‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 144 sur 183 · PRISE DE CONSTANTIN E · texte numérisé non relu

PRISE DE CONSTANTIN E

Quand cette communication eut été faite, l'anxiété peinte sur les visages disparut aussitôt, et l'aga en chef de la plaine, qui était présent à la réunion, se leva et dit au commandant Bedeau : « Si tu me promets de pareilles conditions pour les habitants de la plaine, et si elles sont exécutées, j'affirme qu'avant huit jours le marché de Gonstantine sera mieux approvisionne qu'il ne l'a été au temps du bey1.»

Le général Valée, en dictant les termes de cette capitulation, inaugurait la pensée du système qui devait, dans un temps donné, conquérir l'Algérie à la France. En effet, il substituait au gouvernement renversé par nos armes un gouvernement immédiatement possible et qui , avec les perfectionnements que devait apporter le temps, devenait un bienfait pour les populations indigènes, admises, dans une juste mesure, à participer à la direction de leurs a flaires sous la surveillance de l'autorité française.

A Constantine, les effets de cette heureuse pensée se firent sentir sur-le-champ. Les grandes familles de cette province furent prompte ment amenées à une soumission devenue facile pour elles. La chute du gouvernement turc ne fut pas suivie, comme elle l'avait été à Oran et à Titery, d'une dangereuse anarchie. La domination française s'établit sur une contrée assez étendue, sans avoir à subir les frais d'entretien d'un effectif militaire considérable : elle put donner à la contrée le plus précieux des biens, la paix, et en jouir elle-même".

1 Documents inédits.

* Parmi les noms des officiers qui se distinguèrent à la prise de Constantine, le général Valée cite en première ligne : M. le duc de Nemours, le lieutenant général baron de Fleury, les marécliaux de camp Tréiel et Rulhières, le capitaine de Salles, major de tranchée. Dans l'artillerie : le colonel de Tourneminc, les capitaines Courtois, le Bœuf. Pans le génie : les chefs d'escadron Vieux et de Villeneuve, les capitaines Niel et Boutault. Dans l'étal-major : le chef d'escadron Despinoy, les capitaines Borcl, Mac-Manon, de Crény, etc. Dans l'infanterie : le colonel Combes, le lieutenant-colonel Lamoricièrc, des zouaves ; les chefs de bataillon Montréal, Bedeau, Leclerc; les capitaines Levaillant, de Garderons, Hourrcaux, Saiiit-Amand, Danrobert, Mayran, Marulaz, etc.

Nous entrons, avec la prise de Constantine, dans la seconde période de notre domination en Afrique, celle de la paix relative qui suivit une première phase de luttes. On peut dire que le général Valée rendit à la France un service plus signalé par la manière dont il organisa le gouvernement à Constantine, que parla prise même de cette ville. S'il n'avait point fécondé ainsi sa victoire, elle serait demeuréeflérile pour nous, et le représentant de la nationalité arabe, l'heureux Abd-el-Kader, dont la puissance croissait de jour en jour, en aurait seul proGté, comme il profilait de la chute du gouvernement turc à Oran et à Titery ; de sorte que, dans ces deux provinces, nous semblions n'avoir triomphé que pour lui. Abd-el-Kader avait espéré qu'il en serait de même à Constantine, et le général Damrémont, craignant que l'événement ne réalisât cette espérance, hésita un moment à entreprendre une expédition désirée par cet habile adversaire.

C'est ici le moment d'exposer et d'expliquer les progrès de cette domination, qui s'établissait de proche en proche dans tous les lieux où la chute du gouvernement turc, renversé par nos armes, ne laissait debout que l'anarchie, et de caractériser la situation de l'Algérie après la prise de Constantine.

Deux traités consacrant les succès militaires obtenus par Abdel-Kader avaient fait sa fortune politique. Le premier avait été signé par le général Desmichcls, commandant de la province d'Oran, qui, après avoir guerroyé quelque temps contre Abd-el- Kader, crut faire une chose utile en mettant un terme à des cx-

péditions militaires sans résultats décisifs, par une convenlion qui, selon lui, devait procurer à la province un repos durable. Celui qui a besoin de la paix en fait les frais. Le traité signé en 1834 par le général Desmichels, sans le congé du général Voirel, reconnaissait Abd-elKader comme prince des croyants, donnait aux Arabes la liberté de vendre et d'acheter de la poudre, des armes, du soufre, tout ce qui concerne la guerre; ce qui équivalait à reconnaître leur indépendance. Enfin, ce traité plaçait le commerce d'Arzew, centre commercial de la province, sous le gouvernement d'Abd-el-Kader, et réduisait Mostaganem et Oran à ne recevoir que les marchandises nécessaires à leurs habitants.

