‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 86 sur 183 · L'ARMÉE EN VUE D'ALGER · texte numérisé non relu

L'ARMÉE EN VUE D'ALGER

et pendant la nuit on fit peu de chemin. Le %) mai, on signala le brick le Rusé venant du sud ; à onze heures du matin, l'officier qui le commandait monta sur le vaisseau amiral ; il avait quitté la station le 2f) mai. A celte époque aucun nouveau préparalif de défense n'avait été fait sur la côte. Le commandant du brick donna des détails sur la perte des deux bricks français le Silène et Y Aventure, dont la première nouvelle avait été donnée par le commandant de la Duchesse-de-Berry . Dans l'après-midi du 29 le vent passa du nord-est à l'est-sud-est. Le temps, qui s'annonçait très-beau au lever du soleil, présenta le même aspect toute la journée : la température était élevée ; la lu ise, d'abord assez faible, devenait assez fraîche pour que la vitesse moyenne fût de quatre nœuds à l'heure. A dix heures du matin, le vice-amiral expédia , par le bâtiment à vapeur le Sphinx, l'ordre à la flottille et aux bâtiments escorteurs de quitter la baie de Palma pour rallier au point de rendez-vous. Le Nageur, autre bâtiment à vapeur, fut envoyé à la recherche du Dragon et de YAlacrity pour leur prescrire de prolonger de quarantehuit heures leur croisière au vent et sous le vent de Minorque, afin de tâcher de rencontrer la division du convoi chargé de chevaux, et pour signifier à cette division l'ordre de retarder de quarante-huit ou soixante-douze heures sa marche, en se mettant sous le vent des iles l.

La Perle et le Voltigeur se portèrent immédiatement sur le point du rendez-vous avec l'ordre de maintenir sous voiles la division, ainsi que la flottille, si elles arrivaient à ce point avant l'armée.

Le convoi, rallié, fit route avec l'armée dans l'ordre de deux colonnes par corps, le cap au sud-sud-est, pour atterrir sur la côte d'Afrique.

Le brick YEndymion avait été chargé de porter au commandant de la division du blocus devant Alger l'ordre de rallier l'armée avant son atterrage sur le cap Caxine.

1 Nous empruntons ces détails à la narration île M. Cliasscriau, biograplu* 'le M. l'amiral Duper ré.

302 UISTOtRE DB LA CONQUÊTE D'ALGER.

Le 50 mai, à six heures du matin, la Provence n'était qu'à 05 milles de la côte d'Afrique. A midi, la terre fut signalée. La joie était grande sur les bâtiments; on croyait le moment <lu débarquement venu. Bientôt la brise augmente. « En continuant à faire route au sud, écrivait le commandant en chef au ministre de la guerre *, nous serions arrivés pendant la nuit au point de débarquement. L'amiral donna ordre de gouverner à l'ouest. La Provence suivit cette direction depuis raidi jusqu'à cinq heures. Elle fit voile ensuite vers le nord, et après une marche de trois heures on mit le cap sur Alger. À sept heures du âoir, le bâtiment qu'on avait envoyé à la baie de Pahna apporta la nouvelle que le 29 la flottille avait fait voile vers la côte d'Alger. On communiqua en même temps avec la frégate la Sirène, qui avait quitté la station pour venir reconnaître la flotte. Le ~>1 mai, à la pointe du jour, on aperçut le cap ('axinc; la brise était fraîche et souillait de l'est, le temps était brumeux : l'amiral, n'ayant point encore rallié la flottille de débarquement, lit virer de bord ; un brick dirigea vers la côte d'Afrique pour chercher des nouvelles de la flottille. A midi, le vent devint plus fort; on continua de gouverner vers le nord. A la chute du jour, nous étions à 20 lieues de la côte. Pendant la nuit, le vent souffla sans interruption avec la même force; sa direction était au sud-est. Le 1er juin, à six heures du matin, on était aussi près de Majorque que de la côte d'Afrique. L'amiral prit la résolution de continuer son mouvement rétrograde, d'aller mouiller dans la baie de Palma, d'y rallier les escadres et les divisions du convoi et d'attendre un moment favorable pour se rapprocher d'Alger. A six heures du matin, la Provence se trouvait à rentrée de Palma. On attendra, pour reprendre la route d'Alger, que le temps soit devenu moins incertain. »

Otte marche rétrograde provoqua dans l'armée de terre une explosion de mécontentement contre le vice-amiral. Voir la terre de si près, attendre avec impatience le lendemain pour déhar-

1 Dépêche <l i 5 j iinh b:ml .le 1 1 Provcnrc, :» P;iImi:i.

RETOUR A PALMA. Mo

quer, s'eudormir la niain sur ses armes, pour ainsi dire, en rêvant de combat et de victoire, et, le lendemain venu, être emporté loin de cette terre où Ton se mesurait déjà du regard des champs de bataille, et laisser derrière soi ce mirage de gloire pour retrouver la vie du bord, avec sa monotonie, ses ennuis, ses désagréments, c'était une cruelle épreuve pour de jeunes soldats et de jeunes officiers, embarqués depuis trois semaines déjà, et dont la patience était moins inépuisable que le courage.

