‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 161 sur 183 · SOUMISSION D'ABD-EL-KADER. 6U · texte numérisé non relu

SOUMISSION D'ABD-EL-KADER. 6U

enfants, les vieillards, les malades, les blesses, bel hommage rendu à la générosité française, et aussi à la supériorité de la civilisation chrétienne, par celui qui avait livré nos soldats prisonniers à la pointe du sabre de ses réguliers, et qui nous honorait assez pour ne pas craindre de représailles. 11 espérait pouvoir gagner le désert avec ce qui lui restait de combattants, et s'enfoncer ainsi avec les débris de sa fortune dans les solitudes immenses du Sahara, ce refuge ouvert aux proscrits.

On était arrivé au 21 décembre 1847. Abd-el-Kader, traqué par les Marocains, traversa, sous leur feu, à peu de distance de la mer, prés d'Agucdden, la rivière de la Moulouia, dont les eaux étaient grossies par les pluies. Ses derniers compagnons honorèrent par leur courage cette suprême journée de combats, et ne laissèrent derrière eux que les cadavres des leurs, mêlés à ceux des Marocains. « Pas un bagage, pas un mulet ne fut enlevé, » dit le rapport du duc d'Aumalc. L'émir, après avoir franchi la rivière, traversa la plaine de Trifa jusqu'au Kis; là s'arrêta la poursuite des Marocains, avec le territoire du Maroc, sur la frontière française. La deira campa un moment sur le territoire français pour prendre haleine, puis Abd-el-Kader se dirigea, avec une poignée des siens, vers le col de Kerbous, la seule issue qui pût le conduire au Sahara. Quand il en approcha, il fut reçu à coups de fusil. Le général Lamoricière l'avait fait occuper par les spahis, et se tenait à peu de distance avec ses troupes. Abd-el-Kader comprit que tout était fini pour lui, et qu'il ne lui restait plus qu'à se rendre. Il fit parlementer avec le chef du poste des spahis, Bou-Khouia. 11 ne demandait qu'une chose, c'était d'être conduit à Alexandrie ou à Saint- Jean d'Acre, exprimant d'ailleurs l'intention d'aller finir sa vie à la Mecque. La religion est partout le refuge de ces grands vaincus, dont le cœur demeure haut dans l'abaissement de leur fortune. Bou-Khouia alla porter au général Lamoricière l'expression des vœux d'Abd-el-Kader. Le général Lamoricière le fil assurer d'abord verbalement que ses désirs seraient accueillis. La pluie qui tombait par torrent et l'obscurité de la nuit ne lu» •

avaient pas permis d'écrire; mais, dès que le jour parut, il lui envoya, par Bou-Khouia, une lettre d aman, ou saur-conduit, et ratifia par écrit la convention verbale qui lui promettait sa translation à Alexandrie ou à Saint-Jean d'Acre. Les heures se succédaient, et comme Abd-el-Kader ne paraissait pas, le général Lamoricière crut qu'à la faveur de cette négociation, engagée à dessein, et servi d'ailleurs par les ombres de la nuit, l'émir avait atteint le Sahara. Il fut confirmé dans cette opinion par l'arrivée successive de plusieurs cavaliers de la deira, qui venaient se rendre. Tous croyaient ou affectaient de croire que l'émir devait avoir gagné la route du désert. « L'émir, dit le duc d'Aumale dans son rapport sur cet événement, a pour lui l'obscurité, un pays difficile, sillonné de sentiers inconnus de nos éclaireurs; la fuite lui était encore facile. » Le général Lamoricière ordonna au colonel de Montauban de partir avec loute la cavalerie et de chercher à retrouver ses traces. Le colonel arriva, sans le rencontrer, jusqu'à la deira, encombrée ch> blessés, et déjà attaquée parles Kabyles de notre territoire, qui voulaient la piller. Il la prit sons sa protection, lui laissa ses chirurgiens, cl lit avertir le général Lamoricière, qui prescrivit au colonel Mac-Mahon de se porter avec une colonne d'infanterie à la défense de la deira, et au colonel Montauban de se remettre en marche pour continuer sa recherche. Notre cavalerie arrivait à la hauteur du marabout de Sidi-Brahim, douloureusement célèbre par la catastrophe du colonel Monlagnac, lorsqu'on vit se diriger vers nous quelques cavaliers qui, en signe de paix, agitaient les pans de leurs burnous. C'était l'avant-garde des cinquante ou soixante cavaliers qui restaient à l'émir. Bientôt parut Abd-el-Kader lui-même. H était accompagné de Mustapha-ben-Tami , de Kaddour-ben-Hallal et de quelques autres de ses vaillants chefs, fidèles jusqu'à la fin à leur émir. Le lieutenant des spahis, Bou-Khouia, ne l'avait pas quitté depuis qu'il lui avait remis l'aman. Sa famille était à quelques pas en arrière sous la protection d'un détachement de spahis. Abd-cl-Kadcr demanda à faire sa prière au mara-