Abd-el-Kader profita habilement de cette paix avec les Français, de la puissance réelle, du prestige et de la liberté d'action qu'elle lui assurait, pour réduire sous son obéissance toute la partie de la province d'Oran qui s'étend depuis le Chélif jusqu'à l'empire du Maroc. À partir de ce moment, il conçut l'espoir, et même il exprima prématurément l'intention de pacifier les tribus de l'est, jusque dans la Mitidja. 11 s'arrêta cependant devant une lettre très-ferme du maréchal Clausel, qui lui déclarait que le passage du Chélif par les troupes arabes équivaudrait à une déclaration de guerre contre la France. L'émir n'avait fait que suspendre l'accomplissement de ses projets. Lorsque le comte d'Erlon, après avoir provoqué, en 1855, le rappel du général Desmichels, à cause du traité signé par lui, fut retombé dans la politique des concessions, l'émir, qui entretenait auprès du gouverneur général un agent intelligent et actif, et savait ainsi tout ce qu'il pouvait oser impunément, ne craignit point de passer le Chélif, pour aller à la rencontre du chérif des tribus du désert qui marchaient contre lui et les Français. Le comte d'Erlon se résigna à subir la protection d'Abd-el-Kader, le remercia et lui envoya des présents par un ambassadeur, au lieu de le punir. Dès lors l'émir, traité en souverain, se considéra comme le maître de l'Algérie, et pensa que les Français se contenteraient d'y occuper quelques comptoirs sous sa protection.

Organisateur en même temps que guerrier, il pacifia les tri bus, nomma le bey de Titcry, celui de Miliana, institua un kaïd chez les Hadjoutes, qui habitaient dans la province d'Alger, un autre dans la tribu des Beni-Khalil, voisine de nos possessions. Ce fut immédiatement après ces événements (en juin 1855) que le brave général Trézel, commandant dans la province d'Oran, ayant voulu protéger, malgré la disproportion de nos forces avec celles de l'émir, des tribus qui avaient pris parti pour la France contre Abd-el-Kader, éprouva un échec très-grave sur la Macta, et fut sacrifié par le comte d'Erlon à la fortune de l'émir. Abd-el- Kader chercha plutôt à faire oublier sa victoire qu'à s'en prévaloir. 11 comprenait qu'elle était un danger pour sa fortune, puisqu'elle intéressait l'honneur de la France à la renverser. En effet, l'année 1835 ne s'était point écoulée avant que le maréchal Clausel, nommé de nouveau gouverneur de l'Algérie, revînt chargé de venger l'échec de nos armes dans la province d'Oran. Le jeune duc d'Orléans, qui avait voulu partager les périls de l'expédition, se conduisit de manière à mériter l'estime de l'armée dans cette campagne, dirigée par le maréchal Clausel avec cette haute expérience de la guerre et cette supériorité de tactique qui en firent une bonne école pour nos jeunes officiers; mais elle fut sans résultat politique, parce qu'au lieu d'établir un centre de domination française à Mascara, on se contenta de brûler à demi cette ville, dans laquelle Abd-el-Kader rentra de s que nos troupes furent éloignées.

C'était là la cause véritable de notre infériorité dans ces premières années de la guerre contre les Arabes, malgré notre supériorité militaire incontestable. Nous préparions longuement des expéditions contre des ennemis toujours prêts, qui n'acceptaient presque jamais des engagements à fond, se dérobaient devant nos colonnes après de vives escarmouches, et reparaissaient presque intacts pour inquiéter les retraites laborieuses qui suivaient toutes nos expéditions; c'est l'histoire de la campagne de Mascara, comme celle de Mostaganem, qui la suivit de près. 11 faut ajouter que le maréchal Clausel, en frappant de lourdes

contributions de guerre sur les habitants du pays qui nous étaient favorables, nous aliéna tous les esprits. Ces promenades militaires ne pouvaient point affaiblir, à plus forte raison détruire la puissance d'Abd-el-Kader. Quand le gros de nos troupes s'était retiré, il prenait d'éclatantes revanches. C'est ainsi que le général d'Arlange éprouva, sur la Tafna, un revers qui rappela celui de la Macta.

