‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 27 sur 183 · EXPÉDITIONS FRANÇAISES CONTRE ALGER SOLS LE RÈGNE DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

EXPÉDITIONS FRANÇAISES CONTRE ALGER SOLS LE RÈGNE DE LOUIS XIV

Cet état de choses dura longtemps. Mais quand la France, sortie de ses embarras intérieurs, entra dans la plénitude de sa

1 Cette redevance n'était primitivement que de 17,000 livres.

force, on put prévoir que la guerre succéderait à ces querelles sans cesse apaisées et sans cesse renaissantes. Les principales expéditions de la France contre les puissances barbaresques, et en particulier contre Alger, eurent lieu sous le règne de Louis XIV. Il n'y a rien là qui puisse surprendre. La vigueur et la hauteur du gouvernement de la France, à cette époque, se retrouvèrent naturellement dans ses rapports avec toutes les puissances étrangères, et notamment avec les corsaires, qui, malgré les traités, ne pouvaient se décider à renoncer à la piraterie, source de toutes leurs richesses . Ces expéditions, qui, au fond, ne furent que l'application de la même pensée, et se continuèrent les unes les autres jusqu'à ce que cette pensée eût prévalu, prirent place depuis KîOo jusqu'à 1 (588 . Dans ce quart de siècle, Louis XIV, malgré les grandes affaires qui l'occupèrent en Europe, trouva le temps et les moyens de réduire la régence d'Alger à subir les traités qu'il lui imposa et à les respecter.

Dès IGCo, le duc de Reaufort, avec six vaisseaux de ligne et six galères, avait donné la chasse aux corsaires algériens et leur avait fait éprouver de grandes pertes. Il avait été précédé sur ces mers par de braves chevaliers qui, continuant la gloire de l'ordre de Malle, alors déjà dans son déclin, armèrent à Marseille quelques bâtiments pour réprimer l'insolence des corsaires. C'est à bord d'un de ces bâtiments et contre les corsaires algériens que Tourville commença, comme volontaire, sa carrière maritime, prédestinée à tant de gloire.

Ces répressions, dont l'ellét n'était que passager, ayant été jugées insuffisantes, Louis XIV conçut la pensée de conquérir sur la cote d'Afrique une position militaire et maritime assez forte pour protéger, d'une manière efficace el constante, notre commerce et nos intérêts.

Le point choisi, d'après les avis du célèbre ingénieur Clerville, fut Djijell^, situé entre Alger et Tunis; il présentait de rares avantages pour l'établissement qu'on songeait à y fonder. On y trouvait, en effet, dans la disposition du littoral, les moyens d'établir deux ports sans beaucoup de frais, parce qu'ils étaient

commencés par la nature; la ville, bâtie sur un rocher plat, ne tenait à la terre que par une langue étroite, et, par conséquent, elle était facile à défendre contre les attaques venant de l'intérieur du pays; eniin, à l'extrémité du bassin ovale que présentait le rivage vers le couchant d'Alger, s'élevait un rocher où Ton pouvait construire une citadelle commandant la ville et les deux ports : l'eau douce ne manquait pas dans le pays l.

L'affaire, bien conçue et vigoureusement commencée, fut mal conduite après des succès au début. L'expédition, qui se composait de huit galères, dix-sept vaisseaux et soixante barques, portait six mille hommes de débarquement. Elle avait pour généralissime et amiral le duc de Beaufort; le commandant des troupes de terre était M. de Gadagne, oflicier de réputation qui avait appris la guerre sous Custavc-Adolphe; l'ingénieur Clerville leur avait été adjoint comme maréchal de camp, membre du conseil et chef des ingénieurs, parmi lesquels se trouvaient Dcshoulières et Mesgrini. L'unité de direction manquait à l'expédition, par suite de celte composition de létat-major.

Le gros de la flotte lit voile de Toulon le 50 juin 1G64. Le X juillet elle rallia dans le port de Mahon huit galères françaises et sept galères de Malte qui devaient prendre part à l'expédition. Les vents, peu favorables, ne permirent démettre à la voile que le 17 juillet. La flotte fit une démonstration sur Bougie le 21, et la contrariété des vents empêcha de paraître devant Djijellv* avant le 23. H y avait vingt-quatre jours qu'on était parti de Toulon.

