‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 69 sur 183 · ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION

On emporta 4,100 caléfacleurs destinés à la cuisson des aliments et installés de manière à recevoir la marmite de huit hommes . Dans les approvisionnements du service des hôpitaux, on comprit 5,000 kilogrammes de tablettes de bouillon.

On emportait tout, le bois, le charbon, jusqu'à 180,000 briques pour construire des fours, 4,840 tentes, des outils de campement pour 40,000 hommes.

Les deux mois d'approvisionnements, contenus dans des tonneaux, barils ou sacs, ne s'élevaient pas à moins de 78,645 colis. Tous ces colis avaient reçu une double enveloppe imperméable, afin de pouvoir être jetés à la mer, si la flotte était obligée par le temps de s'éloigner du rivage avant d'avoir débarqué les approvisionnements. On calculait que les courants qui portent à la côte se chargeraient, le cas échéant, de transmettre à l'armée les vivres nécessaires, prévision d'une sagacité singulière, justifiée par l'événement.

La plus grande partie des troupes, au nombre de 24,041 hommes, Turent embarquées sur les bâtiments du roi. L'artillerie de campagne et de siège, avec tout ce qui pouvait être nécessaire à son service, et une partie du génie, y furent également embarquées, ainsi que les 55 chalands spécialement affectés au débarquement des troupes et de l'artillerie, plus un approvisionnement de cent coups par pièce. Les bâtiments du roi portaient aussi des caisses de cartouches pour l'infanterie, des barils de pierres à fusil, des bois pour manœuvres de force, des engins à lever et à peser, des forges de campagne, des sacs à terre, plusieurs sections d'ambulance, des outils de campement, afln que tout se trouvât sous la main au moment du débarquement.

Le reste du personnel et du matériel de l'armée hit embarqué sur les transports nolisés à Marseille; 120 de ces transports avaient été fournis par le commerce français, 257 par le commerce étranger1.

1 Répartition définitive du matériel à embarquer à bord des bâtiments du •oi, arrêté le 15 mai 1850. (Communiqué par M. de Martineng.)

Avant et/ pendant ces préparatifs, le gouvernement royal n'avait rien omis pour faciliter le succès de l'expédition par des missions secrètes en Afrique, et il avait dû ouvrir avec les grandes puissances de l'Europe des négociations pour exposer l'objet de l'armement organisé, sur de si grandes proportions, dans les ports de la Méditerranée.

MM. Raimbert, d'Aubignosc et Gérardin avaient été envoyés à Tunis dans le courant du mois d'avril 1830, afin de sonder les dispositions du bey de Tunis, d'ouvrir une source féconde aux approvisionnements de l'armée, d'agir sur le moral des populations maures et arabes et de détacher du dey d'Alger Tunis, Maroc, et, s'il était possible, Oran et Constantine.

Ces trois émissaires connaissaient parfaitement le pays où ils étaient chargés d'opérer. M. Raimbert, homme pratique et doué d'un jugement solide, avait longtemps dirigé le service de nos possessions en Afrique, et il avait eu de nombreux rapports avec les tribus qui commerçaient avec le Bastion de France. M. d'Aubignosc, esprit inventif, ardent, plein d'activité, et en outre homme d'exécutiou et d'énergie, qui avait déjà rempli des missions dans le Levant, avait présenté, dès la mi-février 1850, à M. le comte de Bourmont, un mémoire où il établissait que les marins sardes et corses, expédiés annuellement pour la pèche du corail, n'arrivent sur les côtes de Barbarie qu'à la mijuin et ne quittent ces parages que dans la dernière quinzaine d'août; d'où il concluait avec justesse qu'on avait devant soi le temps nécessaire pour faire l'expédition avant le mau-

