EXPÉDITION CONTRE LA GRANDE KABYLIE
Le gouverneur général, pour couronner les succès obtenus contre les Arabes, voulut diriger en personne, au commencement de 1847, une expédition contre la grande Kabylie, c'est-àdire contre cette partie montagneuse de la province de Constantine qui avoisiue Bougie. Il croyait utile, c'est le motif qu'il a donné, de montrer au moins la puissance de la France aux petites républiques indépendantes et guerrières qui peuplent ces montagnes et, sans occuper d'une manière permanente leur pays, de leur faire reconnaître du moins notre supériorité.
Il est plus que douteux que cette expédition fût nécessaire; mais à cette époque le maréchal Bngeaud, enivré de ses succès, n'attendait plus les ordres du gouvernement pour prendre Tinitiative, et le brillant état-major dont il était entouré accueillait avec joie les occasions de se distinguer sur le champ de bataille. U est certain qu'on délibérait encore ù Paris sur l'expédition de la grande Kabylie, quand elle était déjà commencée en Afrique. Le maréchal Bu-
Si24 6USRRB CONTRB ABD-BL-XADSR.
geaud mit ses troupes on marche le 6 mai 1847, et, le même jour, M. Dufour, à propos d'un crédit supplémentaire demandé pour l'Algérie, interpella le ministre de la guerre, et lui de* manda comment, en dehors dos crédits régulièrement votés et sans jamais invoquer T urgence des circonstances, le gouvernement avait fait une dépense de 60 millions. Le général Moline de Saint-Yon, qui tenait à cette époque le portefeuille de la guerre, répondit qu'en raison des troubles qui avaient éclaté dans la province de Constantine, 3,000 hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie avaient été envoyés en Afrique.
Alors M. Gustave de Beaumont prit la parole
à son tour, et serrant de plus près la question , il exprima le regret qu'on entreprit en Algérie des expéditions qui n^avaient pas Tassentiment du ministre responsable,
« Ainsi, dit^l, on va entreprendre ces joursci une campagne qui sera longue et coûteuse, et que n'approuve certainement pas M. le ministre de la guerre. La chambre, dans toutes les occasions, s'est prononcée contre toutes les expéditions, et pourtant cos expéditions ont lieu. Des lettres ont été communiquées à la commission chargée d*examiner les cadres d'Afrique par M, le ministre de la guerre; ces lettres, soit
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BXPÉDtTIon COKTRB LA GBANDB KABTLIE. SAS
qu'elles émanent de M* le maréchal gouverneur^
ou de M. le ministre de la guerre, établissent que M. le gouverneur agit comme il T entend et que l'opinion de. M. le ministre de la guerre n'a pas prévalu. »
La réplique de M. Moline de Saînt-Yon fut loin d'être péremptoire. Évidemment il Rivait des raisons pour ne pas être précis. Il dit que , lorsque pour la première fois, l'idée de faire une expédition dans la grande Kabylie avait été mise en avant, son avis personnel avait été de donner à cette expédition le caractère d'une démonstration pacifique et non d'une attaque à main armée. Ce but avait été en partie atteint On avait soumis sans guerre de nombreuses peuplades de la Kabylie, et Ton s'était engagé à ne pas entrer en armes sur le territoire de ces peuplades.
— «r Que signifie , s'écria alors M, de Beau-» mont, cette démonstration pacifique qu'on nous annonce? Une démonstration avec des régiments et du canon. C'est à ne pas croire ce qu'on entend. Quoi! vous voulez engager dans ces montagnes si fièrement indépendantes une armée française, une armée en campagne, et vous osez parler du caractère pacifique qu'elle doit conserver I Celui qui la commande aurait-il sincèrement cette intention , est-ce qu'il sera maître
2^ GUBEBB COUTBS ABD-BL*KÀDBB.
