CAMPAGNE D AFRIQUE, PRISE D ALGER
MD1-FERMXII. - STAOIÈU.
L'armée avait conquis sa place sur le rivage. Elle était à un peu plus de cinq lieues d'Alger. Le territoire qui l'en séparait n'avait rien d'uniforme et pouvait être divisé en portions bien distinctes. Du littoral jusqu'à Staouéli, c'est le Sahel, la plage, le maquis indéfini, inhabité. Un peu au delà, vers Sidi-Khalef, commençait la banlieue d'Alger. C'est le Flias, contrée verdoyante, accidentée, montagneuse, couverte de jardins, de haies, de maisons de campagne, entrecoupée de ravins profonds, boisés et presque impraticables, et habitée par une population de Turcs, de Maures d'origine andalouse, et de Koulouglis. Le terrain monte par une pente très-douce de la presqu'île de Sidi- Ferruch jusqu'à Sidi-Khalef, car la presqu'île est à vingt pieds au-dessus de la mer, et Sidi-Khalef, situé à 9,000 mètres de ce point à vol d'oiseau, n'est qu'à 154 pieds au-dessus de son ni-
veau. Mais, à partir de Sidi-Khalef, la pente devient beaucoup plus abrupte. En avançant de2,8(J0 mètres de Sidi-Khalef vers Alger, on se trouve à 280 mètres au-dessus du niveau de la nier. Le Sahel et le Fhas sont traversés par plusieurs petits cours d'eau. Le premier, avec son terrain presque nu, sablonneux, légèrement onduleux, couvert de broussailles peu élevées et accidenté seulement par quelques ravins peu profonds, prête au développement de la cavalerie. Le second semble un théâtre mieux disposé pour l'infanterie et convient à une guerre de chicane.
Le moment de marcher en avant n'était pas encore venu. 11 fallait attendre le débarquement du matériel et assurer à l'armée une position fortement retranchée. Aussitôt après le débarquement, le génie, sous la direction du général Valazé, commença des ouvrages qui, fermant à la gorge la presqu'île de Sidi-Ferruch, devaient la transformer en camp retranché.
Le commandant en chef, averti par l'issue funeste des expéditions précédentes, avait résolu d'asseoir fortement la position de l'armée, d'assurer ses communications avec la mer, de ne laisser rien au hasard pour lui garantir les vivres et les munitions. L'eau, qui, suivant des prévisions alarmistes, devait manquer, abondait sur le rivage, et on l'avait rencontrée partout de deux à cinq mètres de profondeur1. Dans sa prévoyante solli-
1 On lit dans un rapport du maréchal de camp Valazé, portant cette dule : Depuis le débarquement jusqu'au 23;«m inclusivement, et adressé au çénéral en chef : « Les mineurs, dès leur installation dans leur camp, ont crai>,; des puits pour leur usage particulier ; ils se sont servis |>our cofîi-ages de quelques hois de démolition, de caisses d'emballages. L'eau a été rencontrée a quatre ou cinq mètres. Ce succès a donné l'idée d'envoyer un détachement de mineurs dans les positions occupées par les deux premières divisions, pour y procurer de l'eau s'il était possible. D'anciens puits comblés ont été nettoyés; de nouveaux ont été creusés, et les divisions ont trouve près d'elles l'eau qu'elles allaient chercher au loin, et en quelques endroits en faisant le coup de fusil avec les Bédouins. Depuis, un grand nombre de puits et d'abreuroirs ont été établis dans la presqu'île. »
Pièces et documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.
SIDI-PERRUCII. 557
citude, l'administration avait emporte avec elle des sondes artésiennes1, qui demeurèrent ainsi inutiles.
