‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 102 sur 183 · ALGER APRÈS LA BATAILLE · texte numérisé non relu

ALGER APRÈS LA BATAILLE

vent, les vaincus expliquèrent la perte de la bataille par une circonstance extraordinaire et fortuite : la défection des Kabyles. Que les Kabyles aient pu céder au ressentiment d'une injure en se retirant dans leurs montagnes après l'échec éprouvé par Tannée turque dans l'attaque des lignes françaises, cela est possible; mais celte retraite n'occasionna point l'échec, elle le suivit. Les janissaires et les contingents arabes avaient été victorieusement repoussés quand notre mouvement offensif commença. La détection des Kabyles ne fut donc qu'un des incidents de la déroute, au lieu d'en être la cause. Du reste, on avouait que cette déroute avait été aussi complète que possible. Les Turcs ramenaient quinze cents blessés, mais ils déclaraient que, malgré leur habitude d'emporter ceux des leurs qui tombaient, ils avaient laissé un bien plus grand nombre de blessés, sans compter les morts, sur le champ de bataille. Les évaluations de notre état-major, qui portaient à 5,000 les hommes mis hors de combat dans leur armée, n'étaient donc point exagérées. Pour ces quinze cents blessés aucun secours n'était préparé. 11 fallut que le jeune médecin allemand, qui se trouva seul chargé, en l'absence de tout autre homme de son art, de porter secours à toutes ces souffrances, improvisât tout. Appelé le 10 juin, à quatre heures de l'après-midi, par le ministre de la justice, pour être investi de ces fonctions, on lui adjoignit, sur sa demande, comme infirmiers, vingt et un barbiers juifs ou maures, auxquels il fut obligé de faire donner la bastonnade pour stimuler leur zèle et diminuer leur dureté. Le ministre de la justice lui envoya de vieilles toiles déchirées, dont on ne pouvait plus se servir pour en faire des tentes; il en fil des bandages. Sur les vingt et un infirmiers, qu'il faisait garder à vue pour les empêcher de s'enfuir, cinq seulement parvinrent à panser tant bien que mal les plaies, les autres furent employés à faire de la charpie. Quand, à dix heures du soir, le jeune médecin, harassé de faliMUJS, couvert de sueur, la tête pleine de vertiges, se retira, incapable de continuer son œuvre sans prendre quelque repos, les cris déchirants de plusieurs centaines de blessés auxquels il

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n'avait pu donner aucun soin le suivirent. Notez que dans la caserne où il avait fait réunir le plus grand nombre possible de ces malheureux, il n'y en avait que 800; on en avait répandu 710 autres dans plusieurs bâtiments. 11 n'avait pas même pu voir ces derniers.

A la nouvelle de la défaite des musulmans à Staouéli, la consternation avait été grande dans la ville. Plusieurs craignirent de voir arriver les vainqueurs. Pfeilîcr, dans son impatience de captif et son inexpérience de jeune homme, ne pouvait s'expliquer le retard qu'ils mettaient dans leur marche. Les musulmans, découragés, répétaient sans cesse : Allah dan {ccte vient de Dieu), et le témoin oculaire des terreurs algériennes assure que, si notre armée était arrivée sur les pas des fuyards, elle serait entrée dans Alger sans coup férir.

Cela est improbable, sans être tout à fait impossible ; mais, à la guerre comme en politique, on fait rarement tout ce qu'on pourrait faire, parce qu'on ne sait jamais tout ce qu'il faudrait savoir. Le mieux est d'agir avec sûreté. Avant la tin du jour, cette panique était dissipée. Le dey réunissait le soir même ses ministres et ses principaux ofiieiers en divan; les ulémas turcs et arabes formèrent une autre assemblée, dont il devait prendre l'avis. Le résultat de ces délibérations fut l'envoi de nombreux courriers qui partirent dans toutes les directions, pour commander aux troupes éparses dans la campagne de se réunir. En même temps, on résolut d'achever de mctlrc en défense le fort de l'Empereur, construit au sud de la ville, et qui par conséquent la protégeait contre les Français. La nuit fut employée à en compléter l'armement. Une garnison de 2,CÛ0 hommes alla s'y installer. Toute la ville, excitée par les prédications des ulémas, avait passé de l'abattement à la fureur. Au point du jour, on vit partir plusieurs milliers d'hommes pour marcher au-devant des Français; ils criaient en sortant d'Aller: « Nous sommes prêts à mourir pour le service de Dieu!» Des troupes de Kabyles et d'Arabes les rejoignirent dans la matinée du 20 juin, de sorte qu'ils formèrent dès lors un corps

de 18 à 20,000 hommes qui couvrait Alger; plusieurs milliers d'hommes vinrent bientôt grossir leurs rangs. Ils étaient sous le commandement de Mustapha, bey de Titery, le plus habile des généraux africains, qui, bien décidé à éviter une bataille rangée, commença à harceler, nuit et jour, l'armée française, dont il ne pouvait s'expliquer l'immobilité dans sa position de Staouéli.