des événements? L'opinion du maréchal Bugeaud est bien connue. Il nous Ta dit ici : « Assurément on pouvait s'engager dans ces montagnes sans tirer un coup de fusil, mais il a ajouté que ce serait vraiment bien regrettable. » En face de ce souvenir, quel sens prêter aux paroles de M. le ministre de la guerre? Je demande qu'il nous montre à présent s'il est véritablement et sUl sera toujouts ministre de la guerre ? »
Le déliât prenait un caractère embarrassant. M. Guizot, président du conseil, souleva les questions constitutionnelles* Le gouvernement, dit-il, disposait des forces militaires en Algérie comme en France. Il était contraint à la prérogative de soumettre préalablement aux Cliambres les expéditions qu'il croyait ou ne croyait pas nécessaires. Il agissait sous sa responsabilité. La Chambre aurait à juger plus tard, si l'expédition était bonne ou mauvaise^
Ensuite MM. de Tocqueviile et Dupin cherchèrent à ramener le débat à son t)oint de départ : « Oui ou non , le gouvernement avait-il autorisé l'expédition ?» M* Guizot refusa de répondre*
Ce fut M. Dufaure qui se chargea de clore la discussion :
« Pour éviter le débat, s'écria-t-il, M. le ministre a répondu que le moment n'était pas
EXPJÉDlTIÛli COKTRE IiA GAANDE KABYLIE. iî7
venu de voter la question. C'est une erreur. Le débat était immineut; il ne pouvait être différé..* Nous avons été très-étonnés d'apprendre qu'il y allait avoir une expédition , alors que M. le ministre nous avait déclaré avec des transports de joie que la Kabylie était soumise... Quelques jours après, des journaux arrivant d'Alger nous apprennent que cette expédition va se faire, qu'elle va commencer précisément aux jours où M. le ministre de la guerre nous avait annoncé, il y a deux mois, qu'elle commencerait, c'est-à-dire dans les premiers jours du mois de mai. Il y a là un renversement de toute chose. Il reste tou* jours une question à adresser au gouvernement : Avez-vous autorisé ? N'avez-votts pas autorisé ?
t( M. le ministre de la guerre répond : « Je ne peux pas répondre. »
« Vous ne voulez pas répondre ? Je vous en demande pardon, vous avez répondu, lorsque vous avez dit que vous n'examinez pas si l'expédition était bonne ou mauvaise; si vous n'avez pas encore résolu la question de savoir si l'expédition est bonne ou mauvaise, c'est que vous ne l'avez pas examinée. Je fais trop d'honneur au chef du cabinet et au cabinet tout entier pour croire qu'ils aient autorisé une expédition avant de s'être demandé si elle était bonne ou mauvaise. La réponse a été faite^ il est clair qtie
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^SS QUBBBE CONÏRB ABD--BL*KABBB.
rexpédition commence sans avoir été auto« risée!... »
Ce débat était intéressant à citer ; il montre l'ascendant toujours croissant du maréchal Bugeaud. Il s'était constitué une espèce de viceroyauté en Afrique. Le gouvernement le couvrait de sa responsabilité, mais il ne le. dirigeait guère, et les Chambres, toutes favorables qu'elles fussent au ministère, commencèrent à voir avec une certaine impatience cette espèce de dictature militaire qui ne relevait pas même de rassemblée. Le maréchal Bugeaud, qui pressentait ces dispositions , se hâtait de courir à un but dans la crainte d'être arrêté en chemin.
Quelques historiens de l'Algérie se sont de- * mandé quelles étaient les raisons qui rendaient le gouvernement de Juillet si indulgent pour les fantaisies militaires du maréchal Bugeaud , et comment, après s'être efforcé à son début de renfermer la lutte dans les limites les plus étroites, il s'était laissé entraîner à la ân à faire la guerre sur une si grande échelle.
On pourrait répondre que ce sont précisément les tâtonnements du début qui ont exigé les grands efforts de la fin. On avait laissé grossir et s'accumuler les obstacles ; il a fallu les renverser à coups de canons. On avait travaillé comme à plaisir à élever sur le pavois la for-
EXPÉDITION COKTKE LA GRANDE KABÏLIE.
tune d'Abd-el-Kader et un empire arabe; il a
fallu l'abattre. Qu'une fois cette grande lutte engagée , le maréchal Bugeaud Tait étendue et prolongée à cause du rôle prépondérant qu'elle lui donnait, que nos officiers y aient trouvé avec joie une occasion de gloire et d'avancement rapide ; il n'y a dans ces suppositions rien qui puisse surprendre ceux qui cuniiaissent le cœur humain. Qu'en outre le gouvernement ait vu dans la guerre d* Algérie un moyen dé satisfaire sans troubler l'Europe les aspirations militaires de Tarmée dont il pouvait avoir besoin, et en môme temps de préparer cette armée aux éventualités de l'avenir ; que le prince qui gouvernait alors la France n'ait pas été insensible à l'avantage que tirerait sa dynastie de ces campagnes brillantes, où ses fils contractaient avec de vaillants officiers une fraternité d'armes; tout cela est dans l'ordre des choses.