Il fallut envoyer de France, en juin 183G, le général Bugeaud à la tète de trois régiments, pour dégager nos troupes renfermées dans le camp de la Tafna, et ravitailler celles qui occupaient le méchouar de Tlemscn, sous les ordres d'un chef d'une fermeté éprouvée, le capitaine Cavaignac. Le général Bugeaud, qui faisait sa première apparition en Afrique, s'acquitta avec éclat de cette mission, battit Abd-el-Kader, le mit en fuite, après lui avoir fait éprouver des pertes considérables, ravitailla le méchouar, se rendit à Oran, et s'y embarqua pour la France, ou le grade d'officier général fut le prix de sa courte mais brillante campagne. Abd-el-Kader se releva bientôt de ce revers, qui n'atteignait point sa puissance dans sa source, et la situation de la province d'Oran demeura ce qu'elle était : nos troupes étaient à peu près bloquées dans la ville; les Douairs et les Smelas, nos alliés, étaient obligés de se réfugier sous notre canon, et l'on était contraint, pour ravitailler Oran et Tlemsen, de recourir à l'intermédiaire du juif Durand , l'agent ordinaire d'Abd-el- Kader, qui obtint le consentement ée l'émir, sous la condition que lui-même recevrait les marchandises européennes dont il avait besoin, et obtiendrait la remise des prisonniers faits par le général Bugeaud l'année précédente.

Au commencement de l'année 1857, et peu de temps après cet événement, qui, joint à la prise d'armes des tribus de l'est et au soulèvement de la Milidja, démontrait que la puissance d'Abd-el-Kaber, loin d'avoir décru, avait grandi, le général Bugeaud arrivait dans la province d'Oran, avec un commandement qui le rendait de fait indépendant du général Danirémont, nommé gouverneur général de l'Algérie. Sa mission était de

combattre l'émir à outrance, s'il ne parvenait point à signer avec lui une paix convenable.

Qn vit une fois de plus, dans cette circonstance, combien il importe de ne pas scinder les pouvoirs en présence d'un ennemi habile, qui sait profiter des divisions qui naissent naturellement d'attributions mal définies, môme entre les hommes les mieux intentionnés. Les instructions du général Damrémont étaient rédigées de manière à lui faire croire que le général Bugeaud ne pourrait rien faire sans l'avertir et rien conclure sans son attache1, et celles du général Bugeaud le portaient à penser qu'il pouvait signer la paix sans la sanction du gouverneur général. Abd-el-Kader profita adroitement de cet antagonisme, s'adressa au général Damrémont de manière à piquer au vif le caractère irritable du général Bugeaud et à l'amener à des concessions qu'il aurait peut-être hésité à souscrire sans cela.

Le traité de la Tain a, signé en mai 1857, mettait le dernier couronnement à la grandeur d' Abd-el-Kader; il ajoutait à ses possessions territoriales, et il donnait à sa souveraineté sur les tribus le prestige moral attaché à la sanction de la France. La France ne gardait que quelques points dans la province d'Oran : Mostaganem, Mazagran, et leur territoire, Oran, Arzew, et un territoire étroitement limité, à l est par la rivière de la Macla et le territoire d'où elle sort, au sud par une ligne partant du marais ci-dessus mentionné, passant par le bord sud du lacSebgha. et se prolongeant jusqu'à l'Oued-Maleh (Rio Salado), dans la direction de Sidi-Saïd, et le long de cette rivière jusqu'à la mer. Elle ne conservait même pas la province d'Alger tout entière. Alger, le Sahel, une partie de la plaine de la Mitidja, restaient sous sa domination; mais il demeurait convenu que l'émir administrerait la province d'Oran, celle de Titery, et toute la partie de la province d'Alger que le traité ne nous réservait pas.

