DÉBRIS DE L'ORGANISATION TURQUE
outre, dans chacune des trois villes où résidaient les beys , comme dans la plupart des autres, les Koulouglis, hommes de main et de resolution, formaient une milice belliqueuse qu'on réunissait au besoin. Enfin il y avait, parmi les tribus arabes de la plaine, cette force associée au gouvernement turc, qu'on appelait le maghzen.
Nous avons dit 1 comment les tribus maghzen payaient en service militaire leur redevance au peuple dominateur, levaient pour lui l'impôt, et en gardaient leur part. 11 y a un mot caractéristique qui établit la différence entre les maghzen et les tribus contribuables : « L'Arabe, disait un des membres d'une tribu maghzen, est la vache, le maghzen est le berger; la vache fait le lait, le berger le boit. » Les maghzen fournissaient aux beys une cavalerie auxiliaire. C'était la gendarmerie indigène de la domination turque, redoutée comme elle pendant son existence, odieuse après sa chute.
La seule fonction gouvernementale des Turcs était la levée de l'impôt. Hors de là, ils ne faisaient rien dans le pays, rien pour le pays. La levée de l'impôt était confiée au bey. 11 avait pour auxiliaire dans cette opération sa petite garde turque, le maghzen, cavalerie arabe de la plaine, les Koulouglis, milice des villes, et, quand les obstacles étaient trop grands, la milice turque venait prêter main-forte. Le dey et les beys prenaient souvent aussi à leur solde quelques troupes auxiliaires d'inlanterie, recrutées parmi les Kabyles, particulièrement dans la tribu des Zouwawa, entre Dclys et Bougie. C'est l'origine du nom deZouawes. Dans le cas de guerre, toutes les tribus devaient leur contingent d'hommes à cheval.
Hors du centre de leur domination, les Turcs n'intervenaient pas dans la justice. La loi, c'était le Coran; le juge, c'était le prêtre, le cadi. Quand un homme avait commis un crime cl refusait de paraître devant le cadi, on disait qu'il tombait sous la juridiction du maghzen. Cela voulait dire qu'il était hors la
1 Voir ttntiwhiction, page 77.
loi, et c'est la signification du mot Kharji qu'on lui appliquait, et qui éveille la même idée que celui d'Out-law et de hors la loi. Il avait abdiqué son droit à la justice; en récusant la juridiction du cadi, il tombait sous la juridiction de la force. Le maghzen le traitait à merci.
Ce gouvernement singulier avait été soutenu pendant plusieurs siècles, malgré le petit nombre des dominateurs, par trois causes très-distinctes. La première, c'était la terreur: les Turcs excellaient à employer ce ressort. Quand les populations s'agitaient, ils appesantissaient le joug, et la vengeance inexorable qu'ils tiraient des révoltés, venant s'ajouter au souvenir de celle qu'ils avaient exercée dans le passé, entourait leur puissance d'une auréole sanglante qui intimidait les plus hardis. A la terreur venait s'ajouter le respect. Les Turcs se posaient comme les protecteurs des populations musulmanes contre les chrétiens, comme les libérateurs du sol que les Espagnols avaient longtemps occupé, comme les champions de la guerre sainte qu'ils ne cessaient de faire contre les infidèles sur la Méditerranée ; de là le nom de porte de la guerre sacrée donné à l'entrée de plusieurs ports de l'Afrique. Enfin, quoique leur gouvernement fût à la fois concussionnaire et exactionnaire, il avait aux yeux des populations un mérite, c'était de ne pas chercher à intervenir, l'impôt une fois acquitté, dans les affaires intérieures des tribus, de les laisser s'administrer, et vivre selon leur génie, leurs usages, et à leur guise.
La chute du gouvernement turc à Alger, par suite de notre conquête, n'entraînait pas nécessairement l'abolition de la puissance turque dans les trois beyliks. Les beys restèrent débouta Titery et à Constantine, parce que les éléments de l'organisation sur laquelle ils s'appuyaient, les maghzen et les Koulouglis, avaient un intérêt de salut comme de puissance à ne pas se dissoudre, exposés qu'ils étaient, oppresseurs de la veille, à la réaction des opprimés qui devait naître dès le lendemain. Le bey d'Oran était dans de moins bonnes conditions. Le siège de sa domination, placé sur la côte, était accessible et vulnérable; nous pou-