Il en résulta que la guerre fut poussée en Algérie au delà de Futile à outrance. Les occasions d'expéditions furent recherchées, au lieu d'être seulement acceptées, et Texpédition de la grande Kabylie lut certainement au nombre de celles qu'on aurait pu éviter. Déjà en 184â et en ^ 1844, le maréchal Biigcaud avait pénétré en Kabylie; mais en 1842^ il s'y était seulement présenté, en remontant la vallée de Tisser
230 60B&RB CONTRE ABD-SL-KADSB.
pour choisir un klialifa qui pût tenir tète à Ben-Salem , khalifa d' Abd-el-Kader. L'expédition
de 1844 fut beaucoup plus importante. Mais ici, avant d'aller plus loin, il importe d'ajouter quelques détails aux renseigiioiuents trop sommaires que nous avons donnés sur les Kabyles.
Ce peuple sédentaire, habitant sous des toits
et non sous des tentes, essentiellement agricole , industrieux , constitué en communes démocratiquos au lieu d'être nrijanisé en tribus, groupées autour de grandes familles, n'avait qu'un lien avec les Arabes , la commuiiaut(') de religion. Encore le mahométisme des Kab} les était modifié par des superstitions locales. Entre Torigine et le caractère de chacun de ces deux peuples, leurs mœurs, leurs manières de vivre , de se gouverner, de combattre , pas un seul trait de ressemblance* Les fiers montaii'nards du Jurjura n'avaient pas plus subi le joug des Arabes que celui des Turcs; Abd-el- Kader, quand il était dans la période ascendante de sa fortune (en 1839), avait éprouvé leur esprit d'indépendance^ Il s'était présenté dans leurs montagnes avec une escorte de 100 cavaliers seulement^ et par conséquent sans arrière-pensée d'agression, afin de tenter de leur faire accepter sa suzeraineté à Taide du prestige attaché à ses succès et à sa perouiiue.
EXPl^Dinon COHTBB tk 6BAHDB KABTLIB. ^1
Quand il fut au milieu d'eux, il leur deuianda
oii étaient les chefs qui les commandaient. Et le général Daumas nous a conservé , dans son ouvrage sur la Grande KaJnjlie j Téchange de paroles qui eut lieu à ce sujet entre Témir et les Kabyles. Rien de plus propre à faire connaître ces derniers que le dialogue dont il s'agit.
Les Kabyles répondirent qu'ils n'avaient pas de chefs étrangers à leur nation; leurs chefs sortaient de leurs rangs; ils obéissaient aux Aminés et aux Marabouts. Les Aiuines ^ lurent saluer l'émir qui, avec àes idées arabes, cherchait toujours la personnification du pouvoir dans un homme; il leur demanda donc quel était celui qui réunissait à lui seul la volonté de tous. — « Personne ici , lui répondirent-ils , n^exprime , à lui seul , la volonté générale. Chez nous, elle se concentre dans la réunion des Âmines élus par le peuple. »
C otait, on le voit, le type d'une république municipale.
(c — Puisqu'il en est ainsi, reprit Abd-el-Kader, je recommande aux Aminés d'être bien avec mon vieux khaliia, de le servir et d'obéir à ses ordres.
— - Nous ne demandons pas mieux que de vivre eu bonne intelligence avec votre khalifa, répliquèrent les Aminés; mais quMl ne nous parle
23^ 6r£&BS CONTBB ABD-EI-KABBB.
Jamais d'impôts, comme il Ta déjà fait dans les plaines; car nos ancêtres n'en ont jamais payé et nous voulons suivre le même chemin.
— Vous donnerez au moins la zaccat et Tachour, reprit Témir; ces contributions sont d*origine divine. »
Le dialû^^uo s'animait. — « Nous donnerons la zaccat et Tachour prescrits par la loi religieuse, s'écrièrent vivement les Kabyles; mais nos Zaouïas le recueilleront et nos pauvres en profiteront , c'est notre coutume. »
En ce moment, la diffa, c'était le repas de rhospitalité,fut apportée. L'émir refusa d'y toucher jusqu'à ce que les Kabyles lui eussent dit s'ils maintenaient leur résolution. U renouvela ses questions sur l'impôt.
