‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 159 sur 183 · EXPÉDITION CONTRE LA GRANDE KABYLIE · texte numérisé non relu

EXPÉDITION CONTRE LA GRANDE KABYLIE

reçurent un grand nombre de soumissions. Ce fut dans une de ces expéditions chez les Kabyles du mont Aurès, les plus indépendants de tous, qu'il arriva au général Bedeau une aventure étrange et qui mérite d'être rappelée, parce qu'elle touche à une question d'histoire. Le général Bedeau était dans l' Aurès, et un Arabe appartenant à l'aristocratie de sa tribu et nommé Ben- Daoud l'y avait suivi. C'était un homme au courant des habitudes européennes, et qui, ami des Français, «vait obtenu la croix de la Légion d'honneur. Le jour où, après la soumission des tribus, les différents chefs vinrent chercher leurs burnous au camp français, l'Arabe Beu-Daoud crut devoir leur faire politesse ; il alla les recevoir, leur fit prendre le café, et, à titre de coreligionnaire, leur expliqua tous les avantages moraux et matériels qui résulteraient pour eux de leurs relations avec les Français. Il parlait avec éloquence, en homme habitué à discourir et qui connaît les affaires. Quand il eut fini de parler, un des chefs, dont les yeux bleus et le teint blanc contrastaient avec le teint basané et les yeux noirs de Bcn-Uaoud, lui répondit : a Tu parles bien, et celui qui t'a appris la rhétorique n'a pas perdu son temps; mais tu perds le tien avec les recommandations. As-tu oublié que lu es Arabe et que nous sommes Kabyles, que nos ancêtres ont connu les chrétiens, que plusieurs étaient fils de chrétiens et que nous sommes plus rapprochés des Français que des Arabes? » Bcn-Daoud resta interdit. Le vieux Kabyle disait vrai. Dans les montagnes de Bougie, on a trouvé des populations aux cheveux blonds, aux yeux bleus, formant agglomération séparée, et parfaitement connues des agglomérations indigènes qui les entouraient comme descendants des anciens chrétiens vandales \ Après cette expédition, le maréchal Bugeaud déclara qu'il regardait sa mission en Algérie comme terminée, et laissant l'intérieur au général Bedeau, il rentra en France pour se démettre de ses fonctions de gouverneur général. Il y rentrait avec le bonheur d'avoir, après sept années d'efforts, réparé la faute

< Documents inédits.

commise par la signature du traité de la Tafna, avec l'honneur d'avoir glorieusement terminé , par la conquête de l'Algérie , l'œuvre si glorieusement ouverte, dix-sept ans auparavant, par le maréchal de Bourmont, vainqueur d'Alger et destructeur de la piraterie sur la Méditerranée. Cette gloire suffit à la vie d'un homme; elle accompagnera le nom du maréchal Bugeaud devant la postérité. Quelque opinion qu'on puisse avoir d'ailleurs de son caractère, singulier mélange de qualités et de défauts, ce fut un véritable homme de guerre. Sans doute, il eut la bonne fortune d'être soutenu par des lieutenants habiles et pleins d'ardeur; il disposait de forces qui, mesurées avec parcimonie à ses devanciers, lui furent prodiguées, ce qui facilita sa tâche. Mais enfin, si les moyens ne lui manquèrent pas, il ne manqua pas aux moyens mis à sa disposition, déploya des talents incontestables et accomplit son œuvre.

Les fonctions de gouverneur général étaient déjà depuis quelque temps destinées au jeune duc d'Aumale. Les quatre princes de la famille d'Orléans, comprenant que le glorieux sang des Bourbons oblige, et que lorsque la France combat il doit toujours y avoir une place au feu pour ses princes, avaient voulu partager les périls et la gloire de nos soldats. Tous avaient fait leur devoir. Le duc de Nemours, devançant ses frères, avait fait les deux laborieuses campagnes de Constantinc avec le maréchal Clausel et le général Damrémont, et il était revenu à plusieurs reprises pour prendre des commandements en Afrique. Le duc d'Orléans l'y avait bientôt suivi et y avait combattu à son tour. Sur la fin de la guerre, on vit le duc de Monlpensier servir d'aide de camp à un de ses frères, et le prince de Juin vil le, chef d'escadre en 1844, avait conduit en bon marin et en vigoureux soldat l'expédition de Tanger et de Mogador. Le duc d'Aumale était celui de tous les princes de sa famille qui était revenu le plus souvent en Algérie et qui y avaitle plus longtemps résidé. En 1840, officier d'ordonnance de son frère aîné, M. le duc d'Orléans; lieutenant-colonel du 24e en 1841, colonel du 17* léger la même année, commandant de la division de Médéah