Le débarquement se fît, ce jour-là même, avec ordre et sans grandes difficultés, quoique les Maures occupassent le rivage. Vivement poussés, ils se retirèrent. Le lendemain 24 juillet, ils évacuaient Djijelly, et les Français l'occupèrent.

C'est ici que commencèrent les fautes. La division se mit parmi

1 .\otis avons utilement consulté , pour toutes les expéditions de la France wjire Alger dans le divseptième siècle, Y Histoire (T Alger, par M. Ch. de fif talier.

* Les auteurs du dix-septième siècle appellent cette place Gigeri ou Gigeî.

m HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

les chefs de l'expédition. Ils prêtèrent trop facilement l'oreille aux propositions des Maures, qui, pour gagner du temps, leur soumirent plusieurs projets de Imités et obtinrent ainsi des trêves qu'ils rompaient bientôt en surprenant nos postes. Les nuits froides et les journées brûlantes de l'Afrique leur servirent d'auxiliaires et fatiguèrent l'armée, qui avait montré beaucoup de valeur et d'entrain dans ces luttes journalières. Les volontaires que Gadagne n'employait pas demandèrent à retourner en France, et les galères de .Malte, qui ne s'étaient engagées à concourir à l'expédition que jusqu'au débarquement, affaiblirent aussi l'armée par leur retraite. L'ingénieur Clerville, par trop de mépris de l'ennemi, et dans la convic tion qu'il n'avait pas de canons de gros calibre, ne donna point de force aux ouvrages provisoires qu'il entreprit en attendant qu'on approuvât le projet de citadelle qu'il avait envoyé au roi. Or les Maures, qui avaient reçu des Turcs d'Alger des pièces de trente-six et de quarante-huit, tirent un tel dégât dans nos ouvrages, que le 31 octobre, Irois mois et sept jours écoulés depuis le débarquement, on fut obligé d'abandonner l'expédition et de se rembarquer, après avoir cncloué les canons, car on manquait des appareils néeessaires pour les bisser à bord.

Ce ne fut point un désastre comparable à celui de Charles- Quint, mais ce fut un échec. Louis XIV, loin de se laisser abattre par ce revers, ordonna au duc de Ueaufort de reprendre la nier, et, l'année suivante, en 1001, ce vaillant homme, assisté du commandeur de Saint-Paul, joignit la flotte algérienne à la hauteur de Tunis, et lui infligea une si grave défaite dans deux combats successifs, qu'elle périt presque tout entière, et que seize ans se passèrent sans qu'on lut obligé d'armer dans les ports de France pour réprimer les insultes des Uarbarcsques.

En 1081, les actes de piraterie se renouvelèrent. Le dey ayant fait appeler le père Levacber, vicaire apostolique à Alger, lui déclara que la paix était rompue, et qu'il venait d'ordonner la sortie de deux vaisseaux de course. En même temps, les corsaires de Tunis et de Tripoli couraient sur nos bâtiments de commerce.

Los Barbaresqucs payèrent cher ces insultes. L'année ne s'était point écoulée avant qucDuquesnc, et sous lui Tourville, eussent détruit la flotte de Tunis et de Tripoli. 11 fallut que les chefs de ces deux pays subissent les conditions imposées par Louis XIV. Au nombre de ces conditions était la mise en liberté de tous les esclaves chrétiens. Ce fut alors qu'eut lieu cet incident qui témoigne de l'orgueil national des Anglais. Parmi les esclaves remis au comte d'Amfreville, capitaine de vaisseau chargé de cette négociation, il y avait beaucoup d'Anglais. Ils soutinrent à d'Amfreville que c'était par considération pour le roi d'Angleterre qu'ils étaient mis en liberté. « Puisque cela est ainsi, dit d'Amfreville, qu'on fasse venir les Turcs,» et, leur remettant les Anglais : « Ces gens-ci, dit-il, prétendent n'être délivrés qu'au nom de leur roi ; le mien ne prend pas la liberté de leur offrir sa protection, je vous les rends; c'est à vous de montrer ce que vous devez au roi d'Angleterre. » Les Anglais furent remis aux fers ; châtiment bien dur d'un orgueil déplacé *.