MISSIONS BT INFORMATIONS. 249

vais temps. 11 rappelait que toutes les descentes sur la côte d'Afrique avaient réussi, et que, si Ton avait échoué après la descente opérée, c'était par l'absence de moyens suffisants ou par l'inhabileté des chefs qui conduisaient les expéditions. A cette objection de l'amiral Duperré, qu'on manquerait d'eau, il répondait victorieusement par cette observation, qu'Alger était, dans un rayon de trois lieues, entouré de jardins qui s'étendaient vers la côte, et qu'il n'y a pas de jardin sans eau. A ceux qui niaient l'existence du trésor de la Gasaubah, il objectait que l'existence de ce trésor était un fait de notoriété historique et publique à Alger, comme il répondait à ceux qui prétendaient que le dey emporterait ce trésor dans l'intérieur des terres, que la milice turque ne le permettrait pas. et que le dey lui-même ne le voudrait pas, parce que le trésor serait pillé par les Arabes et par les Maures1. M. d'Aubignosc, quoiqu'il mêlât à ces idées nettes, pratiques, judicieuses, quelques conseils de politique générale qui indiquent la situation fâcheuse du gouvernement royal, bien exposé à périr puisque tous les empiriques se mêlaient de le sauver, était donc un excellent agent à envoyer en Afrique. M. (jérardin, qui connaissait à merveille le pays et qui parlait toutes les langues qui y ont cours, n'était pas un moins précieux auxiliaire.

Le 30 avril, M. d'Aubignosc envoyait au commandant eu chef un rapport circonstancié, divisé en trois parties, sous les titres suivants : Politique, Économie, Stratégie.

Dans la première, il exposait ce qu'il y avait à espérer et à craindre des États voisins ou sujets d'Alger; leur fidélité à l'alliance du dey était, comme toute fidélité qui ne repose que sur la terreur, à la merci d'un succès de l'armée française. C'était la disposition commune de Tunis, où l'on craignait d'être attaqué par le dey, de Maroc comme d'Oran, et de Constantine. Un seul sentiment combattait celui-là, le sentiment religieux, qui faisait craindre la domination chrétienne. La proclamation que le

1 Documents communiques par la famille du maréchal «le Bourmont.

commandant en chef avait adressée aux populations, cl qui avait été répandue dans les Étals algériens par les soins de MM. deLesseps, envoyé de France à Tunis, et Raimberl, d'Aubignosc et Gérardin, envoyés secrets, avait produit un bon effet pour atténuer les antipathies religieuses 1 . On pouvait compter sur la neutralité sympathique de Tunis et de Maroc. Celle du bey de Constanline était plus douteuse et plus difficile à obtenir, parce qu'il était plus menacé par la puissance algérienne, dont il était le sujel; mais, si l'on n'obtenait point sa neutralité, on pouvait compter que sa fidélité au dey ne serait pas à l'épreuve du premier succès de l'armée française. Le cheik du territoire de la Calle avait conservé ses dispositions favorables pour la France, qui remontaient à l'existence du Bastion. Le plus jeune des fils de M. de Lessepsr très-versé dans la langue et la connaissance du pays, avait été envoyé par son père dans l'île de Tabarque, située sur les confins des deux Régences de Tunis et d'Alger. De ce point, il serait plus à portée d'introduire des proclamations dans les États algériens et de nouer des relations avec les habitants du pays.

Dans la seconde partie du rapport, M. d'Aubignosc annonçai! que le bey de Tunis se prêterait à autoriser toute espèce d'achat dans ses Etats et à devenir lui-même fournisseur, pourvu que sa coopération restât secrète. « Le résident de Maroc, ajoutait-il, a déclaré que ces dispositions seraient aussi celles de son maître. » A ces détails était jointe l'indication des prix de tous les objets, écrite de la main de M. Vangavcr, négociant français établi à Tunis, commandité par l'ancienne maison Roux frères, de Marseille; cette espèce de mercuriale devait servir de comparaison pour fixer l'opinion sur l'opportunité de traités passés à Tunis par l'administration militaire ou par la maison Sellières. commissionnaire de l'année. Des navires seraient prêts à partir de la Goulettc, poste avancé de Tunis, au premier ordre donné par le commandant en chef, ils porteraient la viande, les lé-

* Une de ces proclamations disait aux Arabes : * Nous Français, vos ami>. nous partons pour Alger. Nous allons chasser les Turcs, vos tyrans, qui vouvoient vos biens et ne cessent de menacer vos vies. »

gtimes frais, le sel, dont le prix avait quadruplé dans la Régence algérienne depuis le blocus.

