‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 85 sur 183 · NAVIGATION · texte numérisé non relu

NAVIGATION

C'étaient les courriers de la flotte et comme les aides de camp de l'amiral.

Le convoi tenait la gauche de l'armée sous les ordres du commandant Hugon, et marchait aussi sur deux colonnes à quatre milles de distance de l'escadre. Il ne formait qu'une seule division. Là se trouvaient les subsistances, les écuries; le personnel était en tète.

A droite de l'armée, et à la distance de quatre milles, s'avançait la réserve. Elle était conduite par le capitaine de vaisseau Lemoine, de la Thétis, détachée de la seconde escadre; il marchait en tête de la première division. La seconde division formait la seconde colonne. Il y avait plusieurs vaisseaux à la suite. Enfin, à deux milles en arriére, naviguaient deux poudrières en laissant deux milles de distance entre elles.

C'est dans cet ordre que la flotte prit le large. Elle couvrait uue immense étendue. Le vent était bon; mais, pour ne pas déranger l'ordre de marche, on naviguait très-lentement.

Le lendemain, mai, le vent continuant à souffler au nordouest, l'ordre de marche sur deux colonnes par escadres acheva de se former et de se rectifier.

Au moment du lever du soleil, on signala, vers l'est, deux frégates qui venaient du sud : l'une était française, l'autre turque; elle portait le pavillon amiral au grand mât. La frégate française, traversant à toutes voiles les colonnes de la flotte, gagna la tête pour communiquer avec la Provence, qui s'arrêta, tandis que le reste de l'armée navale continua à marcher. On vit bienlot l'officier qui commandait la Duchesse-de-Beiry (c'était le nom de la frégate française) descendre de son bord dans un canot, puis monter sur le vaisseau amiral. Presque aussitôt après, un officier de la Provence fut envoyé vers la frégate turque, dont un personnage paraissant fort élevé en dignité descendit à son tour pour se rendre à bord du vaisseau amiral, qui salua le bâtiment turc de vingt et un coups de canon. Il y resta une demi-heure en conférence avec le commandant en chef d 3 l'expédition et le vice-amiral Duperré.

298 U1ST0WE VK LÀ CONQUÊTE D'ALGEH.

Ces allées et ces venues avaient excité à un haut point la curiosité de l'armée. On se demandait quelle était cette frégate turque escortée par une frégate française, d'où elle Tenait, quel avait été le sujet de cette conférence tenue en pleine mer, quel en avait été le résultat. Déjà, sur plusieurs bâtiments, on craignait qu'une négociation ne fût ouverte pour arrêter la marche de l'armée, lorsqu'on vit le grand personnage turc descendre de la Provence, remonter sur la frégate qui portait le pavillon de son pays, et s'éloigner en marchant dans la direction de Toulon, toujours convoyé par la lhtch esse-de-Berry .

Le capitaine de Kerdrain, commandant de la Duchesse-dé- Berry, avait apporté au vice-amiral Duperré les dépèches de M. le capitaine de vaisseau Massieu de Clairval, commandant le blocus d'Alger, qui rendait compte de son refus de permettre l'entrée du port à Tahir-Pacha, envoyé de la Porte Ottomane près du dey; du désir témoigné par ce personnage de se rendre à Toulon, et du parti pris par le commandant du blocus de le faire escorter par une frégate de sa division. Ce chef musulman avait reçu, dit-il à MM. de Bon rm ont et Duperré, Tordre de se rendre à Alger pour décider le dey à demander la paix. N'ayant pu y pénétrer à cause du blocus, il se rendait en France afin de proposer la médiation de la Turquie au gouvernement français.

Le commandant en chef et le vice-amiral Duperré approuvèrent le refas de M. de Clairval, et invitèrent Tahir-Pacha à continuer sa route pour Toulon1, afin de présenter au jiouverneinent français les propositions qu'il ne leur appartenait pas de discuter, chargés qu'ils étaient de soumettre Alger par la force des armes, et non d'écouter les conditions conciliatrices que

» Le vice-amiral Duperré écrirait au ministre de la marine, le 26 mai 1830 : • J'ai rencontré aujourd'hui une frégate turque, ayant à bord Taliir-Pacha, qui sVtait présenté a Alger et que, conformément à ses instructions, M. le commandant du blocus renvoyait à Toulon pour recevoir les ordres du gouverne ment. J'ai du, d'un commun accord avec Son BxceUence M. le général en chef, lui intimer qu'il continuerait sa route dans le même but. » (Lettre citée aux pièces justificatives de la Vie de V amiral Duperré, par Cliasseriau, son chef do cabinet, page 432.

