‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 97 sur 183 · PREMIÈRES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE

Dès le second jour, c'est-à-dire le 15 juin, toute l'artillerie de campagne était débarquée. On en profita pour écarter les tirailleurs ennemis, qui, en rampant comme des serpents, se glissaient à travers les broussailles, arrivaient à une très-petite distance de nos bivacs, et atteignaient de leur feu un certain nombre d'hommes. Les obusiers surtout, qui jetaient des obus au milieu des groupes de cavalerie, dès leur apparition dans le Sahel, produisirent un grand effet moral sur les Arabes, et les rendirent inoins hardis à s'approcher de nos campements. Les fusils de rempart, dont la portée est très-grande et au tir desquels le général Lahitte avait exercé les artilleurs pendant leur séjour à Toulon, concoururent au même but. Ce brave et brillant général semblait se multiplier pour être partout à la fois; impatient de montrer la supériorité du nouveau matériel sur l'ancien, il parvenait avec ses pièces aux avant-postes, en traversant les terrains les plus difficiles. Enfin, pour protéger notre infanterie contre les attaques d'une cavalerie nombreuse, hardie, rapide et presque insaisissable, on essaya de couvrir le front des tirailleurs d'une ligne de hérissons : c'étaient des faisceaux de |ancesr assemblées et fixées solidement par des chevilles, et un anneau en fer, qui formaient un rempart mobile. Cet emprunt fait aux souvenirs de l'armée d'Egypte réussit peu et fut abandonné. Des deux côtés, on se tâlait avant d'en venir aux engagements sérieux. Les Arabes étonnés de nos longues lignes qui se meuvent ensemble, habitués qu'ils étaient à combattre sans ordre et avec leur initiative individuelle, cherchaient à deviner notre manière de faire la guerre, et nous apprenions la leur. C'étaient de continuelles escarmouches , des combats d'avantpostes, des pointes impétueuses suivies de retraites rapides avec des retours offensifs. Les Arabes ne faisaient pas de prisonniers. Tout soldat qui s'écartait ne reparaissait plus. Ses camarades trouvaient son corps sanglant et mutilé ; le tronc seul restait, la tète avait été portée au dey, qui, les premiers jours du débarquement, payait de 200 à 2~>0 francs ce sinistre trophée1, de sorte

1 Relation de Pfeiner.

que le fanatisme musulman était encore excité par l'attrait de la cupidité. Un peu plus tard, et quand cette sanglante denrée devint plus commune, le barbare réduisit à 50 francs ce tarif de primeur. Cette manière sauvage de faire la guerre devait accoutumer nos soldats à une vigilance constante et à une discipline exacte; mais, en attendant, elle les exaspérait et les disposait, à leur tour, à n'accorder aucun quartier.

Telle était la situation des deux armées le 16 juin 4830 au matin. Nos troupes restaient établies dans les positions dont elles s'étaient emparées en avant de Torrc-Chica, où le général en chef avait établi son quartier général. La presqu'île se convertissait en place d'armes. Le débarquement des vivres, des munitions, du matériel, continuait avec une admirable activité. Le temps, qui était favorable depuis le débarquement, se gâta dans la nuit du 15 au 10 juin; à huit heures du matin, il devint orageux1. Le tonnerre gronda avec force: des grains violents se succédèrent jusqu'à onze heures environ. Dans un instant la mer devint monstrueuse; les lames croissaient à un tel point, qu'un navire du convoi, tirant treize pieds d'eau et mouillé par vingt, talonna et démonta son gouvernail. « Si ce temps s'était prolongé deux heures de plus, disait l'amiral Duperré dans son rapport, h flotte était menacée d'une destruction peut-être totale. Le vent a sauté du nord-ouest à l'est, et aussitôt la mer a tombé. Le mal s'est borné à un gouvernail démonté par la gabare la 1 ïgogne*, que j'ai fait retirer des lames au milieu des grains, et trois navires du convoi ont éprouvé la même avarie; mais la leçon a été effrayante pour tout le monde, à terre comme à la mer. »

A terre, les inquiétudes furent grandes. 11 n'y avait que quinze jours de vivres de débarqués, les pièces n'avaient que deux cent vingt coups chacune à tirer1, et les grands approvisionnements

1 Pour le récit de la tempête du 16 juin, nous suivons la version du ticeamiral Duperré. Yoir son rapport au ministre de la marine, a la date du 1 7 juin 1850. Vie de l'amiral Duperré, par Chasseriau; Annexes, page 411.

* Elle était commandée par M. de Sercey.

* Rapport du général en chef.

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