ZOUAVES
et prirent uue extension qu'elles n'avaient point eues jusque-là. Nous fûmes à portée d'étudier leur caractère, leurs mœurs, leurs habitudes, leurs usages, et de rcuuir ainsi les renseignements qui avaient manqué au gouvernement, à l'administration, aux chefs militaires, non-seulement pour conquérir l'Algérie, mais pour la pacifier et la gouverner. Le bureau arabe fut créé en 1832, sous l'intérim du général d'Avisard, par le général Trézel, chef d'état-major du corps d'occupation. « Le premier chef du bureau arabe, dit un écrivain qui un peu plus tard le dirigea lui-même1, fut M. de Lamoricière, capitaine au bataillon des zouaves. On ne pouvait faire un meilleur choix. Cet ofiieier connaissait déjà assez bien l'arabe pour traiter directement avec les indigènes, et les fonctions auxquelles il était appelé devaient nécessairement lui faire faire de rapides progrès. 11 est de plus homme de résolution, plein de ressources dans l'esprit, et animé de la généreuse ambition de se distinguer par quelque chose de grand et d'utile. En se rendant plusieurs fois seul au milieu des Arabes , il prouva le premier que l'on pouvait traiter avec eux autrement que la baïoimette au bout du fusil 1 . »
Ce lut également au début de cette première période, au mois d'octobre 1850, que Ton jeta les bases de la formation du corps des zouaves, appelé à une si haute renommée militaire. Afin de remplir le vide que le départ de plusieurs régiments pour la France laissait dans l'armée, dit le capitaine d'état major Pélissier, un arrêté du 1er octobre 1830 ordonna la formation de bataillons indigènes sous le nom de bataillons de zouaves. M. de Bounnont avait conçu le projet de cette organisation, mais il n'avait pas cru devoir le mettre en exécution dans la position précaire ou il se trouvait. Les zouaves ou plutôt les zouaouas sont des Kabyles indépendants de la province de Constantine qui vendent leurs services aux puissances barbaresques,, comme le font les Suisses en Europe *.
1 M. E. Pélissier, capitaine tl'élat-majoi , chef du bureau arabe!» Alger en 1852 et 1853. {Annales algériennes, tome II', paire 72.) * Annales algériennes, tome 1", pag»? 218.
Plus tard. la proportion des indigènes diminua peu à peu. dans ce corps d'élite, et comme l'historien des zouaves Fa raconté dans l'historique plein d'intérêt qu'il a tracé de ce corps illustré par tant de faits d'armes, les volontaires de la Charte, presque tous enfants de Paris, y entrèrent. Avec les années, les zouaves ne gardèrent de leur origine que le nom, l'uniforme indigène, et l'esprit primitif de leur formation qui y attira les esprits ardents, les caractères aventureux qui font souvent les grandes fortunes de guerre. Un de ceux qui les commandaient, le capitaine de Lamoricière, leur imprima, plus que tout autre, les allures de son esprit, l'activité que rien ne lasse, l'audace que rien n'étonne, l'impétuosité que rien n'arrête, avec une certaine indépendance de caractère qui exige, de la part de ceux qui commandent, une fermeté inébranlable sur les points essentiels, tempérée par une indulgence calculée sur les points secondaires. Avec une pareille troupe bien menée, on devait faire et Ton fit des prodiges. Plusieurs des officiers les plus distingués de l'armée commandèrent successivement les zouaves.
Dans ces corps mixtes qui mettaient en présence les deux nationalités, dans les bureaux arabes, où l'on se trouvait également en contact avec l'un des principaux éléments de la sociétéalgérienne, et dans un petit cercle d'officiers portés à la méditation, naquirent les idées qui montèrent peu à peu dans les régions plus élevées, et rallièrent tous les esprits droits au système dont l'adoption devait amener la pacification et la soumission de l'Algérie. On découvrit que la tribu était l'analogue oriental de la commune, qu'au lieu (ressayer de la détruire il fallait l'accepter et l'employer. Ceux qui, accueillant cette découverte, pensèrent qu'on pouvait organiser quelque chose en Algérie, furent, dan* ces premiers moments, peu nombreux. La plupart arrivaient avec la routine des idées reç ues, et ce lieu commun théorique qui dispense de toute réflexion : la où est le drapeau français, là est la France avec ses lois, ses codes, ses institutions, ses habitudes et ses mœurs. D'autres, moins naïfs, regardèrent, au commencement de leur séjour, l'Algérie comme un champ de
ORÀN BT TITERV OCCUPÉS. 547 bataille héroïque où la France pouvait former ses armées à la guerre. Mais quelques-uns persistèrent à croire que l'Algérie pourrait devenir autre chose qu'un champ de bataille, si l'on renonçait à tenter la destruction de l'unité élémentaire et indestructible du pays, la tribu arabe ou kabyle, et que si l'on entrait en relation avec les populations, si on consentait à les gouverner d'une manière conforme à leur génie et à leur manière detre, on obtiendrait des succès plus précieux et plus durables que les succès militaires. On sourit la première fois que ces idées furent énoncées. Un peu plus tard, on les écouta davantage, mais on accusa ceux qui les émettaient de vouloir renouveler le gouvernement des Turcs. Le jour allait venir où ils seraient compris, et le maréchal Valée devait avoir, le premier, l'honneur d'appliquer ce système déjà entrevu par plusieurs.
