OPERATIONS MILITAIRES : 1841-1845. 5U
à la France. C'était une étrange guerre, dans laquelle l'émir était presque toujours où nous n'étions pas, se glissant sur nos flancs pour nous inquiéter, derrière nous pour soulever les tribus ou pour les punir; quelquefois suivi de près, au moment d'être pris; toujours vaincu, jamais découragé; disparaissant pour reparaître, comme ces animaux de proie qui, déconcertant par un crochet la meute lâchée sur leurs traces, semblent quelquefois poursuivre le chasseur. Cette course dura jusqu'au mois de septembre 1842.
Le gouverneur général déployait, de son côté, une activité infatigable. Il était parti le 14 mai 1842 de Mostaganem pour établir des communications par terre entre les troupes de la province d'Alger et celles de la province d'Oran, en suivant la vallée du Chélif, et le général Changarnier, parti, par ses ordres, d'Alger avec sa division, marcha à sa rencontre et opéra sa jonction avec lui surl'Oued-Rouina. Après cette jonction, le gouverneur général, voulant faire sillonner a nos troupes le plus de terrain possible, afin de montrer partout les armées françaises, prescrivit au général Changarnier de se rendre sur la Chiffa par le pays des Béni-Menacer, tandis qu'il se rendrait lui-même sur le même point par la route la plus directe. Ce fut comme une battue prolongée sur les montagnes de Soumata; elle amena la soumission de plusieurs tribus, entre autres les Mouzaïah, les Bou-Halouan, les Béni-Ménad, les Béni-Salah et les Hadjoules. Le général Changarnier, demeuré seul, continua pendant le reste de l'année ces courses militaires, soumettant les tribus sur son passage, recevant leurs promesses de fidélité, les organisant. Ce fut dans cette année qu'il fit une reconnaissance dans le Darha avec toute sa division et celle que le gouverneur général avait laissée sous son commandement. Celte reconnaissance fut plus complète que le gouverneur général n'avait pu l'espérer. Le général Changarnier, pénétrant le premier dans cette chaîne d'âpres montagnes, peuplée de Kabyles, dont les énergiques habitants rendaient l'accès plus difficile, la parcourut tout entière, de l'embouchure de la Mina jusqu'à Cherchcll, en passant par
Ténei. Dans la province de Constanline, toute la partie centrale était demeurée paisible; il n'y avait eu un peu d'agitation qu'aux extrémités.
L'année 1843 fut décisive. En 1842, nous [occupions, suivant le plan présenté en 1835 par le maréchal Clausel, toutes les places centrales du Tell, que le traité de la Tafna nous avait fait abandonner, et toutes celles du littoral. Le maréchal Bugeaud fut conduit à penser qu'il était nécessaire d'établir sur les limites méridionales du Tell une seconde ligne de places, destinées à dominer les tribus extrêmes du Tell et à tenir en respect celles du Sahara, en leur ouvrant et en leur fermant à volonté la contrée d'où elles tirent le grain nécessaire à leur existence. Les Romains avaient suivi le même système, indiqué par la nature des choses, et « Abd-el-Kader, dont l'intelligence devinait ce que la tradition nous apprend, avait eu la même pensée1. »
Le fait le plus brillant de la campagne de 1845, pendant laquelle nos colonnes expéditionnaires ne cessèrent de sillonner, dans toutes les directions, les plaines habitées par les Arabes et les régions montagneuses occupées par les Kabyles, fut la prise de la Smala d'Abd-cl-Kader par M. le duc d'Aumalc. La Smala de l'émir, composée de trois cents douars présentant une population de plus de 20,000 âmes, dont 5,000 guerriers, campait aux sources dcTaguin. Le duc d' Au maie, qui avait reçu l'ordre de chercher à la surprendre, en manœuvrant sur le haut Chélif dt manière à s'appuyer sur Boghar, qu'il venait d'occuper comme base d'opération, battait la campagne avec la cavalerie de sa colonne, montant à 500 chevaux. Il eut avis de la position de la Smala, cachée par un pli de terrain, lorsqu'il n'en était plus qu'à un quart de lieue. 11 fallait prendre rapidement une décision grave. Attaquer avec un corps de 500 cavaliers un camp qui, contenait 5,000 combattants, c'était sans doute un parti périlleux; mais il était plus périlleux encore de laisser à l'ennemi
1 Annales algériennes.