‹ Histoire de la conquête de l'Algérie écrite sur des documents inédits et authentiquesChapitre 37 sur 58 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il semble que, de nos jours, cette terre d'Afrique soit fatale à ses vainqueurs, et que les

victoires y deviennent le testament des gouver-

OBUVEE BU GOlIV£AJ!f£M£IIT DE JUILLET EN ALGÉRIE. ^63

nements qui les remportent. Par une étrange coïncidence, le gouvernement de Juillet ne survécut pas beaucoup plus longtemps à la chute d'Abd*el-Kader, que la Restauration à celle du dey d'Alger. Deux mois après l'entrevue dont il vient d'être parlé, la Révolution de février 1848 éclatait, et le jeune duc d'Anmale était obligé, à son tour, de quitter Alger, exilé, fugitif, mais entouré au moins jusqu'à son départ des égards, des regrets, des respects affectueux de ses dignes lieutenants.

Il emportait, coniuic son frère, le prince de Joinville, présent comme lui à Alger, la consolation de laisser la domination française établie en Afrique, et d'avoir indiqué, après le maréchal Valée, la voie où il faut marcher pour la consolider. Les conquêtes commencent par la force; elles s'achèvent par la raison et la justice. C'est la supériorité de la civilisation qui fait le droit du vainqueur, parce qu'elle lui donne sa mission; et Tamélioration de la condition humaine au moral et au matériel, dans le pays conquis, est le véritable titre du conquérant. Ceux-là donc qui firent humainement la guerre; qui, même dans ce jeu sanglant de la force, firent sentir la supériorité de nos idées, de nos sentiments, de nos mœurs ; qui apprirent à ces popula^tions mises aux pillage par leurs administra-

^64 eUBREE COliTRE ABD-BL-KAO£B.

teurs et leurs maitres ce que c'est que la probité, la dignité, la moralité dans le commandement, rintégritè et Téquité dans Tadministration de la justice, ceux-là firent plus pour asseoir notre domination en Afrique que les armes seules n'auraient pu faire.

La religion apporta aussi son tribut, et cette prédication muette des vertus, souvent plus efficace que la plus éloquente prédication. Malheureuseineut, elle fut, sauf d'honorables exceptions, plutôt entravée qu'encouragée, et les plaintes de l'évèque démissionnaire d'Alger, Mit' Dupucb, retentissant en 1846, révélèrent à la France et à la chrétienté les épreuves, les douleurs, les etforts de son épiscopat, traversé par rindiflérence , les outrages et le défaut de concours de Tadministration *. L'ardent et pieux évèque y usa son zèle, sa santé, sa fortune, celle de ses amis, et succomba à la peine, en laissant après lui un déficit financier qui ne faisait que dénoncer l'étendue des besoins, insuffisance

* Mgr Dapoch a exposé, lUns trois mémoiroSk les Iribalttioos de son épiscopat : i* Mémoire au roi en son conseil, Alger, 24 janvier 1845; 2* Notes intéressantes & consulter, 1*» Janvier 1834 ; 3* A S.S.le pape Grégoire XVI, l'évéque d'Alger, 29 janvier 1846. Il Tant lire aussi, pour s'édifier sur celte question, Técrit court et substantiel rédigé par M. Charles de Rianccy, et publié sous ce litre par le comité électoral pour la défense religieuse: De la siluation rdi(jicusc Je l'Algérie (Paris 1846, chez Jacques Lecoffre), C'est ù cet écrit tjuc nous empruntons la plupart des détails que nous donnons sur le calholici&me.en Algérie.

OBWBB DU GOUVEBIIEHBICT DB JV1LX.BT BN ALGÉBIB ^5

des ressources mises à sa disposition et Tintrépide confiance de sa charité ^ Cependant son zèle ne fut pas stérile , et avant de succomber à l'œuvre il la fit avancer. Lorsqu'en 1888 il mit le pied sur le littoral de son diocèse, qui égalait en étendue les deux tiers de la France, il y avait à Alger une seule église, desservie par un seul prêtre, et dépourvue des objets les plus nécessaires à rexercice du culte, un établissement de sœurs, des sœurs à l'hôpital civil; à Oran, un vieillard épuisé qui tombait sous la charge; à Bône, une chapelle aussi misérable, un prêtre zélé, mais sans ressources, et le commencement d'une communauté de sœurs. Quand M«' Dupuch se retira, au commencement de 1846, il laissa derrière lui quatre-vingt-onze prêtres, soixante églises ou oratoires, pourvus des objets les plus indispensables au culte, seize établissements religieux, cent quarante sœurs