La troisième partie du rapport, consacrée à la stratégie, contenait des détails moins précis et cependant intéressants. Le fort de l'Empereur était miné, disait-on. Ce n'était qu'un bruit, mais qu'il fallait cependant prendre en considération. Du cimetière de l'est ou découvrait Alger. Le point de Torre-Chica serait propre au débarquement, s'il était attaqué en même temps qu'on prendrait terre à la presqu'île de Sidi-Ferrueh, dont il forme le saillant. « La presqu'île qui a deux de ses côtés fermés par le cours d'eau dont elle emprunte le nom, ne demanderait que peu de travaux sur ses deux autres côtés pour devenir un camp retranché, où l'on mettrait à terre le matériel de l'armée avant que des vents violents ne forçassent la flotte à s'éloigner. On aurait ainsi dans la presqu'île un dépôt général qui alimenterait le siège, et garantirait la sûreté du matériel jusqu'à la chute d'Alger1. »

Comme il arrive toujours dans les grandes aflaires, les esprits chimériques et les fortunes besogneuses, la main ouverte pour recevoir, s'empressaient aussi d'apporter leur contingent d'idées et d'expédients. Un médecin anglais, fixé à Alger pendant quatre ans et alors résidant à Tunis, venait offrir à M. de Lesseps. consul général, des recettes merveilleuses pour assurer le succès de l'expédition. Si des avantages considérables lui étaient offerts, il consentirait à servir chaudement l'expédition, et il faisait grand bruit de l'étendue de ses moyens. Le principal consistait dans l'indication d'un point de débarquement et d'attaque qui ferait tomber la ville dans trois jours. Mais le silence qu'il avait gardé, lorsqu'on l'avait pressé d'objections, donnait à croire qu'il ne possédait aucune des connaissances nécessaires pour avoir un avis motivé sur ce point. Il prétendait en outre pouvoir amener le cheik, maître des Portes de Fer, à observer la

* Rapport de M. (TAubignosc sur la mission de Tunis. (Documents conuinniquës par la famille du maréchal de Bonrmont.)

neutralité. Enfin il s'engageait à faire découvrir des trésors cachés ; à désigner, pour la faire épargner par les feux de l'attaque, la maison où seraient, disait-il, exposés les prisonniers français; enfin, à donner les moyens de prévenir la destruction du harem du dey, dont « ce monstre, assurait-il, avait juré de faire un holocauste à rapproche des Français. »

Le rapport ajoutait fort sensément : «M. deLcsseps, sans ajouter trop de foi à de pareils discours, n'a pas cru devoir cependant repousser d'une manière absolue les offres d'un homme instruit, adroit, insinuant, qui doit avoir beaucoup vu pendant quatre ans d'exercice de sa profession à Alger. Mais, en lui promettant de le faire connaître à Votre Excellence, il lui a fait sentir la convenance d'un service préliminaire quelconque qui devînt un titre à la confiance qu'il invoque. »

On savait en outre par d'autres rapports de M. d'Aubignosc qu'il n'y avait point à craindre que le trésor de la Casaubah fût emporté dans les terres, parce qu'il serait pillé par les Maures; que le dey ne sortait pas de la Casaubah, dans la crainte d'être égorgé par la population alarmée ; que les Turcs seulement faisaient bonne contenance.

M. Gérardin, de sou côté, envoyait des renseignements utiles. Les préparatifs de l'expédition française produisaient, disait-il, le meilleur effet sur toutes les Régences. Tandis qu'Alger était dans la consternation, les Européens n'avaient jamais joui d'une plus grande sécurité à Tunis. Le pacha de Tripoli lui-même, malgré ses premiers emportements, devenait affable envers les Français disséminés dans ses États. Cependant un bruit, qui s'accréditait de plus en plus, que la Porte allait intervenir dans la querelle de la France contre Alger, luttait contre ces bonnes dispositions. C'était une complication qu'il fallait prévoir, afin d'avoir, le cas échéant, un parti pris. Ce bruit, qui venait de recevoir une nouvelle confirmation de l'arrivée de Tahir-Pacha dans la rade de Tunis, agissait sur l'esprit du bey de Constantine et le rendait moins disposé à prêter l'oreille à nos propositions. Il fallait en outre ne pas oublier qu'on entrait dans l'année triennale

où il devait porter le tribut accoutumé à Alger, et que tout délai de sa part l'exposait à être assassiné par les janissaires placés auprès de lui par le dey. On saisissait partout les fils des intrigues anglaises contre le succès de l'expédition. Les agents de l'Angleterre travaillaient presque ouvertement à empêcher les chefs arabes et maures de se détacher du dey. Ils mettaient en avant l'idée d'une alliance entre l'Angleterre, la Porte et les puissances barbaresques sur le point d'être conclue. H faudrait, pour déjouer ce concours de circonstances fâcheuses, l'influence d'un premier succès l.

