PUISES D'ARMES DE 18U ET
s'enfuirent, partie par la route de Thaza, partie par les vallées qui conduisent aux montagnes de Béni-Znassen. Il était midi. La journée, qui n'avait pas été un moment douteuse, était à nous. La poursuite cessa, elle maréchal Bugeaud ramena dans le camp marocain ses troupes fatiguées. Les vaincus nous laissaient pour trophées onze pièces de canon, dix-huit drapeaux, et le parasol de commandement du lils de l'empereur1.
Après le bombardement de Tanger et deMogadoret la bataille de l'isly, l'empereur de Maroc put signer le traité qu'il aurait voulu signer avant ces faits militaires. Il accepta à peu près les conditions posées avant la rupture par le maréchal Bugeaud, sauf a ne pas exécuter celle qui concernait l'internation d'Ab-el- Kader. Quoi qu'il en lut, il y avait une chance de moins dans le jeu de Ternir, celle de l'intervention du Maroc dans sa querelle; elle venait d'être jouée et perdue.
Le maréchal Bugeaud, nommé duc de l'isly, libre du côté du Maroc, retourna aux Kabyles de Dell ys, dont il acheva, non sans efforts, la réduction. C'est ici que la troisième et dernière phase de la lutte s'ouvre. Notre puissance était trop nouvelle dans toute une partie de l'Algérie, la lisière du Tell, la soumission d'un grand nombre de tribus, trop récente, trop forcée, trop
1 On lit dans le rapport du maréchal Bugeaud, daté du 7 août 18li: « J'ai été parfaitement secondé dans celte bataille, qui dura quatre heures, par M. le lieutenant général Lamoricière, par M. le général Bedeau, qui commandait l'aile dmito, p;ir MM. le colonel Pélissier, commandant la colonne de gauche, le colonel Cavaignac, du 52*, commandant la tète de colonn»» du centre ; le colonel Cachot, du 3" léger, commandant l'arriére garde, le colonel Tartas, commandant toute la cavalerie; par MM. les colonels Yousouf, qui s'est hautement distingué dans le commandement des neuf escadrons, composant le premier échelon de cavalerie, et le colonel Morris, qui a soutenu avec autant d'intelligence que de vigueur le combat sur la rive gauche de l'isly. M. le capitaine Bonamy, commandant mes seize pièces d'artillerie, a dirigé son feu avec une grande intelligence et rendu de très-grands services. Jo citerai dans l'étatmajor général: mon aide de camp, M. le colonel Ëynard, M. le lieutenantcolonel de Crény, chef d'état-major de la colonne, MM. les chefs d'escadron de Gouyon et de Martinprey, M. le commandant Caillé, MM. les capitaines de l'ourson, Espivent de Cissey et Trocbu, • etc., etc.
peu sincère, les préventions religieuses trop ardentes, pour qu'il n'y eût pas encore une explosion. Le repos dont l'Algérie avait joui pendant Tannée 1844 avait rendu à nos ennemis la force et le ressort qu'une longue lutte leur avait ôtés. La grande insurrection de 1845 était donc dans le cours naturel des choses. Les ennemis que nous avions récemment vaincus en détail, Arabes ou Kabyles, ne se contentaient point de cette première épreuve; ils prenaient les armes pour demander une revanche.
L'esprit d'indépendance et les antipathies religieuses se mêlaient en proportions à peu près égales pour fomenter l'insurrection. Les sectes fanatiques et peu connues qui s'agitent dans les bas-fonds de l'islamisme eurent sans doute une influence dans ce mouvement, qui s'annonça par le sinistre et sanglant guetapens de Sidi-Bel-Abbès, tenté en pleine paix par des membres de la confrérie des Derkaoua. L'action des passions religieuses se trahit encore par l'apparition de Bou-Maza, qui s'annonça comme le prophète promis par le Coran le Moul-'es-Saà, « le maître de l'heure, » comme on l'appela, parce qu'il se présentait comme celui qui devait venir à l'heure marquée pour la délivrance de l'Algérie !. 11 s'éleva sur plusieurs points des Bou- Maza à l'instar du premier; de sorte qu'on douta un moment de l'existence personnelle du véritable, et qu'on prit ce nom pour un titre ou pour un type.
De là le caractère plus violent et plus sombre de la guerre. Le colonel Pélissicr, chef d'état-major du maréchal Bugeaud, et placé par lui à la tête d'une colonne d'expédition, se trouve
« Les réponses du frère de Bou-Maza indiquent le caractère religieux de l'insurrection de 1845.
c Qu'avaient à reprocher aux Français les tribus qui se sont révoltées contev eux? lui demandait le président du conseil de guerre : des exactions, des vob. des injustices, des crimes? Dites sans crainte la vérité.