Cette immobilité s'explique pourtant. Le commandant en chef de l'expédition française avait renoncé avec peine à pousser plus avant la victoire de Staouéli ; mais, averti par l'histoire1, il avait sagement pensé qu'il importait surtout de ne point faire un pas en avant qui pût être suivi d'un pas rétrograde; or les moyens de transport, les vivres, les munitions même, tout lui manquait encore pour entreprendre le siège d'Alger. Sa correspondance officielle et secrète porte la trace du combat qui s'était livré dans son esprit et des motifs qui avaient fixé sa résolution, o Depuis le combat du 19 juin, écrivait-il à la date du 22 juin 1850 au ministre de la guerre, l'ennemi ne montre que quelques détachements épars. H paraît certain que la plupart des Arabes se sont éloignés, que les Turcs restent enfermés dans les murs d'Alger et qu'une vive fermentation s'est manifestée parmi eux. Dans cet état de choses, je n'aurais pas hésité à porter l'armée en avant si les chevaux de l'artillerie de siège et ceux de l'administration avaient été débarqués. Les bâtiments qui les transportent devaient partir le lô de la baie de Palma, des vents de sud-ouest les y ont retenus jusqu'au 18 ; depuis lors le calme a été presque constant, et ils ne sont pas encore en vue. J'ai pensé que l'investissement ne devait se faire que lorsqu'on aurait la certitude que les travaux de siège ne seraient pas interrompus par le manque de munitions et que les subsistances seraient assurées pour trente jours*. »

1 On se souvient que Tannée de CbaHes-Quint, après un succès obtenu dans un combat défensif, vit ses efforts se briser contre les remparts d'Alger. * Kapport du 22 juin 1850.

Cette sage détermination du général en chef est justifiée par le témoignage de l'intendant en chef de l'armée d'expédition, qui déclare que « le petit nombre de voitures et de mulets dont l'administration pouvait disposer alors ne permettait pas d'éloigner l'armée de ses magasins *. »

Dans sa correspondance intime avec le baron d 'Haussez, ministre de la marine, M. de Bourmont laissait voir d'une manière plus claire d'où venait l'obstacle qui arrêtait la marche victorieuse de l'armée. « Monsieur le baronet cher collègue, disait-il, notre débarquement s'est opéré à merveille, et je dois rendre justice au zèle que M . l'amiral et presque toute la marine ont montré en cette circonstance. Cependant je ne puis m'empêcher de vpus témoigner mes regrets des retards qu'éprouvent, en ce moment, les convois partis de Palma après nous. Leur arrivée eût réparé, autant qu'il était possible de le faire, la perte de temps que nous avions éprouvée, et le débarquement du 14 juin, qui ne peut être pour nos affaires aussi avantageux que celui que j'espérais faire le 2, aurait eu un bien plus haut degré d'importance par la rapidité du succès. Aujourd'hui peut-être Alger serait investi et les Arabes se déclareraient pour nous. Mais, malgré mes instances, M. l'amiral n'a jamais voulu consentir à faire partir tous les convois avec les escadres de guerre, ni même à vingt-quatre heures de dislance. Aussi, depuis huit jours, nous do moi irons m attendre nos approvisionnements, sans lesquels la prudence me défend d'avancer dans un pays coupé, inconnu, et qui n'offre aucune ressource positive. La journée du 19 aurait été plus brillante, plus décisive, et nous aurions poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes d'Alger, si j'avais pu faire porter des vivres en quantité suffisante pour nourrir les troupes ; mais les moyens de transport nous manquaient absolument, et, comme je ne voulais pas m'exposer au moindre pas rétrograde, parce qu'en diminuant peut-être la confiance des troupes, qui ne comprennent pas tou-

1 M. le baron Dcnniée constate que l'administration n'avait alors a torn» que quarante à cinquante caissons à deux roues, et soixante mulets de bal. Précis historique et administratif, etc., par le baron Denniéc.

