, mais sans se porter en avant.
Il faut ici se représenter exactement les positions des deux armées. L'armée française, qui n'avait que ses deux premières divisions en ligne, formait, en avant de la presqu'île, un arc convexe obliquement posé, le centre en- avant, les deux extrémités de l'arc rentrant et venant s'appuyer, celle de gauche vers la baie de l'est, celle de droite vers la baie de l'ouest. Le général Bcrthezène occupait, comme on l'a dit, la gauche et le centre, et le général Loverdo occupait la droite dans l'ordre qui suit. A l'extrême gauche, la brigade Glouet, composée du 28e et du 20e, ainsi placés : le 28", colonel Mounier, le plus voisin de la baie de l'est, sur les dunes, et à sa droite le 20e, colonel florric, sur un petit mamelon; sur le même mamelon, le o7*, colonel de Feuchères, de la brigade Achard; le 44% colonel J'Armai lié, de la même brigade, servait à relier la gauche au centre. Le centre était occupé par la brigade Poret de Morvan, ainsi disposée de gauche à droite : le 5e de ligne, colonel Roussel, le 1er bataillon du 2* léger, et le lw bataillon du 4e, colonel de Frescheville, se reliant à la droite, fonnée des brigades Danrémont et d'Uzer, qui appartenaient à la division Loverdo, la brigade d'Uzer formant l'extrême droite de l'armée. Dans la baie de l'est, le Sphinx et le brick le Griffon, capitaine Dupetit- Thouars, appuyaient notre gauche, qui ne s'étendait pas tout à fait jusqu'à la mer; dans la baie de l'ouest, le gros de la flotte
cela, c'est qu'ils viennent de démasquer deux batteries en face du 20* de ligne. Ces deux batteries changent entièrement la position de ce régiment ; il en seiait écrasé, et je demande à Votre Excellence ses ordres. SU faut évacuer la position, il vaudrait mieux le faire la nuit que demain matin et sous le feu de leurs batteries. Dans ce cas, où faudrait-il l'établir, ainsi que le 28* et le 57% car celuici est aussi exposé que le 20*? » (Documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.)
couvrait noire droite. La troisième brigade de la seconde division formait la réserve, sous le commandement du général Colomb d'Arcines. Elle était placée derrière le centre, entre le camp de Sidi-Ferruch et l'armée.
Ces positions étaient inégalement fortes. La partie la plus faible de notre ligne était notre gauche appuyée sur la baie de Test. Là le terrain était nu, découvert, légèrement ondulé, et commandé du côté de l'ennemi, dont nous n'étions séparés que par un ravin l. C'était là que la veille il avait établi une batterie de canon, et le général Berthezcnc avait à la bâte fait construire une redoute devant le 20e. Le centre était couvert par des plis de terrain, des retranchements, des épaulements et une redoute; l'artillerie, les fusils de rempart, les fusées à la Congrève, tous les moyens de défense avaient été réunis sur ce point. A droite, notre position, assise sur une berge assez élevée, couverte d'un bois et en partie par l'Oued-el-Bagrass, dont les bords sont escarpés et fangeux, était forte.
Le plan des Turcs était de nous tourner par notre gauche, de nous couper de la presqu'île et de nous cerner en prenant à revers la vallée de Sidi-Ferruch, « plan vaste et bien conçu, mais trop fort pour des Turcs, » dit le général Berthezène, dont la division joua le rôle le plus actif dans celte journée. L'armée ennemie se forma donc comme un croissant aux ailes recourbées, qui débordait les deux ailes de notre ligne et qui, engageant fortement sa droite contre notre gauche, et refusant sa gauche tandis que nous refusions notre droite, devait porter son principal effort contre les brigades Clouet et Achard. Là combattaient la troupe la plus redoutable de la Régence, la milice turque, et le contingent du bey de Titery, fort de 7,000 hommes. Le centre de l'armée turque était couvert par quelques redoutes et quelques batteries.
La nuit du 18 au 19 juin avait été moins agitée que les nuits précédentes. L'ennemi se préparait. Le temps était calme, le ciel magnifique.