Alger était plus difficile à frapper. 11 fut un moment question d'opérer la conquête de cette ville, et les raisons ne manquaient point aux partisans de ce plan hardi. Sa belle position sur le littoral de la Méditerranée, sa situation sur la route de l'Inde par l'isthme de Suez, sa proximité de la France , la fertilité de son pays, célèbre au temps des Homains , frappaient les esprits. Mais les frais de l'expédition, ses difficultés attestées par l'expérience du passé, le désastre de Charles-Quint, encore présent aux mémoires , le souvenir tout récent de l'échec éprouvé à Djijelly, empêchèrent de donner suite à cette idée. On renonça à conquérir Alger, on se borna à le châtier.

Duquesne, avec sa hardiesse ordinaire, proposait d'attaquer de vive force les forts de la marine, projet difficile et dangereux avec des forts aussi redoutables que ceux de Bab-Azoum, de Bab-ab Oued, qui montraient, le premier quinze canons, le second douze, et les batteries rasantes du Môle, qui présentaient soixante-dix à

1 Ce fait est raconte rar Voltaire dans le Siècle de Louis XIV.

quatre-vingts bouches à feu. On n'avait point encore adopté de plan d'attaque, lorsqu'un pauvre gentilhomme de Gascogne, Renaud d'Éliçagarray, connu sous le nom de Petit Renaud, proposa uu moyen nouveau et audacieux : c'était de tenter, entreprise inouïe dans les fastes de la marine, le bombardement d'Alger avec des mortiers placés sur les vaisseaux. Cette idée, ingénieusement hardie, eut, devant le conseil du roi, le sort de toutes les idées nouvelles, quand elles sont présentées devant les corps dépositaires des traditions de la science : elle fut rejetéc à l'unanimité Heureusement Petit Renaud trouva dans Louis XIV, qui, avec son esprit juste et droit, fut frappé de la manière lumineuse dont ce gentilhomme développait son plan, un appréciateur moins esclave de la routine. L'essai fut résolu. Renaud d'Eliçagarray, autorisé par le roi, fit construire cinq navires à fond plat, de moyenne grandeur et d'un fort échantillon, pour résister à la réaction de la bombe. Chacun de ces navires, appelés galiotes, embarqua deux mortiers de douze à quinze pouces coulés sur une semelle fixe inclinée de quarante-cinq degrés pour obtenir la plus grande portée, et reposant sur une charpente solide supportée par des lits de madriers et de câbles. C'est ainsi que la marine fut dotée, à l'occasion d'Alger, d'une nouvelle puissance de destruction.

Le 23 juillet 1682, la flotte française, forte de onze vaisseaux de ligne, quinze galères, cinq galiotes. deux brûlots et quelques tartanes, mouilla en rade d'Alger. Des vents violents et une grosse mer obligèrent Duqucsne d'ajourner le projet d'attaque, et ce ne fut que le 15 août qu'on put faire une première tentative. Elle ne réussit point, parce que l'inexpérience et l'insuffisance des dispositions prises amenèrent des accidents. La tentative, renouvelée le 50 août avec plus de précautions, réussit complètement ; cent vingt bombes tombèrent dans la ville et y portèrent le ravage et la destruction. Le 3 septembre, la mer étant belle, le bombardement recommença. Les Algériens essayèrent d'enlever la ligne d'embossage des Français : reçus par un feu bien nourri d'artillerie et de mousqueterie , ils furent obligés de regagner eu désordre leur port. Ils envoyèrent, le 4 septembre, le père Leva-

cher à Duquesnc pour traiter de la paix ; les conditions imposées par la France parurent trop dures, les Algériens refusèrent de les accepter. Le bombardement recommença pendant la nuit; mais l'époque avancée de la saison, et le vent qui devint tout à coup mauvais, obligèrent Duquesne à rentrer à Toulon, en laissant Alger à demi ruinée. Ce n'était que partie remise : le moyeu de la soumettre était trouvé.