jours le véritable motif d'un mouvement, j'augmenterais infailliblement celle de l'ennemi, j'ai été obligé de m'arrèter. Je suis loin d'accuser les intentions de M. l'amiral, je les crois trèsbonnes, et je l'ai vu parfaitement disposé à faire tout ce qui dépendait de lui pour favoriser l'heureux résultat du débarquement. Je n'en puis dire malheureusement autant de quelques-unes des personnes qui l'entourent1. »

Ceux qui connaissent l'influence d'une première impression sur un esprit naturellement attaché à ses idées, comme l'était celui de l'amiral Duperré, adopteront le jugement d'une équité bienveillante portée sur cet illustre homme de mer par le commandant en chef, qui, tout impatient qu'il fût des retards causés par les mesures de l'amiral, n'accusa jamais sa loyauté ni ses intentions. Dans cette persistance de M. Duperré à ne point faire partir les convois avec l'escadre de guerre, ni même vingt-quatre heures plus tard, on reconnaîtra la trace du premier plan qu'il présentait au gouvernement, à la date du 2 mars 1850, en partageant la flotte en six divisions qui seraient arrivées successivement à jour nommé, du point du rendez vous, c'est-à-dire de Palma, sur la côte d'Alger, pour opérer six débarquements; de sorte que le seul débarquement des troupes aurait demandé six jours, et que l'on aurait eu, le vingt-septième jour seulement, la partie du gros matériel d'artillerie, des objets de campement et d'administration qui n'auraient pas été embarqués à bord des bâtiments de guerre. En rectifiant son premier plan, l'amiral Duperré n'avait pu se résoudre à l'abandonner complètement. Le séjour de la flottille du convoi à Palma représentait la part faite à sa première idée. Comme tant d'autres hommes supérieurs, il n'avait pu secouer complètement le joug de ses préventions. 11 voyait toujours l'expédition à un point de vue pessimiste, avec une disposition naturelle à s'exagérer ses mauvaises chances et ses obstacles; c'est ce qui explique la lenteur et l'hésitation de plusieurs de ses mesures.

1 Lettre du général en chef au ministre de la marine. (Documents communiqués par la famille du maréchal de Bounnont.)

En outre, il y avait dans son entourage des hommes, possédant sa confiance, qui renchérissaient sur ses dispositions. Dans sa correspondance intime avec le baron d'Haussez, le commandant en chef se plaint formellement d'un de ces officiers qu'il signale comme « s'étant montré le plus opposé de tous aux mesures qu'il a témoigné le désir de prendre pour le succès de l'expédition. » Cet officier1 avait l'oreille de l'amiral, qui avait écarté de lui, au début, les hommes de mer favorables à l'expédition et par conséquent ceux qui connaissaient d'une manière pratique la côte d'Alger, surtout le capitaine de frégate Dupetit-Thouars, sur le témoignage et sur les plans duquel l'expédition avait été entreprise*. Le cœur humain est ainsi fait : les supérieurs ne pardonnent guère à leurs inférieurs le tort d'avoir eu raison contre eux, et ce n'est que par un effort héroïque que les plus grandes âmes parviennent à se vaincre ainsi elles-mêmes.

L'amiral Duperré n'arriva point à cette hauteur. Le capitaine Dupetit-Thouars, qui eût pu rendre tant de services à bord du vaisseau amiral, avait été relégué dans la réserve; il était dans une sorte de disgrâce. Nous trouvons dans une lettre écrite par le général en chef au ministre de la marine, après la bataille de Staouéli, le paragraphe suivant, qui ne permet pas d'en douter : o J'éprouve le besoin de recommander particulièrement à votre bienveillance M. le capitaine Dupetit-Thouars, car la manière dont il s'est exprimé à Paris sur la possibilité de l'expédition ne lui a pas valu les suffrages des officiers généraux de la marine, et il serait très-possible qu'il ne fût proposé à Votre Excellence

1 C'était M. Rcmquet, major de Tannée.

* Au moment du débarquement, c'est-à-dire le 14 juin, il est juste de le consUiter, le vice-amiral Duperré avait cependant auprès de lui M. Lemanï, lieutenant de vaisseau, premier adjudant du commandant Massieu. • Cet officier, qui avait fait, tout récemment, un travail d'exploration et de sonde des deux haies a lest et a l'ouest de Torre-Chica, érrit-il au ministre de la marine, se trouvait détache près de moi. Les renseignements qu'il m'a fournis n'ont pas peu contribué à l'heureux résultat que nous avons obtenu.» (Rapport du vice-amiral Duperré au ministre fie la marine. Baie de Sidi-Ferruch, 25 juin 1830.)