1 Relation du général Berlhezéne.
BATAILLE DE STAOUÊLI. 549
Le 19 juin, à la pointe du jour, l'armée algérienne s'avança vers nos positions, dans l'ordre qui vient d'être indiqué, le centre en arrière, les deux ailes en avant, en poussant de grands cris. Les feux des tirailleurs qui, irrégulièrement placés, occupaient quelques points culminants sur les contreforts, s'étendirent bientôt sur tout le développement de nos avantpostes, et le canon, retentissant sur plusieurs points, annonça une affaire sérieuse. Les officiers, dépêchés au quartier général, par les lieutenants généraux Berthezène et Loverdo évaluaient à 50,000 hommes les forces de l'ennemi : nous avions à peu près 20,000 hommes en ligne.
L'infanterie turque et le contingent de Titery firent leur attaque contre notre aile gauche avec beaucoup de résolution.
Le général Clouet attendait l'ennemi, qui croyait le surprendre. Il le reçut à cinquante pas par un feu de mitraille, le fit charger de trois côtés à la fois par le 20e et le mit en déroute. Nos soldats, animés par leur succès, descendirent de leur mamelon et suivirent trop loin l'ennemi. Le général Clouet se trouva séparé de sa division; mais, comprenant l'inconvénient de tout mouvement rétrograde, il se maintint avec vigueur dans la position difficile qu'il avait conquise et attendit des renforts.
Pendant ce beau combat, l'ennemi, qui avait jugé, non sans raison, que notre point le plus faible était à l'extrême gauche, occupée par le 28*, qu'un ravin séparait de sa brigade, sortit tout à coup de derrière les dunes et dirigea contre ce point une formidable attaque. C'est là que les Turcs portèrent leurs plus grandes forces et que donnèrent les soldats de la milice, au nombre de quatre mille1. Ils chargèrent de front et en tlanc le 28*, qui les reçut par une fusillade à bout portant. Les Turcs couvrirent la terre de leurs morts; mais ils ne reculèrent pas et ils continuèrent leur attaque de front et de flanc avec une nouvelle furie. L'acharnement de cette attaque, la supériorité du nombre, l'épuisement des munitions, finirent par ébranler
1 Récit tic M. le comte Louis de Bounnont.
le 28e; on le vil, après quelques fluctuations, rompre les rangs et prendre sa course. Il ne resta autour du colonel qu'un petit nombre de soldats, et, de la position qu'occupait la réserve du général d'Arcincs, on voyait l'intrépide Mounier, à cheval, au centre de son petit bataillon, exhortant du geste et de la voix les braves qui l'entouraient à la défense du drapeau. Les Turcs environnaient de tout côté ce bataillon sacré, qui repoussait leurs attaques avec une inébranlable énergie, mais en perdant à chaque instant quelques-uns des siens. Les quarante hommes qui restaient étaient tous blessés et combattaient à genoux ; le colonel Mounier, atteint de trois balles, était encore à cheval.
Dans cet instant critique, le général d'Arcines, commandant la réserve, n'hésita point. Il ordonna au colonel Lachau de se porter, à la tête dn 29e, au secours de notre gauche compromise; et, comme il fallait se hâter pour arriver à temps, il s'élança luimême à la tête d'une compagnie de voltigeurs, en précédant le secours qu'il amenait. Mettant son cWeval au galop il arriva le premier, accompagné d'un seul aide de camp, le capitaine Gotehick, au milieu de nos soldats en désordre, et les arrêta en leur annonçant les renforts dont il était suivi. Bientôt après, le2D* arriva. A la vue de ce régiment, le 28' se reforma de lui-même, et tous ensemble marchèrent résolument à l'ennemi et dégagèrent le drapeau et le colonel. Le général d'Arcincs fit battre la charge, prit l'offensive en imprimant un irrésistible élan à sa colonne, et par une charge à la baïonnette rejeta les Turcs dans le ravin. Dans cet instant le général Clouet, s'élançant en tête de sa brigade, tandis que le général d'Arcincs, suspendait son mouvement au bord du ravin , s'écria d'une voix retentissante : « 20e et 128e régiment, cessez le feu. Au pas de charge! A la baïonnette! » On ne tire plus, on marche, on déloge l'ennemi des buissons, des ravins, des roches ; le parcours d'une lieue qui séparait la première position du 28e de la première position de l'ennemi est franchi, sans hésiter, au son de la musique et des tambours. Toute la division Berthezènc se joignit bientôt à ce mouvement. La Badine et le Griffon, qui, embossés dans la
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baie de l'est, n'avaient cessé, depuis le commencement de Faction, de soutenir notre gauche de leur feu, aidèrent puissamment ce retour offensif. Les troupes de la deuxième division qui avaient soutenu notre gauche s'étaient, on Ta vu, arrêtées sur le bord du ravin. Mais le général d' A reines, ayant reçu l'autorisation du général en chef d'attirer à lui le second régiment de sa brigade, et ayant été renforcé par le 46* , que le duc des Cars lui avait envoyé sur un ordre venu du quartier général, franchit le ravin et continua son mouvement à l'extrême gauche, à peu près dans la zone parcourue par le général Clouet.