NAVIGATION. 29l>

l'ambassadeur de la Porte pouvait avoir à présenter. On reconnaît ici le résultat des démarches de l'Angleterre. Tant que la France n'avait pas été en mesure d'agir, la Porte n'était point intervenue. Maintenant que l'expédition était en voie d'exécution, elle proposait sa médiation pour l'arrêter. M. le baron d'Hausse* dit à ce sujet dans ses notes : « On présume qui- Tahir-Pacha avait ordre de faire couper la tête au dey et d«* prendre possession de la place au nom de son maître, ce qui aurait compliqué la question, et nous aurait commis avec la Porte, et par suite peut-être avec les puissances maritimes de l'Europe. Informé du départ de Tahir-Pacha, j'avais donné, au commandant du blocus l'ordre de s'opposer à l'entrée de cet amiral; l'exécution ponctuelle de cet ordre a écarté une des plus grandes difficultés que l'expédition pouvait rencontrer1. »

Tahir-Pacha, arrivé à Toulon, adressa inutilement à M. le prince de Polignac une longue dépêche dans laquelle, sans rien préciser, sans donner au gouvernement français aucune des satisfactions auxquelles il avait droit, il semblait mettre le roi de France et le dey d'Alger sur le pied d'une égalité injurieuse pour le premier, en conseillant la modération aux deux parties, et en se présentant comme un pacificateur charge par le sultan d'arbitrer souverainement leur- querelle *. Cette démarche tardive et

1 Papiers |>olitiques du baron d'Ilaussez.

1 Dans cette lettre, datée du 5e jour de zilkadji 1245, répondant au 27 mai 1830, Tahir-Pacha disait : < La Sublime Porte a f;;it connaître, par une déclaration officielle dont l'ambassadeur de France résidant à Constantinople a rendu compte à sa cour, que Sa Hautesse avait désigné une personne chargée de concilier les différends qui existent entre la France et les Algériens ; et c'est en raison des rapports inaltérables d'affection et de lionne intelligence qui subsistent entre la Sublime Porte et la cour de France, et aussi parce que les Algériens sont les sujets de la Sublime Porte, que Sa Hautesse a daigné me confier la mission de concilier les deux parties. La cour de France, en prêtant l'oreille à ces propositions conciliatrices, uc verra aucune atteinte poiiée à sa iourte. Elle trouvera, au contraire, des moyens de l'augmenter encore, et, en préférant la paix à la guerre, elle donnera de nouvelles preuves de ses égards I*>ur les droits de l'humanité et pour les transactions fondamentales qui doivent servir de règle au présent et h l'avenir. Indépendamment de certains sacrifices

cette proposition inacceptable demeurèrent sans résultat. La France avait tiré l'épée. La flotte chargée de châtier le dey continuait à voguer vers Alger.

La flottille de débarquement, sortie de Toulon dès le 18 mai, s'était réunie dans la baie de Palma, île Majorque; la corvette la Perle reçut l'ordre de faire appareiller cette flottille et de la conduire, ainsi que ses bâtiments d'escorte, au point de rendezvous de l'armée navale, sur la côte d'Afrique.

La mer devint grosse dans la soirée du 2G mai. Le lendemain 27, le vent soufflait du nord. La marche fut plus rapide que les jours précédents ; l'armée lit route pour passer au vent de Minorque. A l'approche de la nuit, elle se trouvait à 47 lieues marines de Toulon. La brise, qui avait été faible pendant la seconde partie du jour, fraîchit après le coucher du soleil. Sa direction était nord-ouest. Le t28, on craignit un coup de vent. Le Voltigeur, YAlacrity et le Dragon furent expédiés avec l'ordre d'arrêter le départ de la flottille et de prescrire aux deux divisions du convoi qui, parties de Toulon les 20 et 27 mai, devaient se porter directement au point de rendez-vous de l'armée sur la côte d'Afrique, de relâcher dans la baie de Palma ; le même ordre fut donné au capitaine de vaisseau Hugon, qui commandait la division du convoi sortie de Toulon en même temps que l'armée navale; mais, la brise étant devenue moins forte, la mer plus calme, l'amiral révoqua ce dernier ordre, et la première division du convoi continua à suivre la marche de l'armée navale.

Le 28 au soir, le ciel s'éclaircil, le vent faiblit de plus en plus.

qu'il est d'ordinaire que (oui gouvernement sache faire en cas d'urgence, le pouvoir el la force de la France restant, d'ailleurs, dans toute leur plénitude, comme les Algériens, de leur coté, se sont préparés à la résistance et ont réuni toutes leurs ressources, la prolongation de la guerre entraînera les combats les plus sanglants. La voie de la conciliation devant donc être préférable et meilleure pour tous les deux, la Sublime Porte, animée dos intentions le* plus amicales pour l'un et pour l'autre, fait connaître son désir et son vitu formel à cet égard. » Celte lettre était sipiiv: Mohamed Tahir, pacha à dcu.c '{tieues, envoyé comme pacificateur et conciliateur. Documents communiqués par la famille du maréchal de Bounnont.

Page 1