L'émir devenait de fait souverain de toute l'ancienne Régence

1 Voir la lettre du ministre de la guerre, écrite à la date du 2 avril 1857, au général Damrémont, et la lettre du général Bugeaud portant la date du 25 mai de la même année. (Annales algériennes, tome 111, }>age 217.)

d'Alger, moins quelques territoires que le traité de la Tafna nous attribuait, et la province de Constantine que nous allions conquérir. Le texte dans lequel il reconnaissait la souveraineté de la France était équivoque, controversable ; il devait être et fut controversé1. 11 ne nous payait aucun tribut. Nous lui abandonnions le camp retranché que nous occupions à la Tafna, ainsi que Tlemsen et sou méchouar. Il acquérait par ce traité une telle prépondérance, que la nationalité indigène trouvait en lui son représentant, et que les tribus qui nous avaient été favorables n'avaient plus que la ressource de se faire pardonner les preuves d'amitié données à la France, en se livrant sans réserve à l'émir. 11 était à craindre que, chef temporel de ces populations, il ne devint bientôt leur chef spirituel, ce qui devait rendre son ascendant considérable.

Tel était le traité de la Tafna, qui rendait Abd-el-Kader trop grand en Algérie pour qu'il n'employât pas sa puissance à gran • dir encore, et qui faisait une position trop étroite à la France pour qu'elle s'en contentât longtemps. Le général Bugeaud, comme on le voit dans ses dépêches officielles, avait cédé à l'espoir de gouverner l'Algérie par les mains d'Abd-el-Kader, et c'était pour cela qu'il n'avait pas craint de le rendre si puissant*. Mais Abd-el-Kader était de la grande race des ambitieux; il avait des espérances trop hautes, et, il faut le dire, des sentiments trop élevés, des idées trop fières, pour consentir à être notre instrument. 11 se servait du général Bugeaud, qui avait cru se servir de lui. Ce fut alors qu'il tenta d'exécuter sur une grande échelle la pensée qu'il avait conçue d'élever un empire arabe sur les ruines de l'empire turc.

1 Le texte arabe voulait dire mot à mot : « Abd-el-Kader reconnaît qu'il y a un sultan des Français. »

* « Je trouvais des avantages à lui céder plus, parce qu'il nous offrait plus de garanties, plus de sécurité et plus d'avantages commerciaux que des beys sans influence qu'on voudrait établir entre l'émir et nous. C*e*t cet ordre d'idées qui m*a déterminé à outre-passer mes instructions.» (Lettre du général Bugeaud à M. le comte Mole, président du conseil (29 mai 1837).

L'historien n a point d'ennemis, et il a deux souveraines maitresses, la justice et la vérité. Il faut être juste et vrai en parlant de l'émir Abd-el-Kader : il fut à la hauteur de la grande mission qu'il s'était donnée. Si nous fûmes ses maîtres dans l'art de la guerre, nous apprîmes beaucoup à son école, relativement aux méthodes de gouvernement applicables à l'Algérie. Au gouvernement exactionnaire des Turcs, il fit succéder un gouvernement régulier, équitable et ferme, appuyé sur la lettre du Coran, surtout en matière d'impôts et pour la distribution de la justice. Il substitua avantageusement aux anciennes divisions par provinces ou beyliks des agglomérations de tribus groupées par aflinités. 11 y eut ainsi des kalifats, des agaliks et kaïdiks, gouvernés par des kalifs, des agas, des kaïds. Mais, tandis que notre organisation française par départements, sous-préfectures, communes, repose sur des divisions territoriales, l'organisation imaginée par Abd-el-Kader reposa surtout sur le caractère et l'influence de l'homme qui, à ces différents degrés, lui servit de pivot.

Pour l'impôt, il réduisit ses exigences aux contributions prescrites par le Coran. 11 demanda le makouna, espèce de dîme sur les céréales, le quantum exigible sur le croît des troupeaux, tous les impôts écrits dans la loi, dont le mode de répartition est réglé d'avance dans chaque tribu, de manière qu'il ne puisse y avoir ni doute ni contestation. En même temps il surveilla avec sollicitude la perception de l'impôt, pour prévenir, autant que possible, les exactions et les avanies qui avaient rendu le gouvernement turc si odieux. Si l'on en excepte les circonstances où les nécessités de la politique dominèrent ses choix, il montra un rare discernement dans la nomination des kalifs, des agas et des kaïds. A l'aide des impôts perçus, il réussit à former des troupes régulières, qui lui fournirent un des éléments nécessaires d'un gouvernement normal.