Les Aminés Tinterrompirent. — « Vous vous êtes annoncé chez nous comme un pèlerin, lui dirent-ils, et nous vous avons offert la diffa. Cessez donc de tenir un langage dont vous auriez à vous repentir. Sachez-le bien, si vous étiez venu comme Magzem, au lieu de couscoussou blanc, nous vous aurions rassasié de couscoussou noir. »
Ce couscoussou noir, c'était la poudre. Abd-el- Kader se tut. Un mot de plus, la guerre éclatait. Quelques jours après, il disparut sans avertir personne. Le général Daumas, auquel nous em-
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pruntons ces détails, consignés dans son ouvrage sur la Grande Kabylie^ termine ainsi ^on récit:
« Tel fut Taccueil qu'Abd-el-Kader, aux plus beaux jours de sa puissance, reçut dans les montagnes de la liante Kabylie. Certes, il était encore bien éloigné d'y établir son autorité absolue, celui qui, sur un frivole soupçon, courait ainsi danger de mort et se voyait réduit à la fuite la plus précipitée. Â part cet incident, d ailleurs, il n'avait pu prononcer en aucun lieu le mot d'impôt sans provoquer un orage, et ceci renfermait la condamnation sans appel de toutes ses espérances antérieures. 9
Cet insuccès d'Abd-el-Kader auprès des Kabyles renferme en même temps la condamnation des expéditions du général Bugoaud dans leur pays. A aucune époque, ils ne s'étaient montrés hostiles à la France, et lorsque, peu de temps après la tentative d*Abd-el-Kader^ le duc d^Orléans, parti de Constantine, âtla fameuse promenade militaire des Portes-de-Fer, avec une colonne expéditionnaire, les habitants du pays vinrent apporter à notre camp des provisions de toute nature. Du haut de leurs montagnes, ils regardaient, avec une curiosité sympathique, le défilé de nos troupes, et quand on les fit avertir i)ar des interprètes que s'ils s'op-
134 GUBBBB GOntlE ABD- BL-KABBR.
posaient à notre passage, on détruirait leurs
villages: « Point de menaces, répondirent-ils; elles sont inutiles. Aucun de nous n*est mal dis* posé pour les Français. »
Comment peut-il donc arriver que, dès 1844, la guerre ait éclaté entre les Français et les Kabyles ? Je répondrai à cette question en reproduisant un fragment du manifeste adressé par le maréchal Bugeaiid aux tribus kabyles, et quelques passages de la réponse de ces derniers au maréchal Bugeaud.
« Tout le pays gouverné autrefois par Abd-el- Kader, di^sait le premier, est maintenant soumis à la France. De tant de tribus, vous êtes les seules qui ne soient pas venues à nous. Plus d'une fois, je vous ai *dii : Soumettez^vous, car vous obéissez au vaincu, vous devez obéir au vainqueur. Chassez de vos montagnes le khalifa Ben-Salem, à moins qu'il ne vienne demander Vaman au roi des Français qui le lui donnera. Non-seulement vous n^avez tenu aucun compte de mes avertissements paternels, mais encore vous avez recueilli Ben-Salem le rebelle, et les débris de sa troupe régulière ; vous avez souffert que, de chez vous, il portât le vol et le meurtre dans nos tribus
» Venez me trouver dans mon camp sur Tisser, chassez Ben-Salem de votre pays, soumettez-
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VOUS à la France, il ne vous sera fait aucun mal*
» Dans le cas contraire, j'entrerai dans vos montagnes, je brûlerai vos villages et vos moissons, et alors ne vous en prenez qu'à vous seuls. »
A cette lettre les Kabyles avaient ainsi répondu :
« Lorsque la guerre était active entre vous et El-Hadj-Abd-el-Kader, vous nous écriviez dans ces termes : a Je n'ai d'autre ennemi que Ël- » Hadj-Abd-el-Kader ; quant à vous, vous êtes » Kabyles, gardez la neutralité, et il ne vous » arrivera aucun mal de notre part. Nous n'exi- » geons rien de vous, nous ne prétendons créer » aucun usage; vous jouirez d'une protection » toujours croissante. Nous ne vous demandons » que la tranquillité, la sécurité des routes et » le commerce. »
n Forts de ces promesses, nous avons gardé la neutralité, nous vous avons laissés lutter avec votre ennemi.
» Vous vous en êtes pris ensuite aux Arabes. Alors vous nous avez écrit : « Vous êtes des mon- » tagnards et aucun des usages introduits chez » les Arabes ne vous sera appliqué. Livrez-vous » au commerce, nous n^avons aucun dessein sur
» vous. M
I» Nous vous avons encore laissé combattre
les Arabes jusqu'à ce qu'ils soient devenus votre proie.
S36 OITBIIBB COBTRB ABD*BL-KADBB*
» L'année dernière, vous nous avez écrit en d'autres termes. Cette année, vous nous avez renouvelé vos lettres nous ordonnant d'aller vous trouver, de vous servir, nous menaçant, à défaut, de marcher contre nous, de brûler nos demeures, de couper nos arbres...