En juin 1683 une nouvelle expédition fit voile de Toulon, sous les ordres de Duquesne, et parut le 20 juin eu vue d'Alger, devant laquelle elle trouva la croisière commandée par le marquis d'Amfreville. Celte expédition se composait de seize vaisseaux, sept galiotcs à bombes cl deux brûlots. Cette fois on arrivait plein de confiance dans un moyen éprouvé, et avec l'expérience de la première expédition, qui indiquait les précautions à prendre pour éviter les accidents et les avaries. Sept ancres furent portées à six cents toises du Môle; deux autres ancres, servant à deux vaisseaux destinés à flanquer les galiotes et à les protéger contre les attaques de l'ennemi, furent mouillées à trois cents toises, la première vis-à-vis l'extrémité nord du Môle, la seconde à l'extrémité sud; au bout des amarres qui servaient aux galiotcs. se trouvaient amarrés des vaisseaux, bors de la portée du canon, de sorte que chacune des galiotes, qui formaient un demi-cercle en (ace du Môle, avait derrière elle un vaisseau qui portait son amarre. Ces mesures préliminaires furent prises en présence de l'ennemi, qui n'essaya pas de les contrarier.

Dans la nuit du 26 au 27 juin, les galiotes se halèrent sur leurs câbles; quatre chaloupes canonnières, armées chacune d'un gros canon, se placèrent entre les bombardes et les forts, et le bombardement commença. 11 dura pendant une partie de] la journée du 27, et reprit le soir avec une nouvelle intensité. L'effet en fut terrible. Plusieurs milliers de personnes périrent ; les mosquées, le palais du dey et un grand nombre de maisons furent renversées. Le peuple, désespéré et furieux, ne savait où trouver un asile. Le dey, ne pouvant prolonger la lutte, envoya vers Duquesne, pour traiter de la paix, le père Levacher et le commandant de Beaujeu,

alors prisonnier. Duquesne exigea, comme condition préalable de tout arrangement, la mise en liberté des esclaves chrétiens. On lui en avait rendu cinq cents quarante-six , et la négociation continuait , lorsqu'une de ces révolutions si communes à Alger changea la lace des affaires.

Parmi les otages exigés par Duqucsnc, se trouvaient Mezzo- Morlo, amiral de la flotte algérienne, et Hali, raïs de la marine. Le mécontentement de la population, de plus en plus menaçante, et qui, depuis que le feu avait cessé, passait de la crainte à la fureur, ayant empêché le dey de souscrire à la seconde condition imposée par Duquesne, le payement d'une indemnité pour les prises faites, à différentes époques, par les corsaires sur le commerce français, on se rendit, de part et d'autre, les otages. Mozzo-Morto, qui avait promis à l'amiral français d'agir sur la milice dans le sens de la paix, agit dans le sens contraire. A peine à terre, il représenta aux janissaires, aux groupes desquels il se mêla, que Bnba-Hassan ne méritait pas de commander à l'invincible milice. — « Il la déshonorait, disait-il, par une paix honteuse. iYavait-il pas déjà ruiné l'État et les particuliers en rendant les esclaves aux Français, qui refusaient de rendre les Turcs enchaînés à bord de leurs galères. » Les passions de la soldatesque, enflammées par ces discours, devaient bientôt faire explosion. Les janissaires se répandirent en groupes armés dans la ville, et, le soir, à dix heures, Baba-Hassan, qui rentrait dans son palais, fut atteint de quatre coups de feu. Aussitôt Wezzo-Morto fut proclame à sa place.

Duquesne, qui le croyait encore favorable à la paix, le fit complimenter, et, sur sa demande, lui envoya par écrit les conditions à souscrire. Deux jours se passèrent sans réponse; alors Duquesne hissa le pavillon rouge, en l'appuyant de deux coups de canon à boulet. Les Algériens répondirent par une manifestation semblable. La guerre recommençait. Cependant, avant de reprendre les hostilités, le chef de l'expédition voulut mettre à l'abri des représailles la population française qui résidait à la Calle. Quatre galères, envoyées par lui, revinrent chargées de quatre

cent vingt personnes. Depuis le rétablissement du Bastion de France en 1640, le commerce avait continué sur ce point, malgré des guerres presque continuelles entre la France et Alger. La nuit suivante, le bombardement fut repris, et, en même temps, on lança des brûlots sur le port. Deux vaisseaux, une galère, plusieurs bâtiments marchands coulés à fond, les édifices qui restaient debout dans la ville incendiés ou renversés, un grand nombre de morls : tels furent les résultats de cette nuit.