* Mgr Dupach disait dans son mémoire au pape: < Sachez que j*ai été prévenu officieUemenl que je n'étais chargé qae des chrétiens romains, et qoe je ne devais pas oublier que sur nul autre je n^avais de juridiction. Sachei qu'une autre fois il me fut ordonné de répriman*

der sévèrement on de mes prêtres, parce qu'il avait poussé rimprudcnec jusqu'à dire à un Arabe, avec lc(iue! il échnngeait quelques discussions religieu?es, que le mahoniélisme était absurde. Sacliez que, plus tard, un prêtre auxiliaire, qui me devait arriver des montagnes de la Syrie, fut menacé être arrêté s'il mettait le pied sur le rivage de PhilippeviUe, parce qu'il savait et parlait rarabe, et qu'il était possible, je le crois bien, qu*il f&t tenté de parler de religion aux Arabes. »

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do différents ordres, Saint-Vincent-de-Paul, Hospitalières, Trinitaires, Ursulines, des Trappistes, des Jésuites, des Lazaristes, des Frères, un séminaire, d'excellentes maisons d'éducation, des œuvres pour les orphelins, pour les orphelines, pour les pauvres, des refuges, de saintes associations, des sociétés de charité, notamment celles de Saint-Vincent-de-Paul et de Saint- François-Régis.

Le grain de sénevé poussait ainsi déjà de tous côtés des rameaux. Les Trappistes, protégés par le maréchal Soult et le maréchal Bugeaud , développaient rapidement leur magnifique établissement, sur le lieu mémo où le général Lamoricière, alors lieutenant du génie, construisait, dans la campagne de 18S0, un blokhaus, en avant de Staouéli, après la bataille de ce nom. « C'est le 14 septembre 1848, écrivait le révérend père abbé, général de la Trappe, Marie- Joseph, que la première pierre du monastère de Staouéli a été posée avec grande cérémonie sur un lit de boulets ramassés dans la plaine. M. le gouverneur général et son état-major, M«' l'évoque et son clergé, avec les autorités de l'Algérie, étaient présents. Le prélat prononcé un charmant discours qui a fait battre le cœur de tous les guerriers, au nombre desquels se trouvait un de nos religieux, qui avait combattu

OBUVBE DVGOUVERNBMElfT DE JUILLET EN ALGÉRIE. iG7

à Staouéli, quand rarmée française y débarqua*. » Soixante religieux, fécondant à la fois le sol moral et matériel, offraient aux Arabes le spectacle d'une école modèle d'agriculture, gouvernée par la chanté. En 1847, le couvent de Staouéli distribua du pain pendant la disette à tous ceux qui en manquaient dans les villages voisins. On avait vu, dès 1885, les religieuses hospitalières prodiguer aux victimes du choléra, sans distinction de nationalité et de religion, dos soins courageux qui produisirent une vive impression. En 1841, Tevèque d*Alger alla soigner lui-même, dans la citadelle de la Casaubah , les Ârabes prisonniers ; il donna à leurs femmes et à leurs enfants les marques de 1 iiitérèt le plus touchant, et cette conduite évangélique facilita un échange de prisonniers*. Le père Brumault, de la compagnie de Jésus, créa quelques années plus tard une maison de refuge pour les orphelins à Bcn-Aknoun, entre Alger et Deiy-Ibrahim. Les dames du Bon-Pasteur eurent à El-Biar, près d'Alger, une maison où elles ouvrirent aux jeunes filles abandonnées un

* Voir rintércs?nnle notice coDsacréo au révî-reud père Joseph- Marie» par H. de CorccUes* (4mt âi k BiHgion^ 15 septembre 1855.)

^ Mgr Dupueh disait, dans son maodemeiit du 14 mai 1841 : i n est Trai qoe ces femmes désolées, ces pauvres petits enfants, appaitiennent & des trilras ennemies, sauvages; mais ne sommes-nnus pas c|irélicn, ne sommes^nous pas évé^ne 1 »

â68 GUEBBE GOKTRB ABD-EL-KADBR.

asile que la reconnaissance publique appela la maison des Préservées. Les Hospitalières fondèrent à Oran et à Gonstantine une maison de la même espèce. Dès qu'on ouvre au catholicisme un champ, il y entre pour le fertiliser. Il rentrait dans le sien en transportant ses œuvres sur ce rivage fécondé jadis par saint Augustin, et où vint mourir saint Louis.