» ISous ne donnons rien et ne recevons aucune investiture, nous ne Tavons jamais fait Ën notre qualité do Kabyles nous ne reconnaissons pour chefs que des Kabyles comme nous, et pour arbitre souverain que Dion, qui punit Tinjuste !...
» Si votre dessein formel est de posséder toute l'Algérie, si vous mettez votre ambition à conquérir des gens qui ont pour refuge des montagnes et des rochers, nous dirons : « La main » de Dieu est plus élevée que la votre. »
Il est difficile de le méconnaître, la raison était du côté des Kabyles; mais la raison du plus fort était du côté du maréchal Bugeaud. II. en usa. Il conduisit son expédition avec cette habileté, cette promptitude et cette vigueur qui étaient le caractère de son talent militaire, s'empara sans coup férir du port de Deilys, gagna la vallée de rOued-Sebasu et pénétra dans les montagnes. Il y avait de son côté une telle supériorité dr^ forces que les Kabyles, comprenant l'impossibilité de la résistance, avaient entamé des négociations. Leurs femmes, indignées de les voir traiter sans
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avoir tiré un coup de fusil, les obligèrent à les rompre. Ils n'étaient pas des hommes, s'ils se soumettaient ainsi aux Français sans tenter le sort des armes, leur répétaient leurs fières moitiés, à la manière de ces orgueilleuses Germaines que Tacite a décrites; elles ne les reconnaîtraient plus désormais pour leurs maris; qu^ils cherchassent qui ils voudraient pour préparer leur couscoussou.
Le marcclial Biigeaiid, voyant les négociations rompues, marcha rapidement en avant, et, par un habile et vigoureux coup de main, il s'empara d'une position centrale qui dominait les villages kabyles.
Alors, l'impossibilité de prolonger la résistance sans provoquer des désastres, apparut aux yeux des montagnards. Leurs envoyés se présentèrent sous la tente du maréchal Bugeaud, et, s*excusant sur Tinsistanca. qu'avaient mise leurs femmes à les faire combattre, ils demandèrent pour toute grâce à être dispensés de payer Timpôt, en rappelant qu'ils n'en avaient jamais payé ni aux Turcs ni à Aljd-el-Kader. — w Je ne nio règle, répondit le maréchal, nisurÂbd-el-Kader, ni sur les Turcs ; la France est autrement puissante que ne l'était le dey d'Alger. KUe veut qu'Arabes, Kabyles, Français, tous soient traités avec égalité : vous payerez l'impôt comme les autres. »
238 6DB1IBB COimiB ABD-Bi-KADBR.
Les Kabyles étaient les plus faibles, ils
payèrent. Auibi iiiiiL rexpédition de 1844.
' Après le grand soulèvement de 1845, conduit là par Abd-el-Kader et par Boii-Maza, ot qui obligea le maréchal Bugeaud à faire dans Touest une de ces terrible battues, accompagnées de razzias, auxquelles ne résistaient pas longtemps les tribus arabes, il arriva qu'Abd-el*Kader, bientôt réduit à toute extrémité, chercha encore un refuge sur les cimes du Jurjura. Vainqueur et heureux, il y aurait trouvé peu do sympathie. Vaincu et malheureux, il en trouva encore moins, et fut attaqué dans les gorges du Jurjura par des partis kabyles. Bientôt assailli par nos colonnes, il quitta le Jurjura et chercha un asile plus sùr que dans la Kabylie.
Il ne semblait point qu*il y eût là une raison suffisante de diriger une expédition contre la grande Kabylie. Abd-el-Kader y avait un ins* tant cherché un asile, il est vrai, mais il y avait été mal reçu, et il n'avait pu y rester» ■ N'importe, dans la pensée du maréchal Bugeaud, il était urgent de saisir cette occasion de donner une leçon aux Kabyles et de leur prouver ce qu'il y avait d'irrésistible dans les armes de la France. La leçon fut plus digne d'un peuple barbare, comme los Turcs, que d'une nation ci^ vilisée comme la France. Au milieu de l'année
BXPÉBITIDEf COUTRB 1A gbaitdb kabtlib. 33&
1845) le maréchal mobilisa la garde uationale d'Alger, attira à lui la garnison d'Alger, mit en réquisition toutes les bètés de somme employées à la culture ) et envahit la grande Kabylie par plusieurs points à la lois. L'ordre de faire au pays une guerre de dévastation avait été donné. Le maréchal) sans réfléchir que les razzias, qui avaient leur raison d'être contre des populations nomades, qu'on ne pouvait atteindre que dans leurs moissons et leurs troupeaux, prenaient un caractère bien autrement grave quand il b'agissait de populations sédentaires, dont on livrait les maisons aux flammes, et dont on coupait les arbres auxquels il fallait un grand nombre d'an* nées pour repousser, mit à Perdre du jour l'incendie et le massacre Ce fut une sorte de guerre d'extermination comme celle du Palatinat. On égorgea les femmes, les enfants, les vieillards coïnme les hommes ^pables de porter les armes; on coupa dix-huit mille pieds d'arbres, perte immense - pour le pays. Il y eut des actes atroces commis dans cette guerre. Les femmes kabyles portent des espèces de bracelets, d'argent aux bras et même aux jambes; ces cercles sont rivés aux membres auxquels ils servent d'ornements. On vit, chose affreuse à dire, des soldats couper les quatre
« Cette réflexion est de M. de Baadîcoor.
