‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 36 sur 183 · DOMINATION TURQUE SOUS LES DERNIERS DEYS · texte numérisé non relu

DOMINATION TURQUE SOUS LES DERNIERS DEYS

pèrent à ce péril que par la mort d'Ali, frappé de la peste. »

Les conspirations contre un pouvoir aussi violent et aussi tyrannique avaient été nombreuses. Mais Ali-Codjia sut les faire échouer par la précaution qu'il prit, au premier mouvement tenté contre lui, de transférer sa résidence et le trésor de l'État à la Casaubah. Enfermé dans cette citadelle, inaccessible à tous, entouré d'une garde formée de Maures, il essaya de secouer le joug de la milice turque, qui avait fait périr un si grand nombre de ses prédécesseurs. On reconnaît ici l'influence du mouvement qui, se communiquant de Constantinople à Alger, poussait les gouvernements turcs à détruire les janissaires, cette milice à la fois turbulente et intrépide, nerf des armées turques, mais aussi redoutable à ses souverains qu'à ses ennemis. Les moyens qu'il employa furent les mêmes que ceux dont se servait, à la même époque, le sultan Mahmoud. Il prit contre la milice turque des mesures d'extermination. Plus de quinze cents janissaires périrent dans les supplices, et cependant son règne fut court; commencé le 8 septembre 1817, il se termina au bout de quelques mois, au commencement de 1818. En voulant assurer la durée de son gouvernement, il avait énervé la puissance turque, qui résultait de la supériorité de la milice sur les Maures et dr l'esprit militaire dont elle était animée.

Il laissa donc à son successeur Hussein-Pacha deux héritages importants, les nouvelles fortifications de la marine pour la défense de la place, et l'usage de la résidence du château pour le dey, qui continua à l'habiter et à y garder le trésor de l'État. Mais, en même temps, il lui laissa la milice turque affaiblie par les vides que tant d'exécutions sanglantes avaient faits dans ses rangs.

Or, après trois siècles de durée, la domination turque n'était guère plus assise qu'au premier jour dans le pays; elle n'y était que campée. C'était toujours un pouvoir militaire qui se défendait par l'épée contre les révoltes périodiques que sa mauvaise administration et ses exactions excitaient parmi les tribus arabes et chez les tribus berbères soulevées par les marabouts, ces per-

m HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

sonnages à la fois religieux et politiques qui exerçaient un grand empire sur ces populations remuantes et fanatiques. Quand le dey d'Alger ne parvenait point à se concilier les marabouts par des présents, il ne restait que la ressource de rétablir la domination turque par la force des armes et la terreur des supplices.

En 1808, Mustapha, dey d'Alger, avait encore eu à combattre une redoutable insurrection dont le signal avait été donné par les Kabyles des montagnes de Constantine, soulevés par le marabout Ben-Arach. Le bey d'Oran, en marchant contre eux, éprouva une sanglante défaite. Ben-CliérilT, autre marabout, prêcha aussitôt la guerre contre les Turcs, et bientôt, à la tete d'une armée, il fit éprouver une nouvelle défaite au nouveau bey d'Oran, car le bey précédent, demeuré prisonnier dans la première bataille, avait eu la tête tranchée. L'insurrection se répandant de proche en proche, Ben-Chériff devint maître de Mascara, de Tlcmcen, de Mazouna, de Callah; sa domination s'étendait deMiliana jusqu'à Ouidjeda. Un nouveau bey, homme d'action et d'énergie, Mohammed-Mekallech, comprima cette formidable insurrection par le glaive et la politique, car, après un premier succès, il ébranla l'union des tribus par ses menaces et ses promesses. Mais la terreur fut, comme à l'ordinaire, le principal moyen de compression. Les Arabes divisés furent plusieurs fois vaincus et impitoyablement exterminés pendant et après la bataille. Douze cents tètes furent exposées sur les murailles d'Alger, cl les ossements des révoltés demeurèrent dans la plaine, comme un terrible enseignement. Cependant, en 1817>, une insurrection s'allumait encore à la voix des marabouts, pour être encore éteinte dans le sang. Le père de cet Abd-el-Kader qui devait jouer un si grand rôle dans l'avenir, n'échappa qu'avec peine au supplice, à l'occasion d'une conspiration qu'un des derniers beys d'Oran réprima par de sanglantes exécutions.