M. Raimbert, agent actif et sévère sur l'origine de ses renseignements, tenait le commandant en chef au courant des modifications qui s'opéraient dans l'esprit mobile de ces populations.

M. de Lesseps, consul général de France à Tunis, contrôlait et complétait ces renseignements par sa correspondance, à laquelle son expérience des hommes et des choses dans les Régences barbaresques donnait une grande autorité. C'était lui qui avait envoyé les prix régulateurs indiqués par approximation. Il résultait d'un état donné par demandes et par réponses ^les demandes étant posées dans la correspondance du comte des Bourmont), qu'on pourrait se procurer à Tunis des bœufs, des chevaux, des mulets, des moutons, des chameaux, du riz, du sel, de l'huile, du savon, des cuirs, des planches, des poutres, des bois de chêne d'Albanie équarris, des planches d'ormeau pour affût, des couvertures de laine, et par Bône du blé et de l'orge. Le prix des bœufs était évalué, rendu à bord, de 55 à G5 francs ; des mulets comme des chevaux, de 200 à 5(10 francs; des chameaux, de 250 à 500 francs; des moutons, de 7 à 0 francs; du riz, de 50 à 00 francs les 100 kilogrammes; du sel, de 2 à 4 francs les 100 kilogrammes ; du savon, de 70 à 74 francs les 100 kilogrammes; de l'huile, de 55 à GO francs les 100 litres, etc. Les points d'embarquement indiqués comme les plus

1 Correspondances secrètes et documents communiqués |>ar la famille du maréchal de Bourmont.

avantageux étaient : Tunis pour les mules, le riz, le sel, l'huile, le savon, les planches, les hois divers, les peaux, etc.; Biserle pour les bœufs, chevaux et chameaux; Bône pour Forge et le blé. Le laps île temps nécessaire pour opérer la traversée de ces trois points à Alger était évalué de six à dix jours, à moins qu'on ne fût contrarié par une série de vents d'ouest

Le lieutenant général Després, chef d'état-major général de l'armée, dans sa correspondance avec le président du conseil, chargé du portefeuille de la guerre, résumait ainsi les lumières qui jaillissaient de ces différentes informations : « Les nouvelles que le ministre de la guerre a reçues de Tunis nous offrent des motifs de sécurité. MM. d'Aubignosc etGérardin sont arrives dans cette ville le 21 du mois dernier. Le 2 mai, le dernier était de retour à Toulon. M. Raimbert, qui a dirigé longtemps le service de nos concessions en Afrique, et dont la sagacité a été reconnue dans plusieurs occasions importantes, a accompagné M. d'Auhignosc. Ils étaient porteurs d'une lettre de M. de Lesseps pour le ministre de la guerre. Le bey de Tunis montre les dispositions les plus favorables. Les menaces que le dey d'Alger lui a faites, il y a trois mois, paraissent avoir contribué à produire cet heureux résultat. Toutefois il évitera, dans l'intérêt même de la France, toute démarche de nature à le compromettre aux yeux de ses sujets musulmans. Sa bonne volonté ne sera point ostensible. Les individus chargés d'acheter et de faire exporter des subsistances pour l'armée expéditionnaire tiendront secret le véritable but de leurs opérations. 11 paraît que des achats de bestiaux seront surtout faciles, et qu'il en résultera une économie considérable. M. ïlaimbert, qui a eu de nombreuses relations avec les principales tribus de l'intérieur, espère qu'elles garderont la neutralité et qu'elles ne tarderont pas à conduire dans le camp français des bœufs, des chevaux et des chameaux. 11 a déjà écrit au chef de la tribu des Abd-el-Gebbcr et à ceux des tribus qui sont maîtresses d'un long délilé situé sur la seule route qui soit praticable entre Alger et

' Diicunicnls communiqués par Lt famille du nianVIm! d<> Bouimont.