340 COUTBB ABD-BL->XÀDSR«
membres à des femmes pour s^emparer de leurs
cercles d'argent. Les Kabyles vinrent do tout côté ikire leur soumissiou, il est vrai, et le maréchal Bugeaud, qui sentait le besoin de faire croire que la domination de la France en Algérie avait couru d'immenses périls, pour excuser cette exécution militaire, rassembla la garde nationale, lors de son retour à Alger, en février 1846, et adressa aux colons un discours dans lequel il leur disait : « Nous avons beaucoup incendié, beaucoup détruit. Peut-être, on me traitera de barbare; mais je me place au-dessus des
reproches de la presse, quand j'ai la conviction que j'ai accompli une œuvre utile à mon pays* » Puis il ajouta encore : « L'armée n*est pas faite pour protéger les intérêts des colons, mais pour marcher à la conquête de l'Algérie et s^illustrer par des victoires. » , .
L'bistoire , dont le langage est plus grave que celui de la presse, dira que le maréchal Bugeaud outrepassait les droits de la conquête et compromettait le renom do la France, en autorisant ses ennemis à demander si elle avait chassé les Turcs pour leur emprunter leurs moyens de gouvernement. Il faisait craindre, ^n^ais en même temps haïr la France.
Il ne semblait pas comprendre que Timpôt qu*il faisait payer aux Kabyles par ces dispen-
BXP^miON COHTRB LA aRANDB KABTilS. 2i4i
dieuses expéditions, coûtait vingt fois plusqu^il
ne rapportait, et qu'il laissait derrière lui des rancunes et des haines qui , dans le cas où notre colonie serait attaquée par une puissance étrangère, deviendraient de graves dangers pour notre domination en Afrique. Il le comprit si peu qu'en 1847, on Ta vu, il songeait, avant de quitter TAlgérie, à aller planter notre drapeau sur les cimes auxquelles il n'était pas encore parvenu. Cette expédition était encore moins motivée que celle de 1845, et Ton a vu que la Chambre des députés était loin de l'approuver. Mais le gouverneur général de TAlgéric mettait une sorte de point d'honneur à ne rien laisser à faire après lui: le jour même où des interpellations avaient eu lieu dans la Chambre des députés au sujet de l'expédition de la grande Kabylie, c'est-à-dire le 6 mai 1847, il entrait en campagne, et après dix jours de marche, il descendait les pentes du Jurjura pour aller attaquer des villages kabyles , parmi lesquels il y en avait un, Azrou, qui i)assait pour inexpugnable.
L'attaque des positions fut si vive et si vigoureuse que les Kabyles qui avaient fait incendier quatre de leurs villages par la population hors d'état de combattre, et qui s'y étaient défendus pied à pied comme dans autant de
Stô GUBBBB CORTBB ABD-BL-KADBl.
places d'armes, en fùrent bientôt délogés et
obligés de se replier vers les positions supérieures. Le combat recommença à travers des natures abruptes , des rocs impraticables , des blés à hauteur d'hommes. Nos bataillons ga-* gnèrent toujours du terrain. Les deux hameaux inférieurs qui servent de postes avancés à la place d* Azrou sont serrés de près, et Ton voit la population épouvantée qui n'avait pas cru que nous arrivions jusque-là, en sortir en désordre et gravir les raides sentiers qui conduisent au village d*Àzrou. Bientôt, malgré le feu des mai« sons assaillies, la place est emportée.
ff Alors , continue rofûcier de Tarmée d'Afrique auquel nous empruntons ces détails, les Kabyles s'enfuient dans toutes les directions par les pentes du sud. Nos bataillons sont répartis dans les villages emportés pour en faire un terrible exemple. Bientôt les flammes s'échap-pent noires, épaisses, fétides, par la combustion des grands approvisionnements d'huile qui s'y trouvaient. Les deux tours qui duniinaient le ... . ' pays et que le khalifa Mo-K.rand nommait les Cornes du taureau^ tombent avec fracas sous le coup de l'artillerie.