Les Algériens se défendaient avec courage. Eclairé la nuit par de grands feux, leur tir devenait plus juste, et faisait éprouver des pertes sensibles aux Français qui étaient venus s'embosser, avec une grande hardiesse, sous le canon de l'ennemi, pour bombarder la ville de plus près. Les ravages qu'ils y faisaient croissant d'heure en heure, la fureur de la population ne connut plus de bornes, et, Ic29 juillet, Mezzo-Morto, partageant cette fureur, ordonna au père Levacher, conduit devant lui par ses satellites, de choisir entre le turban et la mort. Le généreux prêtre n'hésita point, et fut attaché à la pièce dite la Consulaire. Un jour, la victoire devait, nous l'avons dit, mettre aux mains de la France cet instrument de meurtre consacré par ce martyre. Une fois les exécutions commencées, elles continuèrent. Mais, au milieu de ces actes atroces, vient s'encadrer un trait de magnanime courage qui console le cœur. Un officier français, M. de Choiscul, pris deux jours auparavant dans une ronde de nuit, venait d'être attaché à la bouche d'un canon, lorsqu'un capitaine de corsaire, |>eu de temps auparavant son prisonnier, et plein de gratitude pour la bonté qu'il avait trouvée en lui, traverse la foule, le proclame son bienfaiteur et demande sa vie. La foule, prompte à passer de la colère à la pitié, s'attendrit; mais Mezzo-Morto, demeurant inflexible, commande le feu au canonnier. Alors le corsaire, se serrant contre Choiseul et le tenant embrassé : « Eh bien ! tire, crie-t^il au canonnier; puisque je ne puis sauver mon bienfaiteur, j'aurai du moins la consolation de mourir avec lui.» La beauté de l'action, la surprise, le courage du corsaire, l'énio-

tion de tous, louchèrent Mezzo-Morto lui-même, car l'homme le plus endurci est toujours homme par quelque endroit, et n'échappe point à l'admiration involontaire qu'excite, dans le cœur humain, la vertu. M. de Choiseul fut sauvé.

Le bombardement dura jusqu'au 18 août, en faisant dans Alger d'immenses ravages. Près de mille bombes étaient tombées dans la ville. Cependant Mezzo-Morto tenait encore. Tout en continuant à répondre au bombardement, il avait eu à défendre, les armes à la main, son pouvoir contre la population, que le paroxysme du désespoir et de la terreur poussait à la révolte. Entouré de la milice, il fit face à ce double péril, et il était maître d'Alger en ruines, lorsque les bombes manquèrent à Duquesne, qui n'avait point voulu faire embarquer un grand nombre de ces projectiles dangereux à bord des vaisseaux, dont l'emménagement était loin d'égaler la perfection d'installation obtenue dans les temps modernes.

Il fallut donc repartir pour Toulon, en laissant encore une fois l'œuvre inachevée. Mais Duquesne établit Tourville en croisière devant la ville, et fit avertir le dey qu'il ne tarderait pas à revenir. Celle fois, les Algériens ne l'attendirent pas. Épouvantés à l'idée de voir recommencer, l'été suivant, le bombardemeii qui avait déjà fait tant de victimes, ils se soulevèrent contre Mezzo-Morto, qui n'eut que le temps de fuir pour éviter le sort de son prédécesseur.

Une première paix fut alors signée le 10 avril 1684. Elle fut moins dure qu'on n'aurait pu le supposer. Tourville renonça à obtenir les frais de la guerre, et rendit même aux Algériens les soldats de la milice, prisonniers à bord des galères de France. L'obstination intrépide des janissaires dans le dernier bombardement leur avait conquis de meilleures conditions; on voulut sans doute aussi faire quelque chose pour la population, qui avait contraint Mezzo-Morto à la fuite, afin de traiter avec la France; enfin, les difficultés et les hasards des expéditions tentées sur cette côte dangereuse durent contribuer à décider Louis XIV a sanctionner un traité dont il avait été d'abord mécontent.

Ce traité dura peu. La leçon n'avait pas été assez complète, et les Algériens revenaient presque irrésistiblement à la piraterie, qui était pour eux une habitude et un besoin. Ils crurent qu'on les ménageait parce qu'on les craignait, et, dés 1685, Louis XIV était obligé de renvoyer Tourville devant Alger pour demander réparation de diverses infractions au traité. Ils promirent de faire droit aux représentations de la France; mais, loin de là : ils recommencèrent leurs déprédations dans les années suivantes avec les corsaires tripolitains et tunisiens placés sous l'influence du dey, et firent éprouver les plus grandes perles au commerce de France, d'Espagne et d'Italie.