Dans ce moment de la journée, le centre avait facilement repoussé l'attaque beaucoup moins vive dirigée contre sa position par le contingent d'Oran, et la droite, dont la position était la plus forte, avait eu facilement raison du contingent de Gonstantine, qui, vigoureusement chargé à l'instant où il s'était engagé dans le ravin de l'ouest, avait dû se retirer en laissant un grand nombre de morts sur le terrain.
11 était six heures du matin. Le 20e et le 28* de ligne couronnaient les hauteurs occupées au commencement de l'action par l'ennemi, rejeté un peu au delà de ses anciennes positions, et formaient une pointe en avant de toute l'armée. La division Berthezène, pour laisser la brigade Clouet moins isolée, avait dû enlever les mamelons intermédiaires. Alors un feu de tirailleurs commença sur toute la ligne. Le général Bourmont, qui, depuis le matin, suivait les progrès de l'action du haut du marabout de Sidi-Ferruch, comme du haut d'un observatoire, arriva sur le champ de bataille. Son intention avait été, au début de la journée, de se borner à repousser l'attaque. 11 était fermement résolu à ne point se laisser entraîner, quoi qu'il advint, à une pointe sur Alger. La sagesse voulait qu'on n'arrivât devant la ville qu'avec les moyens d'ouvrir le siège, or les bâtiments qui portaient le matériel n'étaient pas encore en vue; il fallait , en outre, assurer les communications de l'armée avec la mer, c'est-à-dire relier au rivage, par une route, la position que nous occupions. Nulle chance de succès ne devait faire omettre ces
deux points essentiels, auxquels le salut de l'armée et le sort définitif de l'entreprise étaient attachés. Cependant, sans y renoncer en aucune façon," lorsqu'il vit la tournure que prenait la première phase de la journée, l'attaque de l'ennemi repoussée sur toute la ligne, la première division fortement engagée dans une position offensive, l'ardeur de nos troupes, le mouvement de fluctuation des troupes ennemies ébranlées par un premier échec, et surtout les inconvénients d'un tiraillement qui nous faisait perdre du monde et qui enhardissait les Africains, le général en chef résolut de pousser plus loin son avantage et de s'emparer du camp de Staouéli.
Il fit venir le général Valazé et l'intendant en chef Denniée. « — Général, dit-il au premier, vous allez immédiatement ouvrir une roule qui suivra notre mouvement. Vous avancerez à mesure que nous avancerons. Ce soir vous arriverez derrière nous à Staouéli. » Le général Valazé se fit apporter des jalons, et commença à poser lui-même, en courant à cheval, les premières indications de la route, que les soldats du génie ouvrirent sous ses yeux. « Monsieur l'intendant, dit alors le commandant en chef au baron Denniée, vous allez réunir tous les moyens de transport. Vous placerez ici vos fourgons attelés et chargés de munitions et de vivres, et vous arriverez ce soir au camp de Staouéli avec la route qu'on commence1. »
Ces dispositions prises, le comte de Bourmont expédia aux différents chefs les ordres nécessaires pour que l'armée prit l'offensive. 11 prescrivit à la division Loverdo d'opérer une conversion qui la ramenât à la hauteur de la division Bcrthezène. Afin d'être en mesure de tourner l'ennemi en se lançant en avant, il rendit la brigade d' A reines disponible et la mit en mesure de continuer à appuyer la division Berthezène, en ordonnant au général des Cars d'envoyer trois régiments pour prendre sa place et il servir de réserve, et attendit que ces divers
1 Détails communiqués par le comte Louis de Bourmont, aide de camj> du maréchal.
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mouvements fussent exécutés. Le général Loverdo mit de la lenteur à opérer son mouvement. Le commandant en chef lui envoya aide de camp sur aide de camp pour le presser1. 11 n'était pas encore en ligne, quand le général en chef, placé au centre, donna le signal. Vers dix heures et demie du matin, notre ligne de bataille avait changé d'aspect. Nous formions un croissant. Les ailes marchaient toujours, forçant à la retraite les colonnes qui leur étaient opposées; le centre, dirigé par le général en chef en personne et le général Berthezcn*, s'avançait sur les redoutes et les batteries ennemies.