(Constantine. Ce défilé est connu sons le nom de Portes de Fer. C'est du 20 au 25 de mai que le boy de Constantine doit se mettre en marche avec le tribut que, tous les trois ans, il porte luimême au dey d'Alger. MM. d'Aubignosc et Raimbert attachent une grande importance à ce qu'on parvienne à le détourner de ce voyage. M. le comte de Bourmonl s'est décidé en conséquence à écrire au bey de Constantine. 11 voudrait qu'Alger fut investi avant l'arrivée de ce bey. Ce motif l'a décidé à avancer, s'il était possible, l'époque du départ1. »

Le général en chef concluait avec raison des correspondances et des rapports qu'il recevait, que, le dey n'obtenant des secours que par la terreur qu'inspirait la domination turque, tous ceux qui ne seraient point arrivés sous les murs d'Alger au moment où l'expédition française débarquerait sur le littoral de l'Algérie n'arriveraient point. Il fallait donc se hâter et brusquer l'entreprise. Oter le temps au dey, c'était lui ôter des forces. Ralentir l'expédition, c'était diminuer ses propres chances. Cette appréciation vraie de la situation fut le mobile de toute la conduite du général commandant en chef.

11 écrivait à M. de Lesseps, à la date du 10 mai 1830 : « Il est d'une grande importance que vous mainteniez le bey de Tunis dans ses bonnes dispositions. Des achats faits dans ses Etats pour la subsistance de l'armée produiront des économies considérables. J'ai causé avec MM. d'Aubignosc et Raimbert; ils m'ont annoncé que le bey de Constantine devait partir de cette ville le 20 mai, pour porter à Alger le tribut qu'il est dans l'obligation d'offrir lui-même tous les trois ans. Tous deux attachent une grande importance à ce qu'on le détourne de ce voyage. Ils ont pensé qu'une lettre de moi pourrait augmenter le nombre des chances de succès. Je vous prie de lui l'aire parvenir celle que je vous adresse. Elle a été écrite par deux interprètes de l'armée d'expédition. Vous ferez faire les corrections que vous jugerez propres à la rendre plus intelligible. Si vous pensez qu'un pré-

1 Rapport du 6 mai 1850.

sent offert au bey puisse le déterminer, tous pouvez le faire et élever la valeur jusqu'à cent mille francs, quand vous aurez des garanties suffisantes de sa bonne foi. J'espère que la nouvelle du débarquement aura plus d'influence encore que les négociations sur le parti qu'il croira devoir prendre. Il est vraisemblable que. du 20 au 25, l'armée sera en Afrique. Je suppose qu'à cette époque les négociations de M. Gérardin seront près de leur terme et que rien ne s'opposera plus à ce qu'il vienne me rejoindre devant Alger. Je ne pense pas que le médecin anglais de Tunis soit à portée de tenir parole. 11 promet trop, et ses assertions sont trop invraisemblables pour qu'on puisse avoir en lui beaucoup de confiance. M. Thierry, qui le connaît de réputation, m'a confirmé dans cette opinion. Je vous engage toutefois à ne pas repousser complètement ses offres. Quant aux négociations à établir avec le chef de la tribu des Abd-cl-Gebber et avec les peuplades des Radis, Mazoules, etc., je pense qu'il faut les confier à M. Raimbert. La connaissance qu'il a du pays, sa capacité éprouvée et l'entretien que j'ai eu avec lui m'inspirent une entière confiance, et je vais le renvoyer à Tunis, l lacé à Tabarque, M. votre fils rendra plus faciles les relations que nous aurons à établir avec Tunis pour la subsistance de l'armée. Je vous prie de profiter de son séjour dans cette résidence pour faire pénétrer mes proclamations dans l'intérieur. Je vous engage à profiter de la bonne volonté de l'envoyé de Maroc. J'attache beaucoup d'importance à l'exécution du projet qu'il a conçu d'établir, à l'aide de courriers, une correspondance entre Tunis et l'armée française1. J'ai trouvé dans les renseignements que vous m'avez adressés la solution de plusieurs questions importantes. Je vous en remercie. Je ferai valoir auprès du ministre des affaires étrangères ce service et ceux que vous rendrez par la suite à l'armée dont le commandement m'est confié*. »

1 II s'agissait d'établir cette correspondance à l'aide de prétendus musulmans dévots, qui auraient parcouru l'espace situé entre deux camps en demandant l'aumône.

