‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 50 sur 183 · INSULTE FAITE AU PAVILLON PARLEMENTAIRE · texte numérisé non relu

INSULTE FAITE AU PAVILLON PARLEMENTAIRE

Kattcrage difficile. Mais le commandant avait donne sa parole de ne partir que le lendemain, il fallait la tenir. Vers neuf heures du soir, on s'aperçut que le vaisseau avait chassé de deux encablures sur son ancre, et on découvrit bientôt que le cable était coupé. Une seconde ancre fut immédiatement mouillée avec la chaîne. Peut-être ne fut-ce qu'à la faveur de cet te précaution que le vaisseau échappa au danger d'échouer sous les batteries du fort Bab-Azoun, où sa perte et celle de l'équipage eussent été inévitables.

Ici, nous laissons la parole au témoin oculaire qui a raconté la nouvelle insulte à laquelle la France fut en butte de la part des Algériens.

« Le lendemain 5 août 1820, dit-il, vers midi, le commandant ordonna au brick Y Alerte, mouillé à peu de distance de nous, et qui avait suivi le vaisseau dans cette mission, d'appareiller et de sortir de la baie couvert du pavillon parlementaire. Forcé par le vent de passer sous les batteries de la ville et à portée du canon, M. le capitaine de INerciat exécuta cette manœuvre avec habileté et prit le large. À une heure, le vaisseau, après avoir également appareillé, suivait la même route ayant les basses voiles, les huniers et les perroquets, portant le pavillon parlementaire au mât de misaine, le pavillon du roi arboré à la corne, et le guidon de commandement au grand mât. Plein de confiance sur la foi du sauf-conduit, nous naviguions pour sortir de la baie, lorsqu'un coup de canon à poudre, parti de la batterie du Fanal, fixa notre attention. Peu de temps après, on entendit un deuxième et un troisième coup, et l'on vit beaucoup de monde courir aux batteries. C'était probablement l'ordre de faire tirer, car aussitôt une canonnade à boulets, partie des batteries de la ville et du môle, et dirigée sur le vaisseau, ne laissa plus de doute sur l'attentat qui allait être commis. En effet, dès ce moment, de deux heures et demie jusqu'à trois, c'est-à-dire pendant une demi-heure, jusqu'au moment où le vent nous permit de nous éloigner de la côte, le vaisseau du roi la Provence a essuyé le feu d'environ quatre-

vingts coups de canon et celui de plusieurs bombes qui tombèrent à peu de distance de l'arrière du vaisseau.

« Un heureux hasard voulut que onze boulets seulement atteignissent le corps du bâtiment, c'est-à-dire trois dans la coque, un dans la grande vergue, qui fut percée d'outre en outre, entre le milieu et le bout de tribord, et plusieurs dans la voilure et le grcement.La corvette de guerre anglaise \ePilorus et la goélette espagnole la Guadaleta, mouillées à peu de distance du port, ont été témoins de cette insulte. Nous dûmes probablement à la position du premier de ces bâtiments, placé entre nous et une partie des batteries, de ne pas avoir reçu le feu de celles qu'il nous masquait1. »

M. le capitaine Signoret, homme de l'art, a constaté les mêmes laits avec une précision scientifique. « Le feu des batteries ennemies, dit-il dans son mémoire, a commencé à la distance de six cents toises; mais, la route du vaisseau croisant un peu la direction des forts de la Marine, cette distance a diminué jusqu'à quatre cent cinquante toises environ. Puis, le vaisseau ayant doublé le fort de la pointe nord du môle, celte même distance s'est accrue jusqu'au moment où il s'est trouvé hors de portée. La direction donnée aux pièces a généralement été bonne; presque tous les boulets ont passé sur le vaisseau et entre les mâts ou à peu de chose près. Le pointage n'a donc été fautif que dans l'angle d'élévation de la pièce. La distance aura été appréciée plus grande qu'elle n'était réellement. Toutefois nous observerons que la même pièce de canon n'a pas tiré deux coups de suite sur le vaisseau, et que c'est lorsqu'il passait devant la fortification que quelques pièces faisaient feu. »

Cet attentat contre le droit des gens et cette nouvelle insulte au gouvernement français ne furent réparés par aucune démarche officielle du dey*. Seulement, le 6 août 1829, le capitaine

1 M. Bianchi : Relation, etc., page 61.

1 II y eut sur cet incident, comme sur tous les faits de cette histoire, une version algérienne à côté de la version française. Dans la version algérienne que nous a transmise Simon Pfeiffer, on assure que le vaisseau la Provence àé-