La domination turque, sous les derniers deys, comme sous les premiers, se maintenait ainsi, sans s'établir définitivement, au milieu de populations remuantes, sans cesse vaincues, mais toujours prêtes à reprendre les armes. Hussein, le dernier dey

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d'Alger, avait à combattre les mômes ennemis indigènes qu'avait combattus Barberousse, et il ne les contenait, sans les assujettir, que par la supériorité des armes et de la politique : situation précaire qui mettait la durée de la domination turque à la merci d'un revers éprouvé au centre de sa puissance.

DrJlMERS RAPPORTS DU GOU VERSEMENT FRANÇAIS AVEC ALGER. - RUPTURE. DÉLIBÉRATION DANS LE CONSEIL DU ROI.

Hussein-Pacha était ministre de l'intérieur lorsqu'il succéda, le V mars 1818, à Ali-Codjia. Il avait alors quarante-cinq ans, et passait pour un homme d'une humeur facile. A Alger, comme partout ailleurs, les situations dominent les hommes : une fois dey, Hussein ne put se maintenir que par la terreur et les précautions les plus rigoureuses. Renfermé dans la Gasaubah, dont il augmenta considérablement les fortifications, il n'admettait dans celte citadelle que ses ministres et ses favoris, et en sortait rarement, dans la crainte d'être assassiné. Cette espèce de séquestration d'une tyrannie à la fois terrible et terrifiée n'était qu'un acte de conservation prévoyante, justifiée par l'expérience. Un jour qu'Hussein avait quitté son palais pour inspecter les travaux de fortifications, il n'échappa qu'à grand'peine à une tentative d'assassinat. On cite parmi les exécutions sanglantes qu'il ordonna celles de l'agha de la milice, son parent, que, vers la fin de 1827, il lit étrangler, sur un soupçon, pendant qu'il jouait aux échecs avec lui. Néanmoins, il passait pour un prince généralement équitable dans l'administration de la justice et dans les actes de son gouvernement, et la férocité de son préde-

cesse ur AliCodjia le faisait paraître, comparativement, humain et juste.

11 avait, lors de son avènement, permis à son drogman, le juif algérien Bcnsamon, qu'Ali-Codjia avait contraint de se faire mahométan, de retourner à la religion de ses pères. Le même jour, en vertu d'une décision du pacha, appuyée de l'opinion des cadis turcs et maures, portant que nul ne pouvait être contraint à embrasser le mahométisme , trois jeunes garçons, huit filles juives et une chrétienne, ravis à leurs parents par Ali-Codjia, furent également rendus à leurs familles et h la religion de leurs pères. L'une des jeunes fdles juives, et Rose Ponsibinio, tille d'unauhergiste piémontais, reçurent même chacune du pacha, en rentrant chez leurs parents, une dot de 5,000 piastres fortes d'Espagne, environ 27,000 francs de notre monnaie

Hussein-Pacha, malgré ces actions louables, avait les défauts de sa position et ceux de sa nation. Chef d'un gouvernement de corsaires, il ne pouvait volontairement mettre tin à la piraterie, source de richesses pour lui et la milice. Despote, il avait les exigences, l'entêtement, l'insolence et l'aveuglement d'un pouvoir arbitraire et absolu. Turc, il éprouvait pour les puissances européennes, dont il ne connaissait pas les forces, tout le mépris de l'ignorance, et, plein de confiance dans les fortifications d'Alger, confirmé dans cette confiance par le souvenir de tant d'expéditions demeurées infructueuses, il se reposait sur ses canons et sur la fatalité pour le défendre contre tous les périls.

Ce fut sous ce dey que les difficultés qui existaient déjà entre la France et la régence d'Alger achevèrent de s'envenimer. Le moment est venu d'indiquer la nature de ces difficultés. 11 y en avait de plusieurs genres : les unes rappelaient les différends qui s'étaient élevés, à toutes les époques, entre le gouvernement algérien et les gouvernements civilisés. C'étaient des saisies de cargaisons, des visites de navires faites à force ouverte, malgré

1 Nous empruntons ces détails à l'écrit de M. Bianchi, interprète du roi, sur la mission du contre-amiral de la Bretonniôre a Alger.