« L'ardeur des troupes était telle, qu'il eût été difficile de la contenir, dit le comte de Bourmont dans sa relation officielle. Le moment décisif était venu ; j'ordonnai l'attaque des batteries et du camp ennemi. Les deux premières brigades de la division Loverdo, conduites par les généraux Danrémont et d'Uzer, marchèrent en avant. La troisième brigade, qui avait été détachée sur la gauche, suivit, sous les ordres du général d'Arcines, le mouvement du général Clouet. Trois régiments de la division des Cars s'avancèrent pour former la réserve. 11 serait difficile de peindre l'enthousiasme que firent éclater les troupes lorsque le signal d'attaquer le camp eut été donné. Malgré les difficultés du terrain, l'artillerie, toute du nouveau modèle, fut constamment en première ligne ; son extrême mobilité dut contribuer puissamment à l'épouvante de l'ennemi. Le feu des batteries qu'avait construites l'ennemi en avant de son camp n'arrêta pas un moment nos troupes ; les huit pièces de bronze qui les armaient furent enlevées. »
Le retard Qu'avait mis le général Loverdo à exécuter son mouvement ne fut pas sans inconvénients. L'initiative de l'attaque dut, à son défaut, être prise au centre de la ligne par la brigade
1 Le commandant en chef se plaint de cette lenteur dans un rapport que nous avons sous les yeux, et le général Bcrthezene constate le fait dans les lignes suivantes : « Ce mouvement, long de sa nature, fut retardé par quelques malentendus, et ensuite par les mesures de précautions que le commandant de la deuxième division crut devoir prendre. »
Poret deMorvan, qui s'ébranla la première. Les brigades Danrémont et Munk d'Uzer, de la division Loverdo, qui formaient la droite, restèrent un peu en arrière du rang qu'elles auraient dû occuper dans ce mouvement offensif; il en résulta que les échelons, au lieu d'être formés par la droite, le furent par le centre, qui arriva bientôt à 200 mètres de la redoute des Africains. Le général Lahitle la battit avec son artillerie, et le général Achard reçut l'ordre de l'enlever. Le 14" se lança au pas de course, le 20e et le 28e abordèrent en même temps cet ouvrage, qui fut emporté en un clin d'œil l. Les ennemis s'enfuirent au premier choc; mais, grâce au retard apporte par le général Loverdo, ils purent s'enfuir dans tous les sens, tandis que, si les intentions du commandant en chef avaient été suivies, la gauche de l'ennemi aurait été refoulée sur le centre, qui, attaqué par les échelons suivants, aurait été rejeté sur la droite, de sorte que cette manœuvre aurait pu acculer l'armée musulmane à la mer 2 .
«Les Arabes, continue la relation officielle, avaient pris la fuite de toutes parts; leur camp tomba en notre pouvoir; 400 tentes y étaient dressées; celles de l'aga d'Alger, du bey de Conslantine et du bey de Tilery sont d'une grande magnificence. On a trouvé une quantité considérable de poudre et de projectiles, des magasins de subsistances, plusieurs troupeaux de moutons et 100 chameaux environ, qui augmentent nos moyens de transport. Nos soldats coucheront sous les tentes de l'ennemi. »
Le général en chef avait traversé le camp de Staouéli et porté quelques bataillons en avant pour précipiter la fuite des vaincus. 11 ne s'arrêta que lorsqu'il se fut assuré par ses yeux que les colonnes ennemies gagnaient en désordre et à la hâte les gorges qui conduisent au Boudjaréa. Le général Achard, s'acharnant avec le 14e à la poursuite des fuyards, arriva jusqu'au mont
1 Le lieutenant-colonel Langlois, peintre d'histoire, qui suivait l'année comme artiste, entra un des premiers dans la batterie avec le 14*.
* Nous empruntons ces détails à M. Pélissier de Rcynaud, qui assistait à cette aiïaire en qualité d'officier d'état-major. {Annales algériennes, tome 1er. page 45. 2e édition.)