« Cependant trois coups de canon donnent le signal de la retraite; les clairons retentissent et se répondent de proche en proche. On voit
Bxptomoii coniRB la oiiAmB kabtlis/ 243
les troupes sorties de chaque village, se former
en bataillons, puis continuellement s'écouler sur la plaine ters différents chemins; elles laissent derrière elles, comme un terrible souvenir de leur passage, les coteauz sillonnés de larges bandes noires; ce sont des champs de céréales grillées sur pied et au-dessus des pitons d'alentour quelques nuages de fumée qui les font ressembler à autant de coteaux.
' « Les corps qui ont séjourné dans les villages supérieurs, tels que les zouaves, les tirailleurs indigènes, les chasseurs d'Orléans, le goum redescendent chargés de butin. Ils emportent des armes en grande quantité, de longues pièces d^étolfe, des tapis, des burnous dont plusieurs ont été saisis chez le fabricant même, car Us ne sont pas achevés; les plus heureux ont ramassé des bracelets , des anneaux de pieds , des pendants d'oreille, des plaques d'argent ciselé, des ceintures brodées d'or* • . .
» On s'informe le plus tôt possible des pertes éprouvées dans cette brillante attaque. Elles ne se montent qu'à quarante-sept hommes de tout grade, sur lesquels huit ou dix déjà morts ou blessés mortellement. Rien ne prouve combien on épargne de saug à mener les affaires avec une extrême énergie.
» Le lendemain, avant trois heures de Taprès-
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S44 617BBBV connu ABD-Bt-KABER.
midi, tous les chefs des Beni-Abbès étaient rendus devant la tente du gouverneur et les conditions de TÂman leur étaient dictées.
» On fixa leur impôt annuel à 50,000 fr. ; on leur enjoignit d'obéir dorénavant à notre khalifa Mo-Krand.
» Le chef qui s'était présenté la veille répondit simplement : « Nous sommes vaincus^ nous exécuterons tes volontés. » Puis, se tournant avec une fierté sauvage vers le vieux Mo-KraïuL: c« Nous lui obéirons^ ajouta-t-il, non à cause de luij mais à cause de toi. C'est toi seul qui nous as vaincus. Lui, sans cela^ ne 7ioiis eût jamais commandé. Aucun homme^ ni de sa race ni d'une autre ^ ne V avait pu faire avant toi. »
» L'orgueil républicain du Kabyle tenait ainsi à constater la nature de sa soumission vis-à-vis d'un grand chef arabe. »
Ce récit d^un témoin oculaire permet de lire profondément dans le caractère des Kabyles, et en même temps d'apprécier ce qu'il y avait de peu politique de la part du maréchal Bugeaud à déclarer cette guerre à outrance à un peuple qu'il eût été plus sage et plus habile de conquérir par le contact et les bienfaits de notre civilisation. Ce peuple n*avait, on Ta vu, aucune prétention contre nous ; on alluma dans son cœur des rancunes et des ressentiments. Et quels fruits
biyilizûu by
EXPÉDITION CONTRE Lk GRANDE KÀBVLIE. 2l45
la France rccucille-t-elle de ces expéditions dévastatrices ? L'avantage équivoque de faire payer à ces populations pauvres et laborieuses un impôt insigniflant pour nous, environ 100,000 fr., lourd et surtout pénible pour elles, car elles le regardent comme un outrage. Ajoutez à cela l'avantage plus équivoque encore de les obliger à obéir à un khalifa qui n'est pas de leur race, obligation qu'ils regardent comme une mortelle injure. Sans doute, la nouvelle de la prise de rimprenable village d'Âzrou qui se répandit de proche en proche dans les montagnes amena tous les Kabyles des environs à faire leur soumission, à fournir les bètes de somme qui leur étaient demandées et à payer Timpôt. Mais, encore une fois, la France perdit beaucoup plus qu'elle ne gagna à ce terrible jeu : elle appuya sur le ressort barbare de la terreur, quand elle aurait pu agir parles influences civilisatrices de la protection, des bienfaits et des secours rendus.
Veut-on une preuve «de plus qu'il nous eût été facile de nous concilier l'élément kabyle en Algérie ?. On la trouvera dans le récit que nous
avons fait dans rintroduction de ce livre et qui nous a été fait par le général Bedeau.