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bout de Sidi-Brahim, après quoi il fut conduit au général Lamoricière, qui l'accueillit avec le respect dû à la gloire et au malheur.

Le jour même on le mena à Nemours. Le duc d' Au maie, prévoyant l'événement qui allait s'accomplir, venait d'y débarquer, après avoir quitté, malgré une violente tempête, Oran, où il s'était établi pour surveiller de plus près le dernier acte de ce drame. Une première entrevue eut lieu immédiatement. L'émir était ému, troublé; son visage était pâle, ses traits contractés. Ce n'était pas son malheur seul qui pesait sur lui, il le portait dignement : c'était le souvenir du massacre de nos prisonniers, une de ces journées néfastes qu'on voudrait, quand vient la réflexion, efTaccr de sa vie avec son propre sang. 11 salua le duc d'Àumale avec toutes les formes qui, chez les Arabes, expriment le respect. Les premières paroles qui sortirent de sa bouche furent celles-ci : « Il y a longtemps que tu devais désirer ce qui s'accomplit aujourd'hui ; tout arrive selon la volonté de Dieu. » Belles paroles, qui expriment le juste sentiment que le captif avait de sa valeur et sa soumission aux décrets de la Providence, dernière dignité de la grandeur déchue. 11 ajouta quelques mots pour recommander à la générosité du prince les braves soldats fidèles jusqu'au bout à son infortune, et, alléguant son extrême fatigue, il demanda à se retirer. Le lendemain, l'entrevue officielle et publique eut lieu. Le duc d'Aumale reçut avec une noble courtoisie, au pied du perron de la maison du commandant, l'émir vaincu et malheureux. L'émir s'y était rendu monté sur une belle jument noire; il l'offrit au duc d'Aumale en lui disant : «Je t'offre la seule chose que je possède et que j'estime en ce moment. » Le duc d'Aumale répondit : « Je l'accepte comme un gage de ta soumission à la France et de la paix de l'Algérie. » Abd-el-Kader rappela alors les promesses qui lui avaient été faites par le général Lamoricière, et le prince les ratifia. « Je ratifiai, écrit-il dans son rapport, la parole donnée par le général Lamoricière, et j'ai le ferme espoir que le gouvernement lui donnera sa sanction. » On se sépara ensuite, et Abd-cl-Kader retourna à pied

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vers sa tente. Le même jour il s'embarquait pour Oran; de là il partit pour Marseille.

Ainsi finissait la dernière phase de la conquête de l'Algérie. La souveraineté arabe, qui avait essayé de se substituer à la souveraineté turque, échouait dans sa tentative. Après neuf années d'efforts heureux et habiles, tolérés ou favorisés par la France, et sept années de lutte ouverte, le drapeau vivant de cette souveraineté disparaissait de l'Algérie. La France triomphait une seconde fois

11 semble que, de nos jours, cette terre d'Afrique soit fatale à ses vainqueurs, et que les victoires y deviennent le testament «les gouvernements qui les remportent. Par une étrange coïncidence, le gouvernement de Juillet ne survécut pas beaucoup plus longtemps à la chute d'Abd-el-Kader, que la Restauration à celle du dey d'Alger. Deux mois après l'entrevue dont il vient d'être parlé, la Révolution de février 1848 éclatait, et le jeune duc d'Aumale était obligé, à son tour, de quitter Alger, exilé, fugitif, mais entouré au moins jusqu'à son départ des égards, des regrets, des respects affectueux de ses dignes lieutenants.