Le soir même du débarquement, le lieutenant-colonel du génie Dupau reconnut le terrain le plus convenable pour établir la ligne de retranchements, qui fut immédiatement tracée; le lendemain 15 juin, les chefs de bataillon Chambaud et Vaillant firent commencer les travaux. Ils marchèrent rapidement. Dans son rapport au général en chef, le maréchal de camp Valazé exposait ainsi leurs progrès du 15 au 18 juin : « Le tracé, quoique fait rapidement, s'est trouvé appliqué à la localité, de façon à ce que le terrain en avant se trouve entièrement soumis aux vues de la fortification; et, les différents massifs saisissant les petites éminences que présentent les dunes, il en est résulté une grande économie dans les remblais. Quelques cavaliers ont été établis en arrière des parapets, particulièrement aux deux extrémités; ils sont destinés à renforcer les points qu'ils occupent, à fouiller quelques plis de terrain et à masquer aux vues de la campagne quelques parties de l'intérieur du camp retranché. La fermeture de la plage, aux deux extrémités, a dû fixer notre attention. Un parapet a été pratiqué en retour, le long de chaque plage. On a fait, un peu en arrière, des coupures communiquant avec la mer. La marine a promis quatre bateaux génois pour en échouer deux de chaque côté, dans le prolongement des coupures; ils seront armés de petits canons et compléteront la fermeture. Enfin des batteries, établies en arrière sur quelques points culminants des dunes, flanqueront ces branches en retour et mettront ces points en équilibre de résistance avec tout le reste de la ligne.
« Nous attendons avec impatience l'arrivée des palissades pour en garnir tout le fond des fossés. On commencera par les environs des portes et par les deux extrémités le long des plages avec les coupures. Ce dernier palissadenicnt est très-essentiel; aussi, dans le cas où les palissades n'arriveraient pas encore, on y
a fait conduire des chevaux de frise que l'on disposera en ligne.
• 1 Précis historique et administratif, par le baron Denniéc.
a Comme on suppose que le retranchement ne sera pas attaqué par le canon, on n'a donné, terme moyen, que 4 mètre 60 centimètres d'épaisseur au parapet. La mauvaise nature du terrain, qui est presque tout sable, a forcé d'avoir recours, pour les revêtements des talus intérieurs, à des couches de broussailles mélangées avec la terre : ce moyen a très-bien réussi. On l'a aussi employé pour quelques portions du talus extérieur, là où le terrain plus mauvais faisait craindre des éboulements.
« Telle a été d'abord la principale occupation du corps du génie depuis son débarquement; les officiers de l'état-major, indépendamment des deux chefs de bataillon qui ont toujours été de service, s'y sont succédé en commençant, quatre par quatre, nuit et jour; nos troupes ont fourni tout le inonde dont elles pouvaient disposer. Elles ont été aidées par des détachements de la ligne dont la force a varié deGOO à 2,000 hommes. C'est principalement la troisième division, commandée par M. le duc des Cars, qui les a fournis, avec une exactitude et un empressement qui n'ont pas peu contribué à faire avancer les travaux. »
Le premier jour on avait éprouvé quelque difficulté à obtenir des soldats de la troisième division un travail auquel ils n'étaient pas habitués. Mais il suffit à leur général, pour leur donner toute l'activité désirable, de les avertir par un ordre du jour que, « si les travaux n'avançaient pas plus vite, les troupes de la troisième division seraient privées, pendant plusieurs jours, de l'honneur de repousser l'ennemi *. » A partir de ce jour, 1.500 travailleurs, relevés de six heures en six heures par un nombre égal, poussèrent vivement les travaux. En outre, le commandant de la troisième division mit 500 hommes à la disposition de l'intendant en chef pour aider au débarquement du matériel. Ce service ne fut interrompu que dans les occasions où la troisième division dut prendre les armes pour fournir des réserves aux deux premières divisions engagées contre l'ennemi.
