‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 145 sur 183 · SYSTÈME INAUGURÉ PAR LE MARÉCHAL VALÉE · texte numérisé non relu

SYSTÈME INAUGURÉ PAR LE MARÉCHAL VALÉE

tire. L'idée de moralité présida à nos choix, comme l'idée de cupidité aux leurs. Nous choisîmes celui qui prenait le moins à ses coreligionnaires, parce qu'en dehors de l'impôt convenu nous étions résolus à ne rien recevoir. Le seul emprunt que nous eussions fait au gouvernement des Turcs, c'est que nous avions appris de lui à ne pas tenter la destruction de l'unité élémentaire et indestructible du pays, la tribu arabe ou kabyle. Pour le reste, tout fut différent. Nous fîmes connaître publiquement la quotité de l'impôt que le kaïd devait verser dans nos mains pour le compte de la tribu. Chacun sut, dès lors, d'après les lois de répartition en usage dans la tribu à laquelle il appartenait, quelle somme il devait payer. Le bureau arabe demanda également la communication des amendes frappées, de sorte que le contrôle s'établit, et que le kaïd cessa de pouvoir, comme au temps des Turcs, prendre tout ce qu'il voulait aux contribuables, pourvu qu'il payât la somme promise aux dominateurs du pays.

L'école de probité et d'honnêteté qui conserva les nobles traditions du maréchal Valéc, rendit, à ce point de vue, un service inestimable à la France. Sauf de tristes exceptions, dont il faut détourner les yeux, les exacteurs disparurent avec le partage des exactions, habitude invétérée dans ce pays. La suppression des cadeaux, opérée par le refus qu'en firent les officiers français, qu'on cherchait à corrompre pour avoir le droit d'être soi-même corrompu, couronna cette utile réforme. Les chefs indigènes témoignèrent plus d'une fois leur étonnement naïf en présence d'une vertu militaire tellement inusitée chez eux, qu'ils avaient peine à la comprendre. — « Comment se fait-il, disait un jour l'un d'eux au général Bedeau, que chez vous, à mesure que l'on grandit en puissance, on travaille davantage et l'on mange moins *? Nous ne désirons, nous, grandir que pour ne rien faire et manger beaucoup. » C'était 1 egoïsme qui s'émerveillait à

1 Dans le langage arabe, ce mot de manger prend ici la signification de manger abusivement, de tirer un profit illicite de son autorité.

l'aspect d'un dévouement dont il ne pouvait découvrir la cause dans les régions les plus élevées de l'âme1.

Les trois années de paix qui s'écoulèrent depuis la signature du traité de la Tafna jusqu'à la rupture prévue qui remit notre drapeau en présence de celui d'Abd-el-Kader, ne furent donc point stériles, puisqu'elles virent naître ce système de gouvernement fondé à la fois sur l'intelligence des besoins du pays et sur la probité militaire, qui fut l'honneur de nos armées et une des forces de la France.

Le traité de la Tafna, ratifié par le gouvernement, malgré ses inconvénients, reposait sur cette idée du général Bugcaud, qu'il était possible de gouverner la plus grande partie de l'intérieur de l'Algérie par l'intermédiaire d'une puissance indigène. 11 n'était point le premier à l'esprit duquel cette idée se fût présentée. Le maréchal Clausel l'avait eue ; après avoir voulu appliquer ce système, en appelant la famille du bey de Tunis à Constantinc et à Oran, il avait songé à se servir d'Abd-el-Kader lui-même. Le général Desmichels, commandant la province d'Oran, avait commencé, on Ta vu, à l'appliquer dans un premier traité, qui contenait en germe le traité de la Tafna. Le comte Drouet-d'Erlon avait caressé la même espérance. Au fond, après tant d'engagements sans résultat décisif, on aspirait à la paix, et celle de la Ta fi 1 a avait été accueillie avec joie, à cause de la lassitude universelle produite par un état de guerre prolongé pendant sept ans. Le général Damrémont seul avait prévu et annoncé que ce traité ferait grandir, dans l'Algérie, une influence qu'on aurait ensuite beaucoup de peine à abattre, et qu'il faudrait abattre cependant.