» Lettre du commandant en chef de 1\ xpé lition française en Afrique.

C'est ainsi que tout était combiné pour préparer le succès de l'expédition. On travaillait en môme temps à accumuler les moyens et à diminuer les obstacles, et on ne laissait rien au hasard de ce qu'on pouvait lui ôter par la prévoyance. Le gouveruement du roi avait noué des négociations avec le gouvernement espagnol, par l'intermédiaire du général vicomte de Saint-Priest, alors ambassadeur de France à Madrid, pour obtenir les facilités nécessaires dans les ports et sur toute la côte d'Espagne. M. le baron d'Haussez écrivait au général en chef, en date du 22 avril, que ces négociations avaient pleinement réussi. M. de Saint- Priest lui avait donné avis, par une dépêche du 17 avril 1830, « que les ordres allaient être expédiés pour que les Français trouvassent dans les ports d'Espagne l'accueil et toutes les facilités qu'ils pourraient désirer. » Le consul de France aux îles Baléares recevait, en effet, à la date du 18 avril 1850, communication d'une dépêche du ministre des finances d'Espagne, ainsi conçue : « Le roi, notre souverain, a bien voulu ordonner que l'on permette aux agents français d'acheter des vivres et des munitions de toute espèce sur le territoire espagnol, de noliser des bâtiments, louer des magasins, établir des hôpitaux, et faire stationner dans nos ports les escadres et transports que cette nation destine à l'expédition projetée contre Alger. »

C'était là une grande et heureuse facilité donnée à l'entreprise. Les ports de refuge et de ravitaillement se trouvaient ainsi rapprochés de l'armée expéditionnaire. En même temps, on assurait le service médical de l'armée, en établissant un grand hôpital à Mahon, où l'on devait être à portée de transférer les blessés et les malades, à mesure qu'il y aurait encombrement dans les hôpitaux provisoires établis dans le camp. L'Espagne avait mis à la disposition de la France l'hôpital militaire, qui reçut les appropriations nécessaires pour contenir 000 malades ; bientôt on s'assura les locaux nécessaires pour en recevoir 1 ,500. Vers la

adressée, à la date du 10 mai, à M. de Lesscps, consul général. (Documents communiques par la famille du maréchal de Bourmont.)

mi-mai, le personnel et le matériel de l'hôpital étaient partis de Marseille l.

Le comte de Bourmont se faisait en même temps présenter des rapports, par les hommes les plus compétents, sur la nature des difficultés qu'il allait rencontrer, et sur les meilleurs moyens de les vaincre V 11 avait sous les yeux la Reconnaissance de la ville et des forts d'Alger du chef de bataillon du génie Boulin* et il contrôlait et notifiait ce rapport à l'aide des informations qu'il recevait du pays. En même temps, il relisait et méditait les documents curieux contenus dans les archives du ministère de la guerre, sur les grandes expéditions tentées à la fin du dernier siècle, et dans lesquelles l'armée de terre et la marine avaient dû combiner leurs efforts : la correspondance du général Bonaparte avec le Directoire à l'occasion de l'expédition d'Egypte ; la correspondance du Directoire et celle de l'amiral Bruix avec le général Hoche à l'occasion de l'expédition d'Irlande. En envoyant ces documents au général de Bourmont, le maréchal de camp directeur par intérim du dépôt de la guerre disait au ministre : « La correspondance de l'amiral Bruix, à l'époque de l'expédition d'Irlande qui devait être commandée par Hoche, est surtout très -eu rieuse. Elle prouve évidemment le besoin que doit ressentir la marine elle-même de l'unité du commandement

1 Lettre du major général Després, datée de Toulon le 17 niai 1830. (Rapports officiels.)

* Nous avons retrouvé, dans les documents qui nous ont été communiqués par la famille du maréchal de Bourmont, un mémoire intéressant de M. Préaux, chef de bataillon d artillerie de marine, sur les bombardements maritimes, et un autre mémoire, du même, sur l'application de son système à Alger; des Considérations politiques et militaires sur la Régence a" Alger, par le colonel Juchercau de Saint-Denys, qui avait occupé, vingt ans avant, les fonctions de chef du génie militaire à Constantinople ; un rapport circonstancié et puisé aux sources originales sur l'expédition de lord Exmouth en 18 10; un travail du chef de bataillon d'état-major Prétot, sur les préparatifs de l'expédition ; diverses lettres d'anciens consuls h Alger, et d'intendants militaires, etc., etc.