Il emportait, comme son frère, le prince de Joinville, présent comme lui à Alger, la consolation de laisser la domination française établie en Afrique, et d'avoir indiqué, après le maréchal Valée, la voie où il faut marcher pour la consolider. Les conquêtes commencent par la force; elles s'achèvent par la raison et la justice. C'est la supériorité de la civilisation qui fait le droit du vainqueur, parce qu'elle lui donne sa mission; et l'améliora-

tion de la condition humaine au moral et au matériel, dans le pays conquis, est le véritable titre du conquérant. Ceux-là donc qui firent humainement la guerre ; qui, même dans ce jeu sanglant de la force, firent sentir la supériorité de nos idées, de nos sentiments, de nos mœurs; qui apprirent à ces populations mises au pillage par leurs administrateurs et leurs maîtres ce que c'est que la probité, la dignité, la moralité dans le commandement, l'intégrité et l'équité dans Y administration de la justice, ceux-là firent plus pour asseoir notre domination en Afrique que les armes seules n'auraient pu faire.

La religion apporta aussi son tribut, et cette prédication muette des vertus, souvent plus efficace que la plus éloquente prédication. Malheureusement elle fut, sauf d'honorables exceptions, plutôt entravée qu'encouragée, et les plaintes de l'évêquc démissionnaire d'Alger, M8' Dupuch, retentissant en 1846, révélèrent à la France et à la chrétienté les épreuves, les douleurs, les efforts désespérés de son épiscopat, traversé par l'indifférence, les outrages et le défaut de concours de l'administration1. L'ardent et pieux évéque y usa son zèle, sa santé, sa fortune, celle de ses amis, cl succomba à la peine, en laissant après lui un déficit financier qui ne faisait que dénoncer l'étendue des besoins, l'insuffisance des ressources mises à sa disposition et l'intrépide confiance de sa charité*. Cependant son zèle ne fut pas stérile,

1 Mgr Dupuch a exposé, dans trois mémoires, les tribulations de son épisco* pat : l' Mémoire au roi en sou conseil, Alger, 24 janvier 1845; 2" Notes intéressantes à consulter, 1*r janvier 1836; .V A S. S. le pape Grégoire XVI, 1'évèquc d'Alger, 29 janvier 18i6. Il faut lire aussi, pour s'édifier sur cette question, l'écrit court et substantiel rédigé par M. Charles de Riancey, et publié sous ce titre> jiar le comité électoral pour la défense religieuse : De la situation religieuse de l'Algérie. (Paris 1846, chez Jacques LecofTre.) C'est à cet écrit que nous empruntons la plupart des détails que nous donnons sur le catholicisme en Algérie.

- Mgr Dupuch disait dans son mémoire au pape : « Sachez que j'ai été prévenu officiellement que je n'étais chargé que des chrétiens romains, et que je tic devais pas oublier que sur nul autre je n'avais de juridiction. Sachez qu'une autre fois il me fut ordonné de réprimer sévèrement un des prêtres, parce qu'i avait poussé l'imprudence jusqu'à dire à un Arabe, avec lequel il échangea»'

et avant de succomber à l'œuvre il la fit avancer. Lorsqu'en 1838 il mit le pied sur le littoral de son diocèse, qui égalait en étendue les deux tiers de la France, il y avait à Alger une seule église, desservie par un seul prêtre, et dépourvue des objets les plus nécessaires à l'exercice du culte, un établissement de sœurs, des sœurs à l'hôpital civil; à Oran, un vieillard épuisé qui tombait sous la charge; à Bône, une chapelle aussi misérable, un prêtre zélé, mais sans ressources, et le commencement d'une communauté de sœurs. Quand M8' Dupuch se retira, au commencement de 1840, il laissa derrière lui quatre-vingt-onze prêtres, soixante églises ou oratoires, pourvus des objets les plus indispensables au culte, seize établissements religieux, cent quarante sœurs de différents ordres, Saint-Vincent de Paul, Hospitalières, Trinitaires, Ursulines, des Trappistes, des Jésuites, des Lazaristes, des Frères, un séminaire, d'excellentes maisons d'éducation, des œuvres pour les orphelins, pour les orphelines, pour les pauvres, des refuges, de saintes associations, des sociétés de charité, notamment celles de Saint-Vincent de Paul et de Saint-François Régis.