1 Ordre du jour du 15 juin 1850, au camp de Torre-Chica. (Journal militaire, communique par M. le duc des Cars.)
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On avait fait de prime abord dans le camp retranché la division du terrain, et marqué le quartier de chaque service. Dès le 15 juin, on commença à opérer le débarquement d'une portion des vingt jours de vivres et d'une partie du matériel du premier convoi. Des fanions de diverses couleurs, placés à quelque distance du rivage, indiquaient l'emplacement où les barils, les caisses et les ballots s'amoncelaient, selon la nature des denrées. Un pavillon rouge avec deux canons en croix indiquait l'endroit où les munitions de guerre devaient être portées, « Comme le personnel de l'administration était alors fort peu nombreux, dit l'intendant en chef de l'armée baron Denniée, le général Valazé me donna des ouvriers du génie pour hâter l'installation de douze fours en tôle, et pour commencer la construction d'une manutention de huit fours en brique de cinq cents rations. Au surplus, le bon esprit qui animait l'armée offrait cela de remarquable, que, concourant tous à un but commun et y apportant un désir égal de succès, l'artillerie, le génie et l'administration s' entr' aidaient réciproquement. En effet, dès le 16 juin, je mis à la disposition du général Lahiltc quelques toises de hangars des hôpitaux pour abriter les poudres. Cet accord, cette harmonie, n'ont pas été un seul instant altérés, et plus d'une fois dans la campagne l'administration en a recueilli de précieux avantages. Le 16, on commença à donner du pain frais, elle 17 les distributions régulières eurent lieu, quoique nous n'eussions pas encore à terre la totalité des vingt jours de vivres'. »
L'armée occupa, en avant du camp retranché, les positions dont elle s'était emparée le 14 juin. Le général Clouct, qui avait poursuivi le plus longtemps l'ennemi, l'avait rejeté au delà de l'Oiied-el-Bagrass. Notre gauche se trouvait accoudée sur la baie de l est ; le centre était au mamelon qui domine les deux routes d'Alger; la droite, à l'extrémité du plateau. La première division, commandée par le général Berthezène, formait la gauche et le
1 Précis historique et administratif.
centre: la deuxième division, commandée par le général Loverdo, formait la droite; la troisième division, sous les ordres du général des Cars, occupa le camp retranché; sa troisième brigade seulement s'établit en dehors des retranchements que l'on construisait, de manière à couvrir les approches de la place de dépôt . Pour assurer les communications de l'armée, le génie exécuta, en même temps que le camp retranché, une route qui reliait la position occupée par la troisième division à celle qu'occupaient les deux premières. Pour établir cette route d'une largeur de six mètres, le génie avait rasé les broussailles, nivelé le terrain sur un grand nombre de points et comblé les ravins ; il fallut, pour raffermir le sol sablonneux qu'on eut à traverser, mélanger en plusieurs endroits les broussailles avec le sable.
Pendant que ces travaux s'exécutaient, l'armée se gardait militairement, en attendant que les progrès du débarquement du matériel lui permissent d'avancer. Les premiers bivacs furent rudes. La fraîcheur humide des nuits parut aller au delà de ce qu'on en avait dit. L'ennemi montra environ 4,000 fantassins et 0,000 cavaliers tous armés de fusils, troupe incapable de tenir en ligne, mais redoutable dans les escarmouches, et habile à faire la guerre d'embuscades et de surprises, surtout contre une armée dénuée de cavalerie, car on n'avait pu encore débarquer les chevaux. Dans les précautions qu'exigeait cette guerre nouvelle, on alla peut-être jusqu'à l'excès. Durant ces premières nuits, notre infanterie resta sous les armes, formée en carrés; un ransr de soldats assis sur leurs sacs, un debout, un couché. Surirais hommes, il n'y en avait qu'un qui dormit. Il y eut, dans la nuit même du débarquement, une vive alerte vers une heure du matin : on crut à une attaque générale, parce que quelques tirailleurs s'étaient rapprochés des avant-postes ; les soldats tirèrent sans ordre. Une confusion assez grande s'ensuivit. 11 fallait faire l'apprentissage de cette guerre nouvelle que nous ne connaissions pas, guerre excellente pour former des soldats doués de qualités individuelles précieuses, joignant la fermeté à l'ardeur, l'inspiration au sang-froid.