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Catourt, près de SidiKalef, à trois mille mèlres en avant de Staouéli. La victoire était complète. Outre les 400 tentes, le.* munitions et approvisionnements trouvés dans le camp, l'ennemi nous laissait, pour trophées, des canons et des drapeaux. L'armée était dans l'ivresse d'un premier succès. Les troupes, se formant en bataille dans le camp, saluaient de leurs acclamations le général en chef, qui passait au galop devant le front des régiments. Un long cri de Vive le Roi! s'étendait sur toute la ligne, et toutes les musiques faisaient retentir l'air de Vive Henri IV.
Rien ne manqua au prestige de cette journée. Le général Valazé et le baron Denniée avaient ponctuellement exécuté les ordres reçus. Tout marchait à la fois, l'armée, les vivres et les munitions, et la route elle-même. Elle montait derrière nos soldats sur les crêtes, courait sur les plateaux, serpentait dans les pentes. Les chariots et les mulets rejoignaient les travailleurs, qui, à peine leur œuvre terminée sur un point, s'élançaient au pas de course pour reprendre la tête des ateliers. Le chemin qui, d'après les instructions du général en chef, marchait derrière notre armée, arriva le soir même à Staouéli, et les fourgons, roulant à mesure que la route était construite, apportèrent aux vainqueurs des vivres frais pour les distributions du soir. Les Arabes ne pouvaient s'expliquer ce prodige. I^e capitaine Louis de Bourmont, chargé de mener le jour même au camp de Sidi-Ferruch des voitures contenant un certain nombre de prisonniers, les entendait s'exclamer à la vue de cette route imprévue qui s'ouvrait sur un terrain le matin impraticable. Il demanda à un interprète ce qu'ils disaient. « Ils disent que les Français sont grands, et Dieu aussi, ré^ pondit l'interprète. — Demandez - leur pourquoi ils mettent les Français avant Dieu? reprit l'officier français. — Parce que Dieu n'a jamais fait pour nous ce que les Français ont fait pour eux, » répondit un des prisonniers dont l'interprète traduisit la réponse.
Telle fut la journée de Staouéli. dans laquelle l'armée française,
après s'être vigoureusement tenue sur la défensive au début, prit l'offensive à son tour avec un irrésistible élan. Le général Bcrthezène conduisit sa division, comme l'écrivait le général en chef au ministre de la guerre, « avec le talent et le sang-froid qu'on attendait de sa vieille expé ri ence1. » Il y eut de beaux traits d'intrépidité militaire dans ce combat. Trois voltigeurs du ÎV7'1, placé à l'aile gauche, avaient fait le serment d'enlever un drapeau aux Algériens. Ils se jetèrent tête baissée dans les rangs des Turcs. Les deux premiers furent blessés, et le troisième eut la poitrine traversée par une balle, mais il revint à l'ambulance enveloppé d'un drapeau ennemi1. C'est au moment où les Turcs attaquèrent avec une rare énergie les retranchements de la brigade Achard et de la brigade Clouet que ce fait d'armes eut lieu. Il y eut un épisode dramatique et touchant dans la même phase du combat. Quand le 21P (colonel deLachau), de la brigade Colomb d'Arcines, marcha pour dégager le 28e, les deux chefs des deux régiments, les colonels de Lachau et Mounier. vieux compagnons de guerre qui avaient servi ensemble dans les vélites de la garde impériale, s'embrassèrent sur le champ de bataille, heureux du service rendu et reçu 4.
Quand ils eurent chassé l'ennemi de la position du 28e, nos soldats rencontrèrent un douloureux spectacle, les corps mutilés de leurs camarades tombés aux mains de l'ennemi, et gisants sur le sol, la tête coupée, le cœur arrache, les entrailles dispersées. « Les femmes qui se trouvent toujours à la suite des tribus arabes, dit M. de Penhoen, montrèrent le plus de goût pour ces horribles mutilations. L'une d'elles fut tuée à côté d'un cadavre français dont elle venait d'arracher le cœur.
1 Rapport du 22 juin 1850.
* Colonel de Feuclières, brigade Achard.
3 ftuckblick auf Algicr, etc., parle prince de Schwarzenberg.
* Détails communiqués par M. Lepipre, officier au 29% qui assistait à «Uf action. Le colonel Mounier fut tué par un enfant d.ms une des insurrections lyonnaises qui suivirent <!c près la Révolution de 1850. Il était digne d'inspirer à M. Alfred de Vigny la belle ligure du capitaine Renaud.
