‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 93 sur 183 · LA FLOTTE DEVANT ALGER · texte numérisé non relu

LA FLOTTE DEVANT ALGER

les dispositions des Turcs et du reste de la population? Jusqu'ici le lecteur s'est trouve placé au point de vue delà France, delà flotte et de l'armée françaises, au point de vue de l'attaque. Le moment est venu de le placer au point de vue d'Alger, du dey, des Turcs, des Arabes, au point de vue de la défense, afin que son regard embrasse toute l'étendue du tableau, avant que ces forces ennemies se mêlent en s'entre-eboquant1.

Si le long blocus qu'avait subi Alger n'avait pu vaincre l'obstination du dey, il avait réduit ses forces, diminué ses ressources, et, à mesure que les préparatifs de l'expédition française avançaient, la confiance du dey, averti par les espions qu'il entretenait en Italie, à Marseille, à Toulon et à Paris, celle des Turcs et de la partie la plus riche de la population, avaient fait place aune sombre anxiété. Le commerce était arrêté, les opérations maritimes étaient supenducs; les Turcs, naturellement baïsde la population, dont ils étaient les maîtres dédaigneux et les oppresseurs insolents, se trouvaient dans une situation critique. Ils avaient été jusqu'à douze et quatorze mille, et, la sévérité du blocus et la rupture du

' Nous empruntons ces détails aux documents intéressants publiés par M. Alfred Miciiiels, dans la Revue contemporaine (numéro du 31 décembre 1854, |age 2 10), sous ce titre : la Prise a" A Iger racontée pur un captif; ces documents sont tirés d'un petit livre allemand intitulé : Mes voyages et ma captivité de cinq ans à Alger, |»ar Simon-Frédéric PfeilTer, que nous avons déjà cité. M. MichieU raconte comment il trouva, dans un étalage de bouquiniste, ce livre volé â la bibliothèque de Louis-Philippe, aux journées de Février 1848. Simon Pfeifler captif à Alger pendant cinq ans de 1825 5 1850, donne de visu des détails curieux sur tout ce qui se passa à Alger pendant le blocus, à l'approche de la flotte française, et pendant le siège; c'est la version algérienne de cet épisode, qui sert à compléter la version française. Grâce à ce récit plein d'intérêt, on a vue dans Alger, l'on connaît les émotions, les illusions, les espérances, les craintes, les préjugés de la population. Simon PfeilTer, après avoir été employé dans les cuisines du premier ministre, eut l'occasion de lui faire savoir qu'il était médecin, et le bonheur de le guérir d'une maladie, ce qui le mit en grand crédit, non-seulement auprès du premier ministre, mais du dey, auquel il donna des soins. 11 était donc en position de voir et d'écouter. 11 publia son livre en juillet 1852, dans la petite ville de Giessen, sur les confins de la liesse électorale. Voici le titre allemand : Mein Heisen und meinc funfjœhrigcn Gcfangenschaft in Algie r.

dey avec le sultan les empêchant depuis trois ans de se recruter, ils étaient tombés un peu au-dessous de six mille : car beaucoup étaient morts; d'autres, craignant les événements, avaient émigré au Maroc, à Tunis, en Egypte. La population, courbée par la terreur sous leur joug, sentant diminuer la force de compression, relevait la tète et demandait, chaque jour, de nouveaux privilèges au dey. On avait vu, dans les derniers temps, chose inouïe! des Maures battre des janissaires. Le captif allemand qui a conservé à l'histoire ces détails, dont il fut témoin'oculaire, entendit plus d'une fois les Turcs se dire entre eux : « Le sort a changé. Laissons ainsi aller les choses pour le moment. Notre tour reviendra. Lorsque la guerre avec la France sera terminée, nous les forcerons de nouveau à plier le genou. »

Tandis qu'ils parlaient ainsi en secret, ils affectaient, par les ordres du dey, de traiter les Maures et les Arabes avec modération et douceur. Hussein-Pacha était triste et soucieux. H connaissait les dispositions de la population, il voyait diminuer le nombre de la milice turque, et craignait les périls du dedans autant que ceux du dehors. Plus d'une fois, pendant les dernières nuits qui préeédèrent l'apparition de la flotte française, le captif chrétien qui nous fournit les éléments de ce récit vit l'émir, chassé de son harem par les soucis, se promener sur la terrasse de son palais, enveloppé de son manteau, et diriger une lunette d'approche sur la mer. 11 caressait la population et ne ménageait envers elle ni les avances ni les promesses. C'était, lui faisait-il dire, dans l'intérêt de la religion qu'il soutenait la guerre, et pour sauver les musulmans du despotisme des mécréants, le> mosquées de la profanation qu'ils voulaient leur infliger en y plantant la croix. 11 avait appelé près de lui les cheiks les plus influents, leur avait fait distribuer des burnous rouges, des montres, des sabres au fourreau doré. Ses ministres avaient fait par ses ordres des pèlerinages aux tombeaux des marabouts en vogue, et y avaient sacrifié des moutons et des bœufs ; on avait distribué de l'argent à la foule qui accourait à ces cérémonies. Rien n'avait été oublié pour surexciter le fanatisme musulman.

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