Peu à peu l'on découvrait que ce qui choquait le plus les indigènes, chez qui le sentiment religieux est très-développé, ce n'était pas notre religion, mais Tindifférence de plusieurs de nos administrateurs en matière de religion. Quand ils nous virent construire la première église catholique, loin de se formaliser, ils témoi* giièrciiL leur approbation. « Ils furent bien aises que nous consentions à prier Dieu, » dit Tannaliste de r Algérie ^ Plus d'une fois il arriva à nos ofliciers, comme il en convient lui-même, de se rappeleravecquelquehonte, en voyant prier les Arabes, qu'eux aussi avaient appris, étant enfants, des formules de prières oubliées depuis longtemps et, pour ne pas scandaliser leurs hôtes, ces chrétiens, ramenés au signe de la croix par la piété des sectateurs du croissant,

* Nous omi»riiiitoii3 ces délalls à M. le capilainc d'élal-major Pélissier, qui parle d'après ses impret^sions et ses observalioiis. Voir le tome n des Annalet algériennes, page 24d (première 61ilioD,

CBUVEB DU GODVBBlfEUEKT DE JUILLET EN ALGÉEIB. %9

élevèrent leur cœur vers le Dieu qui leur a donné la religion à laquelle nous devons la supériorité de notre civilisation, l'équité de nos lois, la douceur de nos mœurs.

C'est dans ces grandes influences morales que réside l'avenir de notre colonie. Sans doute, il y avait beaucoup à faire sur ce point, en 1848, et nous n'étions qu*à l'entrée de la carrière. Ces premières et laborieuses années de notre domination en Algérie ont été mêlées d'ombre et de lumière. A côté de la vigueur nécessaire parait la violence inutile et dangereuse, les excès de la force à côté de son légitime emploi. Nous avions encore plus détruit que fondé. Les mains n'avaient pas été également pures, et le sentiment de la dignité du commandement n'avait pas paru au même degré chez les chefs qui se sont succédé. Cependant, à la fin de Tannée 1847 déjà, c'est-à-dire au moment où nous fermons les premières phases de cette histoire, les Arabes avaient conçu une si haute idée de la justice française, que lorsque les pèlerins algériens, se rendant à la Mecque , avaient quelques différends sur la route avec des coreligionnaires, si ceux-ci leur proposaient d'aller chez le cadi, ils répondaient aussitôt, en hommes qui avaient expérimenté les deux justices et qui connaissaient l'excellence de la nôtre: « Non, nous sommes l^rançais, et

^70 GUERRE CONTilK ABi)~JiL-KADER.

nous voulons aller chez le consul, n Ainsi la supériorité de notre justice les avait conquis à notre nationalité, malgré Tesprit de religion et de patriotisme indigènes, au moment même où ils accomplissaient un pèlerinage mahométan. C'est le dénoûment qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est la justification de nos efforts, la sanction de notre victoire, Pindication de notre rôle, car c'est par là que la France s'est montrée fidèle à la mission morale et civilisatrice qu'elle est allée remplir en Algérie.

On dirait que la Providence a voulu récompenser la Franco des services déjà rendus par elle en Afrique à la cause générale de la civilisation. Alger, cette conquête dont l'utilité avait été contestée, n'a pas seulement ajouté à nos possessions un vaste territoire, sur lequel une population européenne de plus de 188,000 âmes, réalisant le vœu de la Restauration, qui voulait appeler toute l'Europe à profiter de notre conquête , commence à se répandre * ; cette exi:)édition nous a donné un littoral éten-

* D'après les documents officies publiés par radmiiii:^lralion, la population civile européenne s'clcvail, à la fin de 1853, à 133,192 individus, ainsi répartis: provinces d'Alger, C2,440; d'Oran, 41,464; de Constamiue, 29, 288. Les Français entrenl dans ce chiffre total pour 74,«^58; les Espagnols, pour 96,615; les Italiens, pour 7,573; les Maltais, ponr 5,966 ; les Allemands» pour 4,663; les Suisses, pour 1,656, elc. La population indigène est évalnée à 3,323^855.

OEUVRE DU GOUVERNEMENT DE JUILLET EN ALGÉRIE, lli

du qui agrandit et fortifie notre position dans la Méditerranée. Elle a ouvert un champ nouveau à Tactivité et à l'industrie nationales, un marché plein d'avenir au commerce, une France africaine à Texubérance de notre population, de nouvelles routes à TEvangile. Dès l'Exposition universelle de 1855, les produits si riches et si variés de l'Algérie ont frappé tous les regards et fait entrevoir le grand avenir agricole et commercial de cette colonie. Les céréales, les fruits, les bois précieux, les huiles, les laines, les soies, les plantes industrielles, les marbres de l'Algérie, ont brillé au premier rang. Dans ce temps où les profondeurs inexplorées des contijients deviennent accessibles à la civilisation européenne, cette fille du christianisme; ou la Chine elle-même, ce vieil empire si longtemps muré, s'agite, ébranlé par ses révolutions intérieures, et cesse d'être impénétrable; où tout marche vers l'unité, la conquête de la côte septentrionale de l'Afrique par la France est un événeuient immense qui commence à ouvrir dans le Sahara, sillonné depuis longtemps par les caravanes arabes qui vont au Soudan, une route nouvelle à la civilisation et au commerce, vers rintérieur si peu connu de l'Afrique.

Ce n'est pas tout encore : l'Algérie a été pour

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