PRISE DE CONSTANTINE
H octobre que les feux de la batterie de brèche déterminèrent un cboulement, à dater duquel la possibilité de donner l'assaut fut certaine. Le 12 octobre 4857, avant de lancer les colonnes d'attaques, le général Damrémont, dont les talents militaires étaient rehaussés par les qualités morales les plus élevées, fit sommer les assiégés de se rendre, en leur envoyant un parlementaire, chargé de les éclairer sur leur position. Ce parlementaire, qui était un jeune soldat du bataillon turc, revint le lendemain avec la réponse suivante : « Il y a à Constantinc beaucoup de munitions de guerre et de bouche. Si les Français en manquent, nous leur en enverrons. Nous ne savons ce que c'est qu'une brèche ni une capitulation. Nous défendrons à outrance notre ville et nos maisons. Les Français ne seront maîtres de Constantinc qu'après avoir égorgé le dernier de ses défenseurs. » En recevant cette réponse, le général Danrémont s'écria : « Ce sont des gens de cœur, eh bien, l'affaire n'en sera que plus glorieuse pour nous!»
Le succès des opérations du siège paraissait certain. Dans peu d'heures la brèche devait être praticable. Le temps était magnifique. Tout respirait, dans notre camp, la joie d'une prochaine victoire. Le général Damrémont partageait celle joie; l'avenir se présentait à ses regards avec un aspect riant; encore un peu de temps, il allait avoir réparé l'échec de nos armes, mis la France en |>ossession d'une ville importante, et conquis le grade militaire le plus élevé auquel on puisse arriver. Il mit pied à terre avec M. le duc de Nemours, un peu en arrière des ouvrages, et, se dirigeant vers la tranchée pour examiner les travaux de la nuit, il s'arrêta snrlc chemin qui y conduisait, à un point très-découvert, d'où il se mit à observer la brèche : il était huit heures et demie du matin. Le général Rulhières, qui s'était porté au-devant de lui, lui rappela le danger qu'il courait. « C'est égal, » répondit il avec cette impassibilité qui était le caractère de son courage. Ce hit son dernier mot. Au même moment un boulet parti de la place le renversa sans vie. Il mourait de la mort deTurenne. Le général Perregaux, en se penchant sur lui. reçut une balle au front et tomba grièvement blessé sur le corps de son chef et de son ami.
Le général Valée, averti en toute hàtc, fit couvrir d'un manteau le corps du général Dainrémont, qu'on transporta silencieusement sur les derrières, et prit le commandement en chef. Dans les premières heures de la nuit du 12 au 10 octobre, on continua à tirer sur la brèche. Le 15 octobre, à trois heures et demie du matin, on la reconnut. A quatre heures, les trois colonnes d'assaut étaient a leur poste. La première était commandée par le lieutenant-colonel Lamoricière; la seconde, par le colonel Combes, ayant sous lui les chefs de bataillon Bedeau et I«cclerc: la troisième, par le colonel Corbin.
A sept heures du matin, le signal de l'assaut fut donné par le duc de Nemours, désigné comme commandant du siège par le général en chef. On entendit alors une voix stridente et déjà bien connue des zouaves qui formaient la première colonne d'attaque avec quarante sapeurs du génie et deux compagnies d'élite du c2e léger, jeter ces mots : a Mes zouaves, à vous! Debout! Au trot, marche! » En quelques moments, la brèche était escaladée au milieu d une vive fusillade qui couronna les remparts. La peinture a retracé la scène principale de ce terrible assaut de Constantine, fécond en épisodes à la fois douloureux et héroïques : Horace Vemet a montré le brave Lamoricière au sommet de la brèche, au moment de l'explosion qui fit de si grands ravages dans nos rangs, déjà décimés par l'éboulement qui écrasa le chef de bataillon de Sérigny ; le colonel Combes, arrivant après lui, va recevoir les deux blessures mortelles qui ne l'empêchèrent point d'aller rendre compte du succès à M. le duc de Nemours, chargé du commandement des troupes du siège. Il termina son rapport verbal par ces mots d'une simplicité et d'un calme héroïques : « Ceux qui ne sont pas blessés mortellement jouiront de ce beau succès. » Alors seulement on s'aperçut qu'une balle lui avait traversé la poitrine ; quelques heures après, ce héros avait cessé de vivre.