LE DUC D'AUMALE GOI VERNEI R

en 1843, de la division de Constantine en 1844, il avait obtenu tous ses grades d'une manière régulière et sérieuse. Si l'activité des opérations militaires ne lui permit de s'occuper que secondairement de l'administration pendant son commandement de Médéah, il laissa, en 1844, à Constantine des traces fécondes d'une parfaite intelligence des intérêts du pays et des moyens les plus propres à leur donner satisfaction. 11 arrivait donc au mois d'octobre 1847, comme gouverneur général de l'Algérie, non-seulement avec une aptitude naturelle, mais avec une expérience administrative acquise et une connaissance complète des hommes et des choses.

On l'avait entouré de dignes lieutenants. Il ramenait de France le général Ghangarnier, appelé à prendre le commandement delà province d'Alger, et qui avait conquis tous ses grades en Afrique, de 1830 à 1843, par tant de glorieux services; il y trouvait le général Bedeau, commandant la province de Constantine, et le général Lamoricière, commandant la province d'Oran. Ces trois chefs militaires étaient l'expression la plus pure de la gloire de l'armée d'Afrique. Ils étaient, en effet, dans cette armée, la haute personnification dés traditions de cette école d«» désintéressement, de probité militaire, d'honneur et de modération intelligente, qui remontait au maréchal Valée et qui, malgré les écarts de quelques individus, avait conservé dans la plus grande partie de l'armée de nombreux adhérents. Tous trois, malgré la vigueur de leur caractère, étaient restés, comme le maréchal Bugeaud, étrangers à ces sévices qui avaient obscurci, chez quelques personnages d'arrière-plan1, des qualités mili-

1 « Il est h remarquer qu'en Algérie ceux de nos généraux qui à cette époque s'étaient le plus distingués, tels que MM. Changarnier, Bedeau, Lamoricière, que le maréchal Bugeaud lui-même, quoique son amour pour le paradoxe lui dt fait quelquefois soutenir des thèses contraires aux inspirations de ton cœur, se sont constamment montrés ennemis des mesures sanguinaires, tellement que certaines gens les auraient volontiers accusés de faiblesse, si la rigueur de leurs actes militaires n'eût pas rendu impossible une pareille accusation ; des reproches de cruauté n'ont pesé que sur des personnages d'arrière-plan. » {Annales algériennes, tome III, page 104. Paris 1854.)

taires incontestables. On avait vu le général Bedeau concilier à notre domination les populations, par la loyale intégrité et la bienveillante équité de son caractère, après les avoir subjuguées par les armes. Le général Changarnier, lorsqu'en 1845 il eut refoulé les Kabyles au pied du grand pic de l'Ouenseris, se con- 1enta de les bloquer jusqu'à ce que la faim et la soif les obligeassent de se rendre à discrétion, et alors il les renvoya humainement chez eux. Enfin le général Lamoricière, dans la dernière période de la guerre, alors que les passions étaient au plus haut point surexcitées, ayant vaincu les tribus des Trara qui, malgré leurs serments récents, s'étaient soulevées sur leurs montagnes à l'appel d'Abd-el-Kader. et les ayant ressérées jusqu'à la mer, arrêta ses colonnes au moment où elles allaient accomplir notre vengeance, parce que « dans la disposition d'esprit où étaient les soldats, — ces belles et touchantes paroles sont extraites du rapport du général, — cette vengeance aurait été peut-être trop sévère. »

Les noms des hommes dont s'était entouré le duc d'Aumale, son empressement à désigner comme chef d'état-raajor général le colonel de Crény, qui avait fait avec beaucoup de distinction, comme chef d'état-major du général Lamoricière, les campagnes des six dernières années1, indiquaient d'avance dans quel sens seraient dirigés le gouvernement et l'administration de l'Algérie. C'était par la supériorité morale de notre civilisation, par l'influence de l'exemple encore plus que par la supériorité matérielle de nos armes, que nous pouvions consolider et justifier nos victoires. Les Turcs avaient eu le second genre de supériorité sur les indigènes, et leur domination avait été subie pendant trois siècles sans être acceptée; il fallait donc quelque chose de plus. Le duc d'Aumale le comprit. A son arrivée à Alger, il réunit les

1 M. Je Crény avait fait la campagne de 1850; il était aide de camp du général Rulhièresen 1836, 1837, 1838, 1839. Il était à Pétat-major du duc d'Orléans au moment de la campagne de 1840. De 1840 à 1846, il avait été chef d'état-major du général Lamoricière, commandant de la province d'Oran, et Pavait parfaitement secondé dans toutes ses opérations.

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