NÉGOCIATIONS POUR LA CRÉANCE BUSNACII. 139 l'esprit et la lettre des traités, des dénis de justice envers nos nationaux ou envers des alliés couverts de notre pavillon. Mais le principal objet de ces différends, c'était le défaut de payement de la créance que le premier consul Bonaparte avait été invité à liquider par la lettre du dey, écrite en août 1802.

C'est ce que constate le discours prononcé, dans la séance du mardi 20 juin 1820, par le ministre des affaires étrangères de France. « À son retour en France, disait ce ministre, le roi trouva la nation dépouillée des privilèges de la pêche et du commerce dont elle avait joui à Alger depuis plus de deux siècles. Sa Majesté se fit aussitôt rendre compte des circonstances qui avaient amené ce fâcheux résultat. Elle reconnut que la princicipale cause de l'interruption de nos relations avec Alger était l'inexécution de l'article du traité de 1801 , qui avait garanti le payement des créances des sujets algériens. Le roi promit ce que la justice exigeait impérieusement. Il fit déclarera la Régence d'Alger qu'il serait satisfait aux réclamations de ses sujets. La Régence, convaincue de la sincérité des propositions du gouvernement français, rétablit aussitôt les relations de la bonne intelligence entre les deux pays, et la restitution à la France des concessions suivit de près cet heureux changement. Il restait a la France à remplir ses engagements1. »

Le ministre expliquait ensuite comment, après une négociation assez laborieuse, les commissaires du gouvernement, nommés à cet effet, et qui étaient MM. le baron Mounier et Hélyd'Oissel, avaient, d'accord avec le fondé de pouvoir de Busnach et Bacri, réduit à sept millions le chiffre de la somme que !a France aurait à payer, pour compléter l'exécution du traité de 1801, et comment il avait été formellement stipulé, dans l'intérêt des sujets du roi, que le trésor royal retiendrait le montant des oppositions et transports de créance qui lui auraient été signifiés à la charge des créanciers envers lesquels la France s'ac-

1 M. le baron Pasquicr était, à cette éjioque, ministre des affaires étrangères.

quittait, et que les contestations qui pourraient s'élever seraient portées devant nos tribunaux. Le roi avait approuvé cet arrangement, et le dey, de son côté, y donnant son adhésion, avait déclaré, après avoir pris lecture de cet acte, que le gouvernement français avait pleinement satisfait à tous les engagements du traité de paix du 17 décembre 4801 La convention du 23 octobre 1819 devenait donc la loi des deux parties, et son exécution, assurée par le vote de la loi de finances du 24 juillet 1820, qui ouvrait un crédit de sept millions au ministre des finances, semblait rétablir sur une base solide les bons rapports de la France et de la Régence d'Alger.

•11 en fut autrement. Le payement de la créance devint la cause de la rupture qu'il était destiné à prévenir. En vertu d'un article de la transaction, les sommes pour lesquelles il y aurait des oppositions devaient être séquestrées à la caisse des consignations, jusqu'à ce que les tribunaux français eussent prononcé sur la validité de ces oppositions. Une somme de 2,500,000 francs fut ainsi mise en réserve, une somme de 4,500,000 remise à Husnacb et Bacri. H semble que le dey, qui avait fourni lui-même, par l'intermédiaire de Busnach et Bacri, une partie des approvisionnements qui étaient devenus l'origine de la créance de ces juifs algériens sur la France, avait entendu que l'affaire serait conduite avec celte justice sommaire et expéditive qu'il appliquait dans ses hltats. L'apurement des nombreux procès soulevés par la signification des oppositions durant encore en 1824 et en 1825, il perdit patience, et sa politique envers la France se ressentit de l'irritation qu'il éprouvait. Cette irritation était d'autant plus vive, que Busnach et Bacri n'étaient point retournés à Alger, et que le gouvernement français, sommé par le dey de lui livrer ces deux hommes, qu'il regardait comme coupables, de destituer le consul de France, M. Deval, qu'il signalait comme leur complice, et enfin de remettre aux mains du dey la

* Voir aux pièces justificatives la Transaction sur réclamations des sieurs Bacri et Busnach, d'Alger, sous le numéro 5.

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