Le grain de sénevé poussait ainsi déjà de tout côté des rameaux. Les Trappistes, protégés par le maréchal Soultetle maréchal Bugeaud, développaient rapidement leur magnifique établissement, sur le lieu même où le général Lamoricière, alors lieutenant du génie, construisait, dans la campagne de 1830, un blokhaus, en avant de Staouéli, après la bataille de ce nom. a C'est le 14 septembre 1843, écrivait le révérend père abbé, général de la Trappe, Marie-Joseph, que la première pierre du monastère de Staouéli a été posée avec grande cérémonie sur un lit de boulets ramassés dans la plaine. M. le gouverneur général et son état- major, M8r 1 evèque et son clergé,

quelques discussions religieuses, que le mahometisme était absurde. Sachez que» plus tard, un prêtre auxiliaire, qui me défait arriver des montagnes de la Syrie, fut menacé d'être arrêté s'il mettait le pied sur le rivage de Philippeville, pane qu'il savait et parlait l'arabe, et qu'il était possible, je le crois bien, qu'il fut tenté de parler de religion aux Arabes, a

avec les autorités de l'Algérie, étaient présent. Le prélat a prononcé un charmant discours qui a fait battre le cœur de tous les guerriers, au nombre desquels se trouvait un de nos religieux, qui avait combattu à Staouéli, quand l'armée française y débarqua » Soixante religieux, fécondant à la fois le sol moral et matériel, offraient aux Arabes le spectacle d'une école modèle d'agriculture, gouvernée par la charité. En 1847, le couvent de Staouéli, distribua du pain pendant la disette à tous ceux qui en manquaient dans les villages voisins. On avait vu, dès 1835, les religieuses hospitalières prodiguer aux victimes du choléra, sans distinction de nationalité et de religion, des soins courageux qui produisirent une vive impression. En 1841, l'évéque d'Alger alla soigner lui-même, dans la citadelle de la Casaubah, les Arabes prisonniers; il prodigua à leurs femmes et à leurs enfants les marques de l'intérêt le plus touchant, et cette conduite evangélique facilita un échange de prisonniers*. Le père Brumault, de la compagnie de Jésus, créa quelques années plus lard une maison de refuge pour les orphelins à Ben-Aknoun, entre Alger et Delv-Ibrahim. Les dames du Bon- Pasteur eurent à El Biar, près d'Alger, une maison où elles ouvrirent aux jeunes tilles abandonnées un asile que la reconnaissance publique appela la maison des Préservées. Les Hospitalières fondèrent à Oran et à Constanline une maison de la même espèce. Dès qu'o^ouvre au catholicisme un champ, il y entre pour le fertiliser. 11 rentrait dans le sien en transportant ses oeuvres sur ce rivage fécondé jadis par saint Augustin et où vint mourir saint Louis.

Peu à peu l'on découvrait que ce qui choquait le plus les indigènes, chez qui le sentiment religieux est très-développé, ce

1 Voir l'intéressante notice consacrée au révérend père Joseph-Marie, par M. de Corcelles. (Ami de la Religion, 15 septembre 1855.)

* Mgr Ihipuch disait, dans son mandement du 14 mai 1841 : « Il est vrai que ces femmes désolées, ces pauvres petits enfants, appartiennent à des tribus ennemies, sauvages; mais ne sommes-nous pas chrétien, ne sommes nous pas êvèque? »

n'était pas notre religion, mais l'indifférence de plusieurs de nos administrateurs en matière de religion. Quand ils nous virent construire la première église catholique, loin de se formaliser, ils témoignèrent leur approbation. « Ils furent bien aises que nous consentions à prier Dieu, » dit l'annaliste de l'Algérie1. Plus d'une fois il arriva à nos officiers, comme il en convient lui-même, de se rappeler avec quelque honte, en voyant prier les Arabes, qu'eux aussi avaient appris, étant enfants, des formules de prières oubliées depuis longtemps, et, pour ne pas scandaliser leurs hôtes, ces chrétiens, ramenés au signe de la croix par la piété des sectateurs du croissant, élevèrent leur cceur vers le Dieu qui leur a donné la religion à laquelle nous devons la supériorité de notre civilisation, l'équité de nos lois, la douceur de nos mœurs.

C'est dans ces grandes influences morales que réside l'avenir de notre colonie. Sans doute, il y a beaucoup à faire sur ce point, et nous ne sommes qu'à l'entrée de la carrière. Ces premières et laborieuses années de notre domination en Algérie ont été mêlées d'ombre et de lumière. A côté de la vigueur nécessaire parait la violence inutile et dangereuse, les excès de la force à côté de son légitime emploi. Nous avons encore plus détruit que fondé. Les mains n'ont pas été également pures, el le sentiment de la dignité du commandement n'a pas paru au même degré chez les chefs qui se sont succédé. Cependant, à la fin de l'année 1847 déjà, c'est-à-dire au moment où nous fermons cette histoire, les Arabes avaient conçu une si haute idée de la justice française, que lorsque les pèlerins algériens, se rendant à la Mecque, avaient quelques différends sur la route avec des coreligionnaires, si ceux-ci leur proposaient d'aller chez le cadi, ils répondaient aussitôt, en hommes qui avaient expérimenté les deux justices et qui connaissaient l'excellence de la nôtre : « Non, nous sommes Français, et nous voulons aller