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Une aulre s'enfuyait, portant un enfant dans ses bras, quand, blessée d'un coup de feu, elle écrasa sous une pierre la tète de son enfant pour qu'il ne tombât pas dans nos mains. » Les cadavres des Arabes et des Turcs, parsemés çà et là, marquaient la olace où ils avaient combattu. Ceux des Turcs étaient partout au premier rang. On en trouva cinq qui, forçant notre ligne, étaient venus se faire tuer ensemble au milieu des nôtres, comme si un serment les eût liés. Un d'eux était un jeune homme d'une figure admirablement belle et dont l'expression était si douce et si reposée qu'il paraissait endormi; par un contraste frappant, on remarquait à ses côtés un vieillard aux membres musculeux, à la barbe blanche, dont la màlc figure respirait encore la colère et toutes les passions du combat. Ceux qui avaient été témoins de l'action racontaient qu'on avaitvucc vieux lion, blessé à la hanche, au bras, à la cuisse, et sur le point de tomber entre les mains des Français, rassembler ses forces pour s'enfoncer un poignard dans le cœur.
Le moment le plus vif de la bataille avait été celui de l'attaque de nos retranchements. Là les Turcs de la milice montrèrent beaucoup de résolution et de vigueur. C'est dans cette action que nous fîmes nos principales pertes. Quand nous prîmes l'offensive, les troupes irrégulières de la Régence ne tinrent pas devant le feu bien dirigé de notre artillerie et la marche franche et l'élan discipliné de nos colonnes. L'artillerie du nouveau modèle rendit de grands services dans cette journée. L'artillerie de montagne surtout fit des merveilles. Le lieutenant de la Marre, qui commandait deux pièces de 8 sur le front de la brigade Clouet, fit éprouver aux Turcs une perte considérable; quatre coups de mitraille décidèrent leur fuite. Le capitaine Lelièvrc, qui commandait sur la droite la batterie d'obusiers de montagne et qui fut très-bien secondé par le lieutenant en second de Kergorlay, ne contribua pas moins au succès de la division Loverdo. Les mulets destinés au service de cette batterie n'étant pas débarqués, l'ardeur des canonniers y suppléa; ils portèrent les munitions et traînèrent les pièces à la bricole. Le lieutenant Vernier, qui de-
puis le 15 juin était attache à la division Berthezène, marcha constamment avec des obusiers de 24 sur la ligne et même en avant des tirailleurs1. Cette artillerie de montagne, appelées jouer un grand rôle dans les guerres de Y Algérie, datait de la première guerre d'Espagne; mais elle avait été très-perfectionnée dans la campagne de 18^5, et le général Valée, fortement appuyé par M. le Dauphin, l'avait fait adopter. Lies pièces de montagne ont le calibre des boulets de 12; elles lancent des obus et peuvent tirer à mitraille. La pièce, l'affût et les roues se démontent pour être placés à dos de mulet, et se remontent avec facilité. Cinq minutes suffisent pour cette manœuvre. On comprend V vantage que notre armée avait tiré, tout d'abord, à Staouéli, de cette artillerie qui pénétrait dans une contrée impraticable à l'artillerie ancienne.
Dans le combat de Staouéli, très-vif au début, nous eûmes, d'après les rapports rectifiés, 530 hommes mis hors de combat, sur lesquels 57 morts et 473 blessés, qui reçurent immédiatement, sous les vastes hangars préparés pour les recevoir, les soins les mieux entendus et les plus empressés. La perte principale pesa sur la première division, qui, plus fortement engagée, eut à elle seule 44 morts et 344 blessés. Le 20e et le 28e, for-
4 Le 'général en chef disait dans le rapport auquel nous empruntons ces détails : « Le général Berthezène cite avec éloge les colonels d'infanterie Feuchères, Horric et Mounier; le colonel d'état-major marquis de Brossard, Tréinaux, chef de bataillon au 37* de ligne; Augis, chirurgien-major, et de Lt farre, capitaine dans le même régiment ; Biré et Drogue, officiers du 24* de ligne; Survicy, sous-lieutenant au 14* de ligne. Uans, soldat du 2* léger, Rousselin, voltigeur du 57*, refusèrent, quoique blessés, de quiUer le champ de bataille.