Ce fut moins encore par ses succès militaires que par ce bienfait d'un gouvernement régulier et, toutes les fois qu'il le pouvait, équitable et modéré, qu'Abd-el-Kader fit accepter sa puis-

sance aux tribus désolées par l'anarchie. Après le traité de la Tafna, il réussit en six semaines, à l'aide des relations qu'il avait nouées avec tous les chefs, à organiser son gouvernement dans le pays que lui abandonnait ce traité. A partir de ce moment, il se regarda comme le sultan de l'Algérie. Si l'on ajoute à cela l'influence si grande des idées religieuses dont Abd-el-Kader était le représentant, presque l'apôtre, en sa qualité de marabout, la joie de voir un gouvernement national réunir sous son empire les tribus jusque-là désunies, on comprendra combien notre position devenait critique. Que cet état de choses se prolongeât quelques années, notre domination était détruite.

N'eût-il pas mieux valu pour l'Algérie qu'Abd-el-Kader triomphât? Question délicate, que nous ne craindrons cependant pas d'aborder. Non, le succès d' Abd-el-Kader n'eût pas mieux valu pour l'Algérie que le succès des armes françaises. Abd-el-Kader Ht à l'Algérie tout le bien qu'il put, non pas tout celui qu'il voulut. A chaque pas il était arrêté par les difficultés et dominé par les nécessités de sa situation. Ce qu'il aurait fallu faire, il le voyait; mais il ne pouvait le faire, parce qu'il avait besoin de se ménager le concours de certains hommes qui l'auraient abandonné s'il avait cédé à ses bonnes inspirations. Plus d'une fois les instruments violentèrent la main qui les employait, et, sur la fin, le besoin de satisfaire les passions fanatiques de ses coreligionnaires l'entraîna à des actes sans excuse. Notre liberté d'action était plus grande que la sienne, parce que ce n'était pas en Algérie que nous prenions les éléments de notre force. Nous fûmes donc, dès l'origine, en position de détruire des abus que l'émir était obligé de supporter dans la pratique, quoiqu'en les condamnant en principe. En outre, nous représentions une civilisation supérieure , sortie du christianisme. Entin Abd-el-Kader n'était qu'un accident heureux, et l'établissement fondé par lui en Algérie avait un caractère purement viager; il devait disparaître avec lui, tandis que nous apportions à l'Algérie des avantages permanents. M valait donc mieux pour l'Algérie elle-même que la domination française finit par prévaloir.

57i TABLEAU DE LA CONQUÊTE DE L'ALGÉRIE.

Pendant les trois années de paix qui suivirent le traite de la Tafna, elle s'essaya dans les voies que lui avait ouvertes le général Valée. Cette pensée intelligente de l'intervention des indigènes dans l'administration de leurs alla ires, complétée par l'intervention chaque jour plus directe et surtout plus éclairée de l'autorité française dans la direction et la surveillance des chefs indigènes' produisit d'heureux fruits. Les tribus arabes et kabyles, soumises à notre domination, se gouvernèrent à forfait avec les Français, comme avec les Turcs ; c'est-à-dire qu'elles payèrent un impôt débattu et convenu avec nous, qu'elles reçurent tous les deux ou trois ans, de nos mains, leur kaïd. Elles le présentaient elles-mêmes, et chez les Arabes, dont l'organisation est aristocratique, c'était le chef d'une des familles distinguées par la race et la richesse; chez les Kabyles, l'homme le plus habile choisi par les siens à la capacité. Les Français intervinrent moins souvent dans le choix des cadis, à cause de la différence des religions. Les tribus arabes ou kabyles soumises faisaient les labours des terres de leur territoire appartenant à l'Etat, c'était l'ancienne corvée. Elles fournissaient, en cas de passages de troupes, une quantité convenue de vivres. En cas de guerre, la tribu arabe devait un corps à cheval, c'était l'ancienne chevauchée ; la tribu kabyle, un corps de gens de pieds, c'était l'ancien contingent communal. Ces troupes marchaient à leurs frais. Comme signe de soumission, la tribu présentait un cheval ; comme signe de puissance, le kaïd investi recevait un burnous. C'était 1 investiture de l'autorité qu'il exerçait selon les us et coutumes de la tribu, dans les affaires de laquelle nous n'intervenions que comme tribunal d'appel. Le kaïd contractait envers nous l'obligation d'assurer l'ordre sur le territoire de la tribu par la répression des crimes et délits, et de maintenir sur le même territoire la liberté de circulation aux voyageurs par la répression des violences et des avanies.

Notre supériorité sur le gouvernement des Turcs, la voici : ils acceptaient pour kaïd le plus offrant, qui était celui qui prenait le plus, car, en matière d'impôt, pour donner il faut pren-

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