Entre les deux efforts successifs tentés par les deux colonnes d'assaut, avait eu lieu l'explosion terrible qui fit tant de victimes. La première section de la seconde colonne d'attaque arrivait sur
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la brèche, sous les ordres du chef de bataillon Bedeau, lorsque le lieutenant-colonel Lamoricière, qui, après avoir enlevé la brèche, avait enfin trouvé une issue conduisant à une porte intérieure où s'engagea un violent combat, sentit un mouvement d'oscillation qui ébranla le terrain : c'était une caisse contenant les réserves de poudre des indigènes qui, prenant feu, causa une première explosion. Cette explosion en amena presque immédiatement une seconde, le gaz enflammé ayant communiqué le feu aux sacs à poudre portés par les sapeurs du génie, et bientôt aux cartouchières mêmes des soldats. La presque totalité des hommes du lieutenant-colonel Lamoricière furent atteints. 11 demeura lui-même renversé sous les débris des murailles, et ses camarades portèrent un instant le deuil de cette jeune gloire.
La section du chef de bataillon Bedeau rencontra, en montant sur la brèche, une masse informe d'êtres humains noircis par la poudre, aux vêtements calcinés et fumants, aux chairs brûlées. De cette masse hideuse qui avait perdu la voix, la vue, l'ouïe, presque le sentiment, sortaient des gémissements inarticulés. La colonne d'attaque du colonel Combes, arrivant dans cette atmosphère de poussière, de poudre et de feu, couvrit ces gémissements par le bruit de ses tambours, de ses clairons et de ses cris : « En avant, en avant! » mille fois répétés. Au moment où le commandant Bedeau entraînait ainsi sa section électriséc, il rencontra une forme humaine qui, noircie par le feu, se soutenant à peine, répétait d'une voix éteinte ce cri des vaillants et des forts: «En avant! en avant! » C'était l'intrépide Leflo, alors capitaine de voltigeurs au 2e léger
Au milieu de ces épisodes, les progrès de nos colonnes, déjà maîtresses des abords de la ville, continuaient. Le général Valéc envoyait sans cesse de nouveaux détachements , composés chacun de deux compagnies, qui, pénétrant par la brèche sans
1 Remis de ses blessures, il devint chef de bataillon aux zouares, lieutenant-colonel h Orlcansvillc, sous le général Cavaignac, colonel du 52* de ligne, et enfin général de brigade en 1847, membre de l'Assemblée législative et l'un de ses questeurs en 1849.
désordre et sans confusion, allaient soutenir nos troupes en gagées dans la ville, et avançaient peu à peu en livrant un combat meurtrier de barricade en barricade et de maison en maison. Ce combat dura plusieurs heures, et la troisième colonne d'attaque était déjà tout entière dans la ville, lorsque le commandant en chef y envoya le général Rulhières, en le chargeant de donner plus d'unité aux efforts énergiques de nos troupes. Le général Rulhières, en arrivant à la hauteur des tirailleurs les plus avancés, vit accourir un Maure tenant à la main une feuille de papier écrite : c'était une demande de capitulation envoyée par le pouvoir municipal de Constantine. La partie la plus énergique de la population, ne pouvant plus défendre la ville et ne voulant point se rendre, tentait en ce moment même une retraite périlleuse à travers les ravins escarpés dont elle est entourée, et nos soldats eurent bientôt à détourner les yeux de l'horrible spectacle qu'offraient ces ravins, où gisaient, pèlemêle, des morts, des mourants, soldats, femmes, enfants, descendus dans ce gouffre en tourbillonnant les uns sur les autres, les uns pour fuir le péril, les autres pour ne pas se rendre à l'ennemi.
L'envoyé du pouvoir municipal fut conduit au général en chef, qu'il trouva à la batterie de brèche ; il apportait la soumission de la ville, qui se recommandait à la clémence du vainqueur, en rejetant l'opiniâtreté de la défense sur les Kabyles et les étrangers soldés. Le général Valée nomma aussitôt le général Rulhières commandant supérieur, et le chef de bataillon Bedeau commandant de la place de Constantine. 11 chargea ce dernier de se rendre immédiatement chez le cheik El-Beled , où étaient réunis les principaux de la ville, et lui remit une note écrite ainsi conçue : « La religion, les propriétés, les usages, seront respectés. Qu'aucun habitant n'abandonne sa maison; que l'on se confie dans la parole et la protection de la France. On déposera immédiatement les armes à la Kasbah. Les principaux habitants, soumis à l'autorité française, participeront à l'administration de la ville. »