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(juin, commandant de la corvette anglaise le Pilorw, fit tenir au comte de la Bretonnière un pli renfermant une lettre personnellement adressée à cet officier anglais par le drogman du dey, parlant en son propre et privé nom. Ce drogman écrivait donc au commandant anglais que, non-seulement Hussein-Pacha avait désapprouvé l'attentat du 5 août, mais que , mécontent, disaitil, de ce qu'on avait agi contre sa volonté, il avait destitué le ministre de la marine et chassé tous les chefs des batteries. Cet avis indirect, sans aucun caractère officiel, adressé à un tiers qui le communiquait officieusement, ne pouvait être accepté comme une réparation. Le capitaine Quin, en le transmettant, exprimait hautement son admiration pour le commandant français et l'intrépide impassibilité avec laquelle il avait maintenu son équipage demandant à répondre au feu des Algériens, et était resté fidèle au devoir imposé par le pavillon parlementaire, au moment où l'ennemi en violait les droits. Cette admiration était sincère, comme le prouve une lettre écrite par un de ses compatriotes qui se trouvait avec lui au moment de l'événement. « La Provence, dit-il, mit à la voile hier à deux heures. Ce bâtiment sortit majestueusement sous pavillon parlementaire et passa environ à une demi-portée de canon des batteries de la ville, qui, à l'étonnement général , firent feu sur lui. Le capitaine Quin, le maître Martin et moi, nous étions au consulat, en ville; nous montâmes sur la terrasse, qui, comme vous le savez, commande

riva vers les grands forts ; que trois fumades, faites, scion l'usage, avec de la poudre brûlée à l'air libre, lui donnèrent inutilement avis de s'éloigner ou de mettre en panne, sans qu'il répondit à celte invitation, et que ce fut alors que la canonnade commença. Il y a contre cette version deux objections décisives : c'est que les Algériens, qui connaissaient leur mer, savaient très-bien que les courants iiortaient à la côte, et que le navire n'était pas libre de ne pas dériver; au lieu de continuer sa route, s'il se fût arrêté pour se mettre en panne, il aurait été infailliblement perdu. Les Anglais, qui, à cette époque, étaient fort Inutiles à la France, jugèrent, on le verra, l'action des Algériens et la conduite du commandant français comme uous les jugeons. Il n'y eut qu'en France, dans l'opposition, que la version algérienne rencontra de l'écho. L'amiral Verhuel eut le malheur de l'adopter h la Chambre des pairs.

toute la vue de la rade. La position de ce vaisseau de guerre était fort critique; si, d'après l'état du vent, il eût été atteint, il pouvait être chassé vers la terre, près du consulat américain. Heureusement le feu des batteries fut si mal dirigé, que nous pensons qu'il n'a pu éprouver beaucoup de mal. Nous sommes tous d'avis que M. de la Bretonnicrc s'est conduit, dans cette circonstance, avec la plus grande dignité, en traitant ces pirates avec le mépris qu'ils méritent. 11 a gardé son pavillon parlementaire, et, à la satisfaction générale, il n'a pas tiré un seul coup de canon. Ce sang-froid et ce jugement ont été ici admirés de tout le monde. Pendant cette crise, je n'ai jamais vu un homme plus agité que le capitaine Quin. Son anxiété sur le sort de ce beau vaisseau était au delà de ce qu'on peut concevoir. Se figurant qu'il était lui-même à bord, il ne cessait de dire : Dont fire, my boys, keepup close lo the xvind (Ne faites pas feu, mes enfants; serrez le vent). L'infamie de cette violation était, en effet, si flagrante, que, dans ce moment, nous étions tous Français. La brise d'ailleurs était faible^ et il était à craindre, si le vaisseau français eût tiré, qu'il eût fait tomber le vent; et il se serait mis, par ce seul fait, dan3 une position désespérée. Aussi jamais commandant n'a mieux mérité de son gouvernement que M. le comte de la Bretonnière; sa conduite fut pleine de prudence, de noblesse et de dignité. Nous rendons grâce à Dieu de l'avoir vu échapper à ces barbares1. »

* M. Bianchi, en citant cette lettre dans sa Relation, page 69, ajoute ce qui suit : « J'ai entre les mains l'original de cette lettre en anglais, adressée à madame Bowen par son mari, médecin actuel d.i dey d'Alger. » M. Bowen est père de madame la marquise de Faudoas, veuve du lieutenant-général de ce nom.

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