En attendant ce jour, on combattit avec des succès divers Deux résultats caractérisent cette première période de combats : on en finit avec la domination turque ; on voit commencer la domination arabe, avec laquelle il faudra lutter dans la période suivante. AOran, le bey se retira de lui-même, on l'a vu. ATitery il suffit, en 1850, d'une expédition du général Glausel. 11 jeta lê bey sur une insurrection des Arabes de la plaine, qui le rejetèrent sur nos baïonnettes : comme nous ne menacions que son pouvoir, et qu'ils menaçaient sa tête, il aima mieux se rendre à nous. Mais, ignorants, comme nous l'étions, des intérêts, des idées, des mœurs des populations, nous ne sûmes rien organiser de nature à pourvoir à la vacance gouvernementale dans les deuxbeyliks. Les Turcs cessèrent d'y régner, mais nous n'y régnâmes pas à leur place. Nous occupâmes quelques points qu'il fallut ravitailler au prix de marches pénibles, de combats dangereux, qui plusieurs fois tournèrent à notïe désavantage, plus souvent à notre gloire, mais sans fonder notre souveraineté.
Les populations, maîtresses de la campagne, étaient dans l'ivresse d'une indépendance que nous leur avions conquise sur les Turcs, et qu'elles avaient au moins à moitié conquise mji nous. Bientôt, entre ces tribus rivales, l'indépendance se changea
5i8 TABLEAU DE LA CONQUÊTE DE L'ALGÉRIE,
en une affreuse anarchie qui fit éprouver le besoin d'un pouvoir modérateur. Abd-el-Kader, fils de nos fautes et de son génie, fut prêt avant nous. Son gouvernement sortit de cette anarchie, parce que l'Algérie éprouvait la nécessité d'un gouvernement : ses titres furent sa supériorité sur ses compatriotes, quelques combats heureux contre nous, et les traités favorables que signèrent avec lui plusieurs de nos généraux.
Notre tâche fut plus difficile à Constantine qu'à Oran et à Titery. Cette difficulté s'explique. Nous ne pouvions y aller par mer, comme à Oran, et nous en étions plus loin que de Titery; les obstacles qui nous en séparaient étaient en outre plus considérables et plus nombreux, et le bey de Constantine, Ahmed, trouvait dans la population, qui craignait l'anarchie, un concours que n'avaient trouvé ni le bey de Titery ni le bey d'Oran. Le maréchal Clausel, lorsqu'à l'époque de son premier gouvernement il voulait donner Constantine à un prince de la famille régnante de Tunis, comptait que Tunis se chargerait de réduire Constantine. Lorsqu'il revint en Algérie, il nomma bey de Constantine un homme du pays que le premier succès de nos armes avait rallié à notre cause, Yousouf, un de ces esprits aventureux, un de ces caractères mêlés d'adresse et d'audace, de l'espèce des mameluks, .et qui sans savoir clairement d'où ils viennent, aspirent à tout Yousouf s'était persuadé à lui-même et avait persuadé au maréchal Clausel qu'il avait de nombreuses intelligences à Constantine, et qu'une démonstration militaire suffirait pour déterminer un mouvement en sa faveur.
Pour ne rien cacher, il faut ajouter que le maréchal Clausel se trouvait dans une situation à avoir besoin de croire aux promesses de Yousouf. Il avait présenté en France, en 1856, un plan d'occupation générale de l'Algérie, et il était parti avec l'espoir plutôt qu'avec la certitude devoir ce plan adopté. Peu de temps après son départ, le ministère de M. Thiers, avec lequel il s'était concerté, avait fait place à un ministère nouveau. Le maréchal Clausel avait espéré imposer ce plan à ce ministère, dont les opinions politiques s'éloignaient des siennes, et son aide de