pour aucune récompense. Cependant son brick 1 est un des bâtiments qui nous ont le plus utilement servi le jour du débarquement et dans les opérations ultérieures, en appuyant notre gauche de son feu *. »

Il suffira d'ajouter que le général en chef ne s'était point trompé dans sa prévoyante sollicitude. En effet, il recevait, à peu de temps de là, du ministre de la marine, une réponse datée du 8 juillet 48">0, qui contenait ce qui suit : a Les notes que vous me donnez sur quelques officiers de la marine fixeront mon opinion. L'amiral a affecté de ne faire aucune mention des capitaines de frégate Dupelit-Thouars et Gay de Taradel; je ne les proposerai pas moins au roi pour le grade de capitaines de vaisseau. Je mettrai votre lettre sous les yeux de Sa Majesté, afin de lui faire connaître tout ce qu'il y a eu de patience et d'abnégation dans vos procédés avec M. Duperré s. »

Ces détails intimes, et jusqu'ici inconnus, éclairent une page d'histoire. Ils serviront à expliquer plus tard la conduite du gouvernement de Charles X envers le commandant en chef de l'expédition et le commandant de l'armée navale, et l'inégalité des récompenses, motivée par l'inégalité des services. C'est là un motif décisif pour les publier. L'amiral Duperré, avec une loyauté réelle, des talents remarquables, mais cependant au-dessous d'un si grand commandement, commit, dans cette circonstance, une faute d'appréciation, parce qu'il jugea théoriquement une question d'exécution, sans réunir les éléments pratiques nécessaires pour former son jugement, et il aggrava cette faute par le tort d'un caractère naturellement rude et fâcheux. Il faut prendre son parti de l'imperfection humaine. Il n'y a que les héros de roman qui soient sans défauts;

* Le Griffon; il avait puissamment contribué au succès de l'aile gauche dans la bataille de Staouéli.

* Documents communiqués par la famille du maréchal de Rourmont.

1 Nous transcrivons littéralement ce passage sur la lettre originale du baron d'Haussez, que nous avons sous les yeux. (Documents et correspondances communiqués par la famille du maréchal de Bourmout.)

les héros de l'histoire sont un mélange d'ombre et de lumière; on doit les montrera la postérité tels qu'ils furent.

Oblige de suspendre le cours de ses succès, le général en chef n'omit rien de ce qui pouvait les consolider. Le chemin improvisé sous la direction intelligente du général Valazé, entre Sidi- Ferruch, qui demeura la place de dépôt, et le camp d'opération établi à Slaouéli, fut perfectionné dans les cinq jours qui suivirent la bataille. Cette route militaire offrait, du rivage à Staouéli, un développement de 8,000 mètres, sur une largeur de 10 mètres. Les retranchements, destinés à former la presqu'île, furent achevés et armés de 24 pièces de canon. Deux redoutes s'élevèrent en outre pour protéger le parcours de la ligne qui reliait Sidi-Ferruch à Staouéli. La première occupa une extrémité du rideau qui dominait la plaine en avant du camp retranché; au moyen de petites avancées, réunies en forme de chemin couvert dansla direction de Sidi-Kalef. on obtint un bon flanquement pour la défense de cette route. La seconde redoute, en avant de Sidi-Kalef, tracée dès le 10 juin au soir, fut terminée peu de jours après, et armée par l'artillerie. Cette redoute fut construite par le lieutenant du génie Lamoricièrc, nom qui devait grandir sur cette terre. Les trappistes ont bâti depuis, sur cet emplacement même, leur couvent. On se voyait d'une redoute à l'autre; mai<? comme cependant elles étaient séparées par une distance de 4,000 mètres, on établit, pour les relier, sur l'emplacement d'une batterie ennemie, enlevée dans la journée du 10 juin, un blockhaus qui assura le parcours des convois du camp dé dépôt au camp actif. Cette voie, sans cesse parcourue par des soldats de la troisième division, des matelots qui allaient visiter le camp pris sur les Arabes, des artistes empressés de parcourir la côte d'Afrique à la suite de notre armée, des cantinières avec leurs mulets chargés de provisions, produisait l'effet d'une de et s grandes voies de communication qui conduisent à Paris. Ces travaux et la continuation du débarquement des provisions et de>

1 Rapport du général Valazé au général en chef.

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