« Le général Loverdo recommande à la bienveillance du gouvernement : MM. Jacobi, colonel d' état-major de la deuxième division; Aupick, chef de bataillon d'état-major ; Perrot et Ri ban, capitaines du même corps; MM. les colonels Magnan, Léridan et Mangin; Boutté, lieutenant-colonel du 6e de lig»', Blanchard, capitaine de voltigeurs dans le même régiment; Delacroix, capitaux de voltigeurs au 49*; Lévêque, lieutenant de voltigeurs au 15* de ligne; Dan> eau, sous-lieutenant au 48*; Duchatellier, capitaine au 21* de ligne; Lavage*, ieutenant du 29e. »
BATAILLE DE STAOUELL ÔÔ9
raantla brigade Clouel, placée à 1* extrême gauche, et le 37% l'un des régiments de la brigade Achard, furent ceux qui souffrirent le plus. On estima que la perte des Algériens s'élevait presque au décuple de la nôtre. L'aga des janissaires, gendre du dey, fut au nombre des morts. Quand, le soir de la bataille, on demanda aux prisonniers restés dans nos mains l'explication du peu de résistance qu'ils nous avaient opposée au moment où nous avions pris l'offensive : «Comment aurions-nous pu vous arrêter? répondirent-ils, plus on vous envoie de balles et de boulets, plus vite vous avancez1. » Du reste, les Arabes ne comprenaient rien à notre marche en ligne. Ils crurent d'abord que nos soldats ne marchaient en ligne que parce qu'ils étaient liés les uns aux autres par le bras : le dey avait accrédité ce bruit*.
Après la bataille deStaouéli, le général en chef publia l'ordre du jour suivant, portant la date du 20 juin 1830, et écrit au quartier général de Sidi-Fcrruch :
«Les troupes de l'armée d'expédition, dans les journées du 14 et du 19 juin, ont répondu à l'attente du roi, et déjà elles ont vengé l'insulte faite au pavillon français. La milice turque avait cru qu'il était aussi facile de nous vaincre que de nous outrager; une entière défaite l'a désabusée, et c'est désormais dans l'enceinte d'Alger que nous aurons à la combattre. Déjà beaucoup d'Arabes retournent dans leurs foyers, d'où la terreur les avait seule arrachés. Bientôt ils rcviendront'poiir nous vendre leurs troupeaux et porter l'abondance dans nos camps. Le général en chef rappelle à l'armée que les Arabes doivent y trouver un accueil amical, et que tous les marchés conclus avec eux doivent être exécutés consciencieusement.
« Les troupes de toutes armes ont rivalisé de dévouement. L'administration, par la sagesse de ses dispositions, par les soins qu'elle donne aux blessés, a aussi droit aux éloges.
« Le général en chef fera valoir auprès du gouvernement les
1 Campagne d'Afrique, Fcrncl.
» D. t ils (oniiiiunk(ut's par M. le duc dos Cars.
360 UISTOHiE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.
services de tous. Il réclamera les bontés du roi pour ceux qui s'en seront rendus les plus dignes.
« Toutes les fois que l'armée a combattu, le feu des bâtiments du roi a appuyé ses mouvements et a puissamment contribué au succès que nous avons obtenu. »
Le lendemain de la victoire de Staouéli était un dimanche. On célébra la messe sur un autel improvisé dans le camp deHdi- Ferruch, au pied de la hauteur que couronne le marabout. « Le grand palmier de la fontaine, dit un témoin oculaire1, était comme une colonne de ce temple illimité, et le ciel en était la voûte. Ce sacrifice semblait sanctionner le retour de la civilisation sur cette plage. »
S1DI-KALEF.
Les troupes étaient pleines d'espoir et d'ardeur. Plus que jamais elles tenaient pour certain le résultat de la campagne. Le succès conduit au succès par la confiance qu'il donne au vainqueur et l'épouvante qu'il jette au vaincu. Notre armée avait surmonté les premières difficultés du débarquement; elle avait repoussé victorieusement une attaque générale de l'armée ennemie; elle l'avait vaincue et s'était emparée de son camp; elle occupait maintenant, à deux lieues du rivage, la seconde position militaire qu'on rencontre sur la roule d'Alger.
Staouéli ne ressemblait en rien aux lieux habités de l'Europe; c'était un beau pays, célèbre par ses fontaines et l'abondance de ses eaux, ce qui engageait les Arabes à y dresser fréquemment leurs tentes; mais on n'y voyait, sauf quelques ruines romaines,
1 M. d'Ault-Dumtnil