ÉTAT DES ESPRITS A ALGER
Les imans avaient reçu des dons d'argent avec l'invitation d'implorer, par des prières publiques, l'assistance du prophète. Pour donner une satisfaction à la nationalité arabe, le dev avait destitué le grand muphti . qui était d'origine turque , et n'avait pas hésité à le remplacer par un Arabe. Dans les mosquées et sur les places, les imans prêchèrent la guerre sainte, et promirent à la population la puissante intervention des marabouts Sidi-Abd-el-Kader, Sidi-Abderahman et Sidi-Ouled-Dede , ces protecteurs constants d'Alger, grâct* aux prières desquels avaient échoué toutes les expéditions précédentes. Le fanatisme s'enflammait à ces discours.
Le peuple était généralement bien disposé pour le dey. Dans le district de Blidah seulement les esprits lui étaient moins favorables. Le kaïd (gouverneur) de la localité ayant fait arrêter deux cheiks des Kabyles dans les montagnes situées autour de Blidah, ceux-ci prirent les armes, s'emparèrent de Blidah et délivrèrent leurs chefs. Le dey voulut d'abord sévir, puis, dans la crainte de s'aliéner tout à fait les sympathies des populations indigènes au moment où il allait en avoir besoin contre l'armée française, il entra en composition avec les révoltés, et, non content de leur pardonner, offrit à leurs principaux cheiks1 des sabres magnifiques et des burnous rouges frangés d'or.
Ces événements se passaient dans le courant du mois d'avril 1BÔ0, et un sourd mécontentement grondait encore dans les tribus de cette partie de la Régence, lorsque, dans la seconde quinzaine de mai, un agent annonça au dey que la flotte française venait de sortir du port de Toulon. Hussein-Pacha lit publier la nouvelle dans la ville et dans la Régence, en exhortant les populations à ne point redouter les chrétiens, et à compter sur l'appui d'Allah. Ceux des Maures qui n'avaient point le droit de porter des armes furent autorises à s'armer. On donna partout avis que deux coups de canon tirés des forts d'Alger signalc-
* Il y avait entre les kaïds et les elieiks cette différence, que ceux-là étaient généralement désignés par l'autorité turque, ceux-ci choisis par les populations.
raient l'approche de. la flotte française : qu'à ce signal toutes les trihus devraient marcher au rivage pour empêcher le débarquement et rejeter l'ennemi dans la mer.
Ce nelait point des Arabes et des Manies seulement que le dey avait à redouter les attaques. Les Turcs étaient inquiets, sombres et mécontents. Les affaires d'Hussein semblaient prendre une fâcheuse tournure : dans cette espèce de gouvernement dont la force est le principe, l'affaiblissement est un titre de déchéance; le malheur, presque un crime. En outre, les avances du dey envers la population indigène déplaisaient à la milice. Enfin l'année précédente, lors de l'insulte faite au pavillon parlementaire arboré par le commandant de la Brclonnière sur la Provence, le dey, pour décliner la responsabilité de cet acte et persuader aux Européens qu'il y était demeuré étranger, avait exilé le ministre de la marine : celte disgrâce avait irrité vivement ses nombreux et puissants amis; un gendre du pacha osa même prendre hautement sa défense. 11 haïssait le ministre de la guerre et le mimaire de la justice, qui avaient contribué quelque temps auparavant à faire destituer et mettre à mort son oncle Yakia, longtemps favori et ministre du dey. 11 accusa ces deux hommes d'avoir amené la rupture du dey avec les Français, et de l'avoir déterminé à faire tirer sur le vaisseau parlementaire. Le dey, irrité, commanda qu'on séparât de sa femme le jeune Hussein, qui l'aimait tendrement, lit chasser son gendre du harem et donna, quoi qu'elle en < 'fit, sa fille éplorée au nouveau ministre de la marine, Mustapha.
Une conspiration mi-politique, mi-domestique, sortit de tous ces éléments de mécontentement. Les amis de Yakia, ceux du ministre de la marine exilé, ceux du jeune Hussein, s'unirent, et quarante-six janissaires se promirent de mettre à mort le dey pendant les (êtes du Kourban-Baïram. Une fois maîtres de la Régence, ils devaient proclamer un nouveau dey et entrer en négociation avec les Français, en leur faisant de larges concessions pour acheter le maintien de la domination turque ; si la France leur imposait des conditions trop rigoureuses, ils se jetteraient