Le maréchal Valée lit de grands sacrifices à cette paix, à laquelle on attachait tant de prix en Algérie et en France. Ces sacrifices allèrent trop loin ; ce fut là le côté faible de son administration. Mais cette faute doit être attribuée à la situation générale encore plus qu'à l'homme. Tout entier au désir d'organiser la domination française sur les points que nous nous étions réser-

4 Documents imnlits.

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vés, il supporta beaucoup d'empiétement» et d'entreprises de la part d'Abd-el-Kader, dont l'audace s'accrut par ces concessions successives, et qui, interprétant toujours à son avantage le traité de la Tafna, ne laissa pas échapper une occasion d'étendre son pouvoir et de resserrer les limites du nôtre. Ses prétentions grandissant avec ses succès, il conçut l'espoir de réduire les Français à conserver seulement quelques points sur le littoral, comme l'Espagne, qui a encore ses présides à la côte de Maroc. Pour atteindre ce but, il travailla à nous rendre la paix plus préjudiciable que ne l'aurait été la guerre. Point de commerce avec les Français : il agissait sur toutes les tribus soumises à son autorité ou accessibles à son influence pour les empêcher de commercer avec eux ; défense de leur vendre des chevaux, dans un pays où l'on ne peut profiter de la victoire sans cavalerie. Le vide se faisait sur nos marchés, et, par contre, les tribus, chez lesquelles les vivres se vendaient à bon compte, jouissaient d'un bien-être inconnu depuis longtemps. Gomme dans la province de Titery, et même dans une partie de celle d'Alger, il occupait la campagne, grâce à l'interprétation léonine qu'il donnait au traité de la Tafna, d'ailleurs rédigé avec assez peu de précision !, nous nous trouvâmes sous le coup d'une espèce de blocus continental.

Le maréchal Valée, après avoir supporté longtemps les inconvénients de cet état de choses, finit par éprouver, comme tout le vmonde, cette sensation pénible d'oppression qui gêne la respiration dans les lieux où l'air manque. L'expédition des Bibans, en octobre 1839, fut le résultat de cette sensation générale, combinée avec un incident particulier, le voyage de M. le duc d'Orléans en Afrique. Le besoin d'expansion existait déjà à l'é-

1 Le dissentiment portait principalement sur l'article 2 du traite , ainsi conçu: t La France se réserve, dans la province d'Alger, la plaine de la Mitidja, bornée a l'est jusqu'à l'Oued-Kaddara, et au delà. » Nous attachions une grande valeur à ces mots au delà; ils signifiaient, suivant nous, que nous n'avions pas entendu limiter dans la direction de l'est. L'émir prétendait que notre limite infrancliissable était l'Oued-Kaddara, et que nous n'avions rien à prétendre au delà de cette rivière.

poque de ce voyage; mais le besoin de donner un but au voyage de M. le duc d'Orléans nous précipita plus vite dans l'action . Le prince avait visité Oran, Alger, Constantinc. Depuis longtemps le maréchal Valée nourrissait la pensée d'établir une communication par terre entre cette dernière ville et Alger ; il pensa qu'on produirait un grand effet moral sur l'esprit des soldats et sur l'imagination des indigènes en ramenant la colonne expéditionnaire à travers le territoire des Kabyles, difficile route qui, longue de plus de cent lieues, oblige de traverser le dangereux défilé qu'on appelle les Portes de Fer, nom plein de prestiges et de terreur *.

Cette démonstration, qui pouvait rencontrer des obstacles armés, fut conduite avec vigueur, habileté et prudence, sans qu'aucune indiscrétion en eût indiqué d'avance le but. Les Kabyles, trompés par la première direction donnée à notre armée, cru rent que nous voulions assiéger Bougie, et se portèrent de ce côté; de sorte que le délilé des Portes de Fer n'était pas gardé quand nous y arrivâmes. Les populations, surprises de voir nos bataillons apparaître tout à coup au milieu de leur campagne, nous laissèrent passer, et nous arrivâmes presque sans coup férir à Alger.

L'expédition des Portes de Fer n'était certainement pas une campagne; la population d'Alger fit donc éclater un trop vif enthousiasme au retour de l'armée, qu'elle salua comme si elle avait remporté une victoire décisive ; mais c'était cependant une démonstration très-hardie, trop hardie, quand l'on considère les événements qui suivirent, l'état où se trouvait la colonie, la colère qu'elle devait exciter et qu'elle excita chez Abd-cl-Kader, et l'insuffisance de nos préparatifs pour résister à une attaque soudaine. Nous avions résolu, par le fait, la question pendante entre l'émir et nous, en traversant en armes le territoire sur lequel il refusait de nous reconnaître aucun droit de souveraineté. Il considéra la promenade militaire des Bibans comme une déclaration de guerre, et donna le signal aux tribus, qui se jetèrent sur la Mitidja, et la mirent à feu et à sang.

1 Voir la description des Bibans à la page 522.

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