UÉUMOIH DES TROIS COMMISSIONS
l'emportèrent à ses yeux sur toute autre considération, cl les chances furent en faveur de l'officier général indiqué par M. le capitaine Dupelit-Thouars.
Le gouvernement n'avait rien omis pour entourer sa résolution de toutes les lumières qui pouvaient assurer le succès de l'entreprise. Trois commissions avaient été nommées pour étuilier la question, l une à la marine, comme on vient de le voir; l'autre à la guerre, la troisième aux affaires étrangères, à cause <!'•> difficultés diplomatiques que soulevait l'expédition. Ces trois commissions avaient travaillé séparément.
Quand le plan du capitaine Dupelit-Thouars eut été adopté par la commission de la marine, il y eut une réunion générale des trois commissions. La séance eut lieu sous la présidence du prince de Polignac et en présence du ministère tout entier, par une très-froide journée du mois de janvier 1850, dans le grand salon de l'hôtel du ministère des relations extérieures, situé alors rue des Capucines. Une table immense, recouverte d'un tapis vert, occupait une grande partie de la pièce, et ne laissait accès qu'à dix ou douze personnes auprès de la cheminée. Le prince de Polignac, aidé de quelques autres personnes, voulut reculer cette table, qui. n'étant plus en équilibre sur ses étais, tomba avec fracas. Les anciens auraient pris ce léger incident pour un signe de mauvais augure. On releva avec quelque peine la ta* Me, et la discussion commença.
M. de Bourraont prit la parole, et demanda si, au lieu de se «lirigcr sur Alger, il n'y aurait pas avantage à s'emparer d'abord d'Oran, sauf à marcher ensuite sur Alger.
Le capitaine Dupelit-Thouars, voyant que personne ne pre- 11 lit la parole, la demanda. «11 est aussi diilicile de prendre Oran que de prendre Alger, dit-il; et d'Oran vous aurez cent < toquante lieues à faire pour arriver à Alger, dans un pays sans r. utes. diilicile, montueux. Quand vous enverriez cent mille hommes à Oran, il n'en arriverait pas cinq mille à Alger.
« — Mais quel effet produirait sur le dey d'Alger la prise «1 Oran? demanda le ministre de la guerre.
« — Il continuera à fumer sa pipe, répliqua M. Dupetit-Thouars, sans plus s'inquiéter de la présence des Français à Oran que ses prédécesseurs de celle des Espagnols, qui y sont restes un siècle et demi sans pouvoir faire un pas à l'intérieur. C'est à Alger qu'il faut aller pour avoir raison d'Alger. L'affaire, si elle est bien conduite, est sûre. 11 suffit de jeter douze mille hommes d'un coup sur la plage de Sidi-Fcrrucli : le débarquement est trèspraticable ; quand le vent souffle de l'est, avec certaines circonstances bien connues des marins qui ont navigué dans la Méditerranée, la mer est parfaitement calme dans la baie de Sidi-Ferruch.
a — Mais nous ne pourrons avoir que onze vaisseaux de ligne prêts à temps, interrompit le baron Tupinier, directeur des ports.
« — Qu'à cela ne tienne. Vous remplacerez le vaisseau manquant par deux frégates. Une fois débarqués, vous avez à prendre le château de l'Empereur, qui ne peut opposer une longue résistance. Maîtres du château de l'Empereur, vous dominez la ville, obligée de se rendre. »
A mesure que la conférence s'animait, M. Dupetit Thouars devenait l'interlocuteur obligé de quiconque faisait une question, soulevait une ditlicullé ou présentait une objection. Cela se comprend. 11 représentait dansées conférences la connaissance pratique des lieux, des circonstances de la mer, des obstacles et des moyens. Tout jeune qu'il fût, il était, dans cette question, l'expérience. Un des amiraux présents ût au prince de Polignac la réflexion que tout le monde s'adressait à M. Dupetit-Thouars et que la parole lui revenait toujours. Sans doute, ajouta- t-il, il avait, ainsi que ses collègues, beaucoup d'estime pour cet officier; mais enfin on ne pouvait oublier qu'il était le plus jeune et le moins élevé en grade de la réunion ; lorsqu'il s'agissait d'une question de marine, c'était à ses supérieurs et à ses anciens en grade que l'on devait s'adresser. On l'essaya, ce fut en vain. H fallut en revenir à M. Dupetit-Thouars. 11 y avait une chose que la hiérarchie des grades ne pouvait ni remplacer ni empêcher.