s — Rien de tout cela. Les Arabes vous détestent parce que vous n'avez pas la même religion qu'eux, parce que vous êtes étrangers, que vous venez tous emparer de leur pays aujourd'hui, et que demain vous leur demanderez leur» vierges et leurs enfants. Ils disaient à mon frère : « Guidez-nous, recommençons la guerre ; chaque jour qui s'écoule consolide les chrétiens. »
PRISES D'ARMES DE 1814 ET 1845. GO!) dans une position à la fois douloureuse et redoutable. Ce*chcf militaire, qui, après 1848, devait arriver en Algérie au premier rang et préluder par deux expéditions conduites avec sagacité et vigueur, celle de la grande Kabylie chez les Zouaouas, et celle du Sahara, dans laquelle il s'empara de Laghouat (El-Aghouat), à la grande action militaire récemment accomplie sur un plus grand théâtre, est arrêté par les Ouled-Riah, qui se réfugient dans leurs grottes. Après les avoir en vain fait sommer de se rendre, ne pouvant les forcer dans ces grottes, ni les laisser sans un grave danger sur ses derrières, il fait allumer devant l'ouverture de grands feux. Cinq cents personnes, hommes, femmes, enfants, périssent dans cette circonstance ; action terrible qui arrive aux dernières limites du droit de guerre1. Abd-el-Kader, qui n'avait
1 On se sourient de l'impression que produisit en Fiance la nouvelle de ce Êiit de guerre. L'histoire, qui juge à distance, d'après la raison et non d'après les impressions, doit restituer à ce fait son véritable caractère. Le colonel Pélissier avait deux genres de responsabilités : responsabilité envers son général eu chef, car, dans la guerre d'Algérie, les opérations des colonnes étaient combinées, et le ralentissement de la marche d'une colonne, pouvait compromettre toute une eipédition; responsabilité envers les troupes qui lui étaient coniiées: or, il y aurait eu compromission pour ces troupes à laisser derrière elles des ennemis énergiques et exaltés jusqu'au fanatisme. Il ne pouvait donc ni s'arrêter et attendre, ni laisser derrière lui les Ouled-Riah. Enfin, il ne pouvait les attaquer avec les moyens ordinaires, car il exposait ses troupes à une cata strophe imminente en les lançant dans des grottes dont elles ne connaissaient ni les détours ni les issues.
D'après la loi terrible qui régit cette terrible chose qu'on appelle la guerre, on a le droit de faire à l'ennemi le mal nécessaire. Le fait des grottes des Ouled-Riah fut l'application de cette loi. Le colonel Pélissier, après avoir sommé les Ouled-Riah, qui prolongeaient au delà des limites posées par les lois de la guerre, une résistance inutile et funeste aux siens, employa le seul moyen qui ('ùt vaincre celte résistance. Il renouvela encore inutilement la sommation pendant que ses ordres étaient en voie d'exécution. Les Ouled-Riah, au lieu de se rendre, ouvrirent une issue a la fumée, en pratiquant une ouverture dans la grotte, et amenèrent ainsi la catastrophe. Le courant d'air qui s'établit poussa l'incendie dans les grottes, et ceux qui y avaient cherché un refuge y périrent consumés. L'humanité en gémit, mais comme elle gémit de la guerre et de tous les malheurs qu elle entraine à sa suite. Le colonel Pélissier se trouva dans une circonstance exceptionnelle, et il agit sous le coup d'une in.-
poinf donné jusque-là des preuves d'inhumanité, soit que la longueur de la lutte eût exaspéré son caractère, soit que ses revers multipliés et l'état désespéré de ses affaires l'eussent précipité dans la cruauté, ou qu'enfin il eût voulu, par politique, se mettre au niveau du fanatisme et de la fureur de ses coreligionnaires, signala la fin de la campagne en faisant massacrer des prisonniers de sang-froid.
Dans celte lutte, où le maréchal Bugcaud, les généraux Lamoricière, Bedeau, d'Arbouville, Marey, Cavaignac, les colonels Céry, Lamirault, Pélissier, Walsin-Esterhasy, Saint-Arnaud, jouent les principaux rôles, le dénoùment n'est pas un instant douteux, quoique nous éprouvions, sur quelques points, des pertes sensibles, de douloureux accidents. C'est comme un vaste incendie que nous éteignons sous les pieds de nos soldats. La guerre s'éparpille sur tous les points, et l'ensemble se perd dans les détails.
Comme il arrive dans les incendies dont la flamme languit et parait parfois s'éteindre sous les décombres qui ne font que la couvrir, la guerre semble finie vers la mi- juin de l'année 1845. Abd-cl-Kadcr a encore une fois cherché un asile sur les terres du Maroc, en échappant à l'ardente poursuite de nos colonnes; et le gouverneur général, convaincu que tout est fini, est parti pour la France en laissant l'intérim au général Lamoricièrc. Ce qu'on avait pris pour un dénoùment n'était qu'un entracte. Abd-el- Kader, assis sur les terres du Maroc, attirait à lui, non plus des tribus tout entières, comme dans les premiers temps, les routes étaient trop bien gardées, mais les guerriers les plus intrépides des tribus à la tète desquelles il avait combattu, et, cette émigration partielle recrutant son armée, sa deira se composait, à la fin «le l'été de 1845, de 0,000 tentes. Les tribus marocaines au mi-
I «rieuse nécessité; toute sa canicre militaire, remarquable par la prévoyance ci itis le commandement et une politique éclairée vis-à-vis des Arabes, sert «le < ommentaire à cet acte unique. 0 e. t |K>ur cela que nous n'avons pas hésité à i!irc, plus bas, que les hommes de premier plan tirent la guerre en Algérie ; vec l'humanité qu'elle comporte.