11 faut tenir compte de cette disposition d'esprit , quand il s'agit de peser, à distance, les jugements si divers exprimés sur la conduite du vice-amiral Duperré, dans cettegr avec ireonstanec, par ceux qui firent partie de l'expédition. L'armée de terre et l'armée de mer avaient des devoirs différents; leurs chefs respectifs, des responsabilités distinctes. Le devoir de la Hotte et de son chef était de débarquer de la manière la plus sûre possible, et en second lieu la plus prompte, sur le littoral d'Alger, l'armée expéditionnaire avec tout le matériel nécessaire à son entreprise; mais la promptitude n'était que la seconde condition, ln sécurité passait avant. Jusqu'au moment du débarquement, la responsabilité pesait tout entière sur le vice-amiral Duperré. fie débarquement effectué, la mission et la responsabilité du général de Bourmont commençaient. 11 était donc dans ln nature des choses que l'armée de terre, juge peu compétent des difficultés de la mer, et impatiente d'ailleurs de voir commencer son rôle, pressât de tous ses vœux l'opération du débarquement, dont la responsabilité ne pesait pas sur elle, et s'indignnl de tous les retards apportés à cette opération, comme d'un déni de justice fait à sa valeur, tlle n'avait besoin que d'avoir la hardiesse de cœur pour tout risquer. La marine et en particulier le vice-amiral Duperré avaient besoin, pour agir, de quelque chose de plus». Jusqu'au débarquement, il répondait au roi du succès de l'expédition et à la France de tant de vies qui lui étaient confiées. Il lui fallait quelque chose de plus que la hardiesse de cœur, que ce vaillant homme de mer avait à un très-haut degré; il lui fallait celte hardiesse et elle tranquillité d'esprit qui savent, par un effort

bien rare, s'élever au-dessus du trouble moral que jette dans les plus fermes intelligences le sentiment de la responsabilité. Le vice-amiral Duperré eut-il dans tout le cours de celte campagne cette hardiesse et cette sérénité d'esprit? Voilà, ce semble, maintenant que les passions contemporaines sont tombées, la seule question que l'histoire ait à peser et à résoudre.

11 est permis de répondre d'une manière dubitative. Dès le début, le vice-amiral Duperré avait envisagé au point de vue pessimiste l'expédition dont il était chargé. Il avait été particulièrementfrappé des obstacles, et il avait même conclu à l'impossibilité de l'expédition dans l'année 1830. Ceux qui savent l'influence « d'une opinion préconçue comprendront facilement qu'un esprit placé sous l'influence de ces dispositions ait été naturellement porté à tenir toujours plus compte des mauvaises chances que des bonnes, et à suspendre plutôt qu'à précipiter l'action. Quand on craint plus qu'on n'espère, on hésite, on tâtonne, on diffère : c e3t là lecaraclère du commandement de l'amiral Duperré dans cette première partie de la campagne, qui s'étend jusqu'à la fin du second séjour de la flotte dans la baie de Palma. Il y a bien des ordres et des contre-ordres, des allées et des venues de la flottille de débarquement, et c'est une des causes de l'éparpillement de la flotte qui empêche le vice-amiral de profiter du beau temps, qui fut constant pendant les premiers jours de juin. « Le 6 juin, à quatre heures, dit le général en chef dans son rapport, deux bâtiments du roi, venant du sud, communiquèrent aveele vaisseau amiral : l'un d eux, la Badine, appartenait à la station devant Alger, l'autre, la Bayonnaise, avait quitté Tunis le *2 juin. Depuis cette époque, le temps a été constamment beau sur la côte d'Afrique. Peut-être est-il à regretter que l'armée navale, au lieu de faire un mouvement rétrograde, n'ait pas attendu sous voiles que le retour du calme rendit le débarquement possible1. »

Cette opinion, exprimée par un homme dont la correspon- * Dépêche du général en chef au ministre de la guerre. Palma. 7 juin 1850.

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