Le roi, déterminé à mettre un terme à cette piraterie, chargea le maréchal d'Estrées de châtier d'abord Tunis et Tripoli : ces deux villes se soumirent, après un bombardement, aux conditions qui leur furent dictées. Elles payèrent une contribution de guerre, et Tunis assura à la France, à l'exclusion de l'Angleterre qui le convoitait, le droit de faire le commerce sur sa côte et d'y pêcher le corail. Le tour d'Alger était venu. Vers la fin du mois de juin 1688, le maréchal d'Estrées parut devant cette fille, et, du 1er au 16 juillet, il y jeta dix mille bombes.

Cette fois l'orgueil d'Alger fut vaincu. Pendant cette épouvantable exécution, la population se livra d'abord à ses fureurs accoutumées. Le successeur du père Levacher, le père de iMontmasson, le père François Francillon, le consul de France et quarante autres Français 5 peu près furent attachés à la bouche des canons1. Mais, quand cette fureur se fut assouvie, les Algé-

1 On trouve des détails curieux et touchants sur ces exécutions dans une lettre écrite par le frère Jacques le Clerc, de la congrégation de Saint-Lazare, résidant alors à Alger, pour y servir de compagnon au vicaire apostolique , et qui vit lui-même de pics la mort dans celte occasion. On le prit en eflet le 7 juillet 1688 pour le conduire au lieu du supplice. Il devait, comme le vénérable père de Montmasson, être attaché à la bouche d'un canon. « Mon heure n'était pas encore venue, ajoute-t-il ; il plut à la divine Providence de me réserver à quelque autre fin à elle connue. Je fus donc conduit pour aller sacrifier à Dieu la vie qu'il rn'avail donnée ; mais je n'eus pas plutôt fait deux cents pas, que je me vis reconduire au lieu d'où j'étais i>arti. » Le frère raconte en-

110 niSTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

riens comprirent qu'il y allait de l'existence de la ville, qui ne pouvait résister à celte force de destruction que possédait le roi de France, et dont il était résolu à se servir jusqu'au bout pour les réduire. Us se soumirent donc à leur destinée, et, bien que le maréchal d'Estrécs, à bout de munitions, fût rentré à Toulon, ils demandèrent la paix et renoncèrent à une lutte impossible.

Louis XIV exigea cette fois qu'une ambassade solennelle vint lui porter la soumission d'Alger. Le 26 juillet i600, Méliémet Fléming , envoyé du dey, fut présenté au roi par le marquis de Seignelay dans la galerie de Versailles. Il prononça sa harangue en turc, et Lacroix-Pelit , secrétaire interprète du roi. In traduisit aussitôt. C'était le temps des pompes triomphales auxquelles le royal palais de Versailles servait de cadre majestueux. Déjà le doge de Gènes était venu s'incliner devant la grandeur de la France personnifiée dans le grand roi : et, à plus juste titre encore que lui, Méhémet Fléming aurait pu répondre à qui lui aurait demandé ce qui l'étonnait le plus à Versailles : « C'est de m'y voir. »

Voici le discours prononcé dans cette mémorable circonstance par Méhémet Fléming :

« Très-puissant, très-majestueux et très-redoutable empereur, dit Fléming, Dieu veuille conserver Votre Majesté avec les princes de son sang, et augmenter de un à mille les jours de votre règne.

suite comment le gaivlien Bachi lui dit de n'avoir point peur et de rester là en repos; comment il écrivit au révérend père d'Espinosa, administrateur du grand hôpital espagnol, pour l'avertir delà triste situation où il se trouvait; comment celui-ci lui envoya un Majorquin de ses amis nommé Plumel, homme d'esprit et admit, qui négocia sa délivrance, en promettant au gardien Bachi deux cent vingt piastres; comment on le fit conduire, après lui avoir fait couper les cheveux et l'avoir fait changer d'habits, nu jardin du père administrateur, qui avait reçu également dans son jardin huit ou dix capitaines, qui sauvèrent leur vie à force d'argent. La cruauté tempérée par la cupidité, tel était le trait principal du caractère r!e ces barbares : nous avons trouvé quelque chose de cela dans nos révolutions. On trouve la lettre du frère Jacques dans le Voyage pour la rédemption des captifs, par les PP. François Gomelin, etc.

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