DERNIÈRES NOTES DIPLOMATIQUES
de désintéressement, avaient-ils dit, disparaissent devant un système qui, sous prétexte d'indemnité, admet toutes les chances d'envahissement et de conquête, et arrive à une occupation indéfinie des pays envahis, en leur imposant le payement de charges supérieures à leurs ressources. C'est une imitation de la politique russe. Nous n'ignorons pas que l'esprit d'ambition et de conquête est en France un sentiment naturel, réveillé avec une nouvelle ardeur, et que le gouvernement, de quelque couleur qu'il soit et qu'il puisse devenir, sera forcé de céder à une impulsion si générale et si impérieuse. »
Quelques jours après, pendant que notre flotte voguait déjà vers l'Afrique, le cabinet anglais envoya au cabinet français une nouvelle note, dans laquelle il cherchait à établir le droit de suzeraineté de la Porte sur la Régence d'Alger, et « appelait la plus sérieuse attention du cabinet français sur la nécessité où il était de respecter ce droit. » C'était une mise en demeure. Le prince de Polignac, qui commençait à perdre patience, l'écarta par ce simple et laconique billet : « Le soussigné a l'honneur d'accuser réception à Son Excellence de la note qu'elle a bien voulu lui faire passer, en réponse aux communications que la France avait faites à l'Angleterre, ainsi qu'aux autres puissances alliées, relativement aux affaires d'Alger. Ces communications ne demandent aucun nouveau développement ; le soussigné ne peut que s'y référer1.»
On trouve dans ce simple exposé des communications diplomatiques la preuve et la contre-preuve que le gouvernement du roi Charles X n'avait voulu prendre aucun engagement vis-à-vis de l'Angleterre au sujet de la question d'Alger. La preuve en est dans la diplomatie française, où l'on ne rencontre pas la trace d'une promesse; la contre-preuve, dans la diplomatie anglaise, qui se plaint de n'obtenir aucune des promesses qu'elle réclame.
L'habileté du gouvernement français consista à ne s'engager sur aucun point, et cependant à éviter une rupture avec l'Angleterre, au moins jusqu'au moment où les préparatifs seraient
* La copie de ce billet se trouve dans la dépdclie ministérielle du H juin
achevés. Le moyen qu'il employa fut de parler à la chrétienté tout entière au nom des intérêts de la civilisation chrétienne, toutes les fois que l'Angleterre l'interrogea au nom de l'intérêt anglais; d'offrir à tous les cabinets les explications qu'elle seule exigeait, ce qui nous permit de ne pas aller, dans ces explications, au delà de ce qu'on pouvait dire, sans s'éloigner de la prudence diplomatique, sans compromettre les intérêts de la France et sans manquer en rien aux lois morales de la bonne foi; enfin d'offrir à la chrétienté entière, sympathique à notre domination en Afrique, de s'entendre avec elle sur l'avenir de la conquête, et de refuser toute entente spéciale et directe avec l'Angleterre, dont le mauvais vouloir se trouvait ainsi noyé dans le bon vouloir de tous les peuples.
Sur la fin, cependant, la volonté de la France de réserver tous ses droits devenant de plus en plus manifeste, par les efforts réitérés et infructueux que fit le gouvernement anglais pour lui arracher la promesse toujours réclamée, toujours déclinée de ne point établir la domination française en Afrique, les rapports s'envenimèrent. A chaque refus, la sommation était devenue plus directe et plus impérative; à chaque sommation, les refus avaient été plus positifs et plus fermes. A la fin de la négociation, le gouvernement du roi Charles X en était arrivé jusqu'à ne plus vouloir donner qu'un simple récépissé des notes de l'Angleterre, sans consentir à lui accorder une réponse. On touchait à une rupture, comme au commencement de la guerre d'Espagne. Les dispositions hostiles de l'Angleterre devenaient si marquées, que l'ambassadeur de France reçut ordre de demander des explications au cabinet anglais. La réponse de lord Aberdeen au duc de Laval fut loin d'être rassurante : « Nous avons eu jusqu'à présent, lui dit-il, la modération de ne pas adresser des ordres à notre escadre, que nous eussions pu envoyer croiser vers les côtes qui sont menacées, et prendre station à Gibraltar; mais nous serions prêts au besoin *. »
1 Cité par M. le duc de Valmy, député de la Haute-Garonne. Question d'Alger, Histoire des négociations (Paris, mai 1841).