4 Nous empruntons ces détails à M. le capitaine d'état-major Pélissicr, qui parle d'après ses impressions et ses observations. Voir le tome II des Anna Us algériennes, page 245 (première édition, 1 858).

chez le consul. » Ainsi la supériorité de notre justice les avait conquis à notre nationalité, malgré l'esprit de religion et de patriotisme indigènes, au moment même où ils accomplissaient un pèlerinage mahométan! C'est le dénoûment qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est la justification de nos efforts, la sanction de notre victoire, l'indication de notre rôle, car c'est par là que la France s'est montrée fidèle à la mission morale et civilisatrice qu'elle est allée remplir à Alger.

On dirait que la Providence a voulu récompenser la France des services déjà rendus par elle en Afrique à la cause générale de la civilisation. Alger, cette conquête dont l'utilité avait été contestée, n'a pas seulement ajouté à nos possessions un vaste territoire, sur lequel une population européenne de plus de 133,000 âmes, réalisant le vœu de la Restauration, qui voulait appeler toute l'Europe à profiter de notre conquête, commence à se répandre1 ; cette expédition nous a donné un littoral étendu qui agrandit et fortifie notre position dans la Méditerranée. Elle a ouvert un champ nouveau à l'activité et à l'industrie nationales, un marché plein d'avenir au commerce, une France africaine à l'exubérance de notre population, de nouvelles routes à l'Evangile. Dans l'Exposition universelle de 1855, les produits si riches et si variés de l'Algérie ont frappé tous les regards et fait entrevoir le grand avenir agricole et commercial de cette colonie. Les céréales, les fruits, les bois précieux, les huiles, les laines, les soies, les plantes industrielles, les marbres de l'Algérie, ont brillé au premier rang*. Dans ce temps où les profondeurs inexplorées des continents deviennent accessibles à la

1 D après les documents officiels publiés par l'administration, la population civile européenne s'élevait, à la fin de 1853, h 133,192 individus, ainsi répartis : provinces d'Alger, 62,440; d'Oran, 41,464; de Constantine, 29,288. Les Français entrent dans ce chiffre total pour 74,558; les Espagnols, pour 36,615; les Italiens, pour 7,573; les Maltais, pour 5,966; les Allemands, pour 4,663; les Suisses, pour 1,656, etc. La population indigène est évaluée à 2,323,855.

» Voir aux pièces justificatives le résumé des produits de l'Algérie à l'Exposition universelle de 1855 sous le numéro 7.

civilisation européenne, cette fille du christianisme; où la Chine elle-même, ce vieil empire si longtemps muré, s'agite, ébranlé par ses révolutions intérieures, et cesse d'être impénétrable ; où tout marche vers l'unité, la conquête de la côte septentrionale de l'Afrique par la France est un événement immense qui commence à ouvrir dans le Sahara, sillonné depuis longtemps par les caravanes arabes qui vont au Soudan, une route nouvelle à la civilisation et au commerce vers l'intérieur si peu connu de l'Afrique.

Ce n'est pas tout encore : l'Algérie a été pour nous une école pratique de la guerre. Là s'est formée une vaillante armée, commandée par des généraux habiles, qui, après avoir été porter la civilisation française en Afrique, ont été le bouclier et l'épée de la civilisation en France, lorsqu'en 1848 elle a été menacée par l'anarchie : Changarnier, Duvivier, Lamoricière, Bedeau, Cavaignac, Damesme, noms doublement inscrits dans les souvenirs reconnaissants de la patrie, illustrée au dehors, sauvegardée à l'intérieur; là se sont préparés à une guerre plus redoutable, portée sur un théâtre plus en vue, les cadres de ces vaillantes troupes qui, conduites par des chefs valeureux, la plupart aussi formés dans les guerres de l'Algérie, soutiennent, avec tant de persévérance et de courage, dans une entreprise lointaine et périlleuse, le renom toujours grandissant de l'année d'Afrique, et ajoutent de glorieuses pages à l'histoire militaire de la France.

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