» Voir aux pièces justificatives, sous le numéro 5, un extrait très-étendu de ce document curieux.

dans de semblables expéditions ; elle démontre qu'il doit être défi* ré au général en chef des troupes de débarquement. » Cette idée prévoyante de la nécessité de l'unité dans le commandement devait trouver accès auprès du roi Charles X. C'est ainsi que, suivant les règles de la saine politique, le général en chef faisait servir au présent l'expérience et jusqu'aux fautes du passé. Sans doute, le comte de Bourmont était obligé, pour recueillir un petit nombre de données utiles, d'écouter et de lire des projets souvent peu applicables; mais la vérité, dans les grandes affaires, est à ce prix. C'est à celui qui doit conduire l'entreprise de discerner l'indication qui peut servir au milieu d'un déluge de détails oiseux. Quand un grand projet est à l'étude, il faut, dans l'espèce d'enquête ouverte pour recueillir les renseignements qui doivent le faire réussir, avoir tous les courages, même celui de l'ennui.

Le ministre de la marine, comme le ministre de la guerre, était assailli, au milieu de ses préparatifs, par des donneurs de conseils qui connaissaient des moyens infaillibles d'assurer le succès de l'expédition, et, à l'instar du médecin de Tunis, avaient des recettes mystérieuses pour prendre Alger en trois jours. Le baron d Haussez raconte spirituellement, dans ses notes, les empressements contre lesquels il eut à se défendre.

« Après MM. de Livron et Drovetti, dit-il, qui voulaient conlier le soin de prendre Alger à une armée égyptienne, laquelle n'aurait eu à traverser que quelques centaines de lieues de désert, vinrent M. Margat, l'aéronaute, qui offrait de faire pleuvoir sur la ville, du haut d'un aérostat, des matières incendiaires; et lord Cochraue, qui, moyennant une prime de trois millions, payables, le premier au moment de la signature du traité, le second au moment de l'indication de la recette, le troisième après le succès, promettait de faire sauter Alger. Enfin parut sir Sidney Smith. Ce dernier arriva un matin chez moi, suivi de deux portefaix qui déposèrent dans mon cabinet un énorme panier, duquel il lira je ne sais combien de petits bateaux, de petites charrettes, de petits canons, de petits chevaux et de petits bœufs. Pour faire

cette intéressante collection, il avait dû épuiser les boutiques de tous les marchands de bimbeloterie de Paris. Il rangea tout cela sur une table, et il m'apprit que ce que je voyais n'était rien moins qu'un plan de débarquement sur la côte d'Afrique. Dire tout ce que ce plan renfermait d'excentrique me serait impossible, quoique j'aie dû assister à une seconde explication que le roi eut la patience d'entendre jusqu'au bout. J'exprimai à l'auteur le regret que j'éprouvais de m'être arrêté à un autre système, dont l'exécution était trop avancée pour qu'il me fût possible de l'abandonner; mais ma politesse ne put faire trouver grâce à mon refus. L'amiral anglais jeta avec colère ses vaisseaux» ses chevaux et ses canons dans le panier qui avait servi à leur trans port, et, de ce jour, il rompit les relations tres-actives qu'il avait eues avec moi1. »

C'est ainsi que la chimère, s' éveillant au bruit des grandes choses, vient mêler ses rêves à la réalité, comme ces papillons qui, attirés par l'éclat de la lumière, voltigent autour de la flamme jusqu'à ce qu'ils s'y soient brûlé les ailes.

C0MMUMCAT10NS DIPLOMATIES.

Le gouvernement français avait étudié, de bonne heure, le côté diplomatique de la question d'Alger.

Il avait d'abord à prévoir et à prévenir une protestation directe de la Porte Ottomane contre les résultats de l'expédition française. La Turquie, en effet, depuis le seizième siècle, avait un droit de suzeraineté sur les régences barbaresques, droit périmé

1 Papiers |>olitiques du baron d'Uausscz.

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