Ce vaillant homme de guerre commandait une des deux colonnes qui , en 1847, opérèrent dans
ALCélUB. 14*
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la grande Kabylie, le maréchal Bugeaud s'était réservé le commandement de Tautre. Le général Bedeau conduisit avec beaucoup de vigueur rattaque, et, après le succès militaire, il parcourut les montagnes kabyles, pour recevoir les soumissions des tribus.
Après avoir opéré sa jonction avec la colonne du général Bedeau, le maréchal Bugeaud, qui aimait les scènes à effet et qui avait la prétention de manier la parole comme l'épée, réunit les chefs kabyles et leur adressa un discours. Il leur dit qu'il était animé envers eux d'intentions toutes pacifiques ; il était venu pour leur apporter Tordre et la prospérité. Désormais il ne devait plus y avoir entre eux de guerres intestines; Tautorité française jugerait leurs différends* La fête se termina au bruit de la musique militaire et des salves de rartillerief par la distribution des burnous et d'un grand nombre de cadeaux. En échange , les tribus li^ V raient, selon T usage, un cheval ou un mulet de soumission.
Ce lui le dernier acte du maréclial Bugeaud en Algérie. Le lendemain , il alla s'embarquer à Bougie , en laissant Tintérim au général Bedeau. Avant de s'embarquer pour Toulon , il dit aux nombreux officiers qui étaient venus le reconduire jusqu'au vaisseau, qu'il considérait
vs^ÉDmom Goimis la grands kabtlib. 247
sa mission en Algérie comme terminée, et qu'il rentrait en France pour se démettre de ses fonctions de gouverneur géiiéral.
Il y rentrait avec le bonheur d'avoir, après six années d'efforts, réparé la faute commise par la signature du traité de la Tafna, avec rhonneur d'avoir glorieusement terminé, par la conquête de l'Algérie , l'œuvre si glorieusement ouverte , dix-sept ans auparavant , par le maréchal de Bourmont, vainqueur d'Alger et destruc^ teur de la piraterie sur la Méditerranée. Cette gloire , malgré les fautes que nous avons signalées , suffit à la vie d'un homme ; elle accompagnera le nom du maréchal Bugeaud devant la postérité. Quelque opinion qu'on puisse avoir d'ailleurs de son caractère, singulier mélange de qualités et de défauts, ce fut un véritable homme de guerre. Sans doute , il eut la bonne fortune d'être soutenu par des lieutenants habiles et pleins d'ardeur; il disposait de forces qui, mesurées avec parcimonie à ses devan^ ciers , lui furent prodiguées , ce (Jui facilita sa tâche. Mais enfin, si les moyens ne lui man-^ quèrent pas , il ne manqua pas aux moyens mis à sa disposition , déploya des talents incontestables et accomplit son œuvreâ
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aiS GUBBRB COOTBB ABD-BL*KADBR*
LE BUG D'AUMALE, GOUVERNEUR GÉNÉRAL. — REDDITION D*ABD*£iL-EADBR.
Les fonctions de gouverneur général étaient déjà depuis quelque temps destinées au jeune duc d'Aumale. Les quatre princes de la famille d'Orléans, comprenant que le glorieux sang des Bourbons oblige^ et que lorsque la France combat, il doit toujours y avoir une place au feu pour ses princes, avaient voulu partager les périls et la gloire de nos soldats. Tous avaient fait leur devoir. Le duc de Nemours , devançant ses frères, avait fait les deux laborieuses campagnes de Gonstantine avec le maréchal Clausel et le aénéral Damrémont, et il élait revenu à plusieurs reprises pour prendre des commande ments en Afrique. Le duc d'Orléans l'y avait bientôt suivi et y avait combattu à son tour. Sur la fin de la guerre , on vit le duc de Montpensier servir d'aide de camp à un de ses frères , et le prince de Joinville , chef d'escadre en 1844, avait conduit en bon marin et en vigoureux soldat l'expédition de Tanger et de Mogador. Le duc dWumalc était celui de tous les princes de sa famille qui était revenu le plus
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EËODITION d'aBD-£L-KAD£R. 349
souvent en Algérie et qui y avait le plus longtemps résidé. En 1840 , ofûcier d'ordonnance de son frère aîné , M. le duc d'Orléans ; lieutenantcolonel du 24'' en 1841, colonel du 17^ léger la même année, commandant de la division de Médéah en 1848, de la division de Constantine en 1844, il avait obtenu tons ses grades d'une manière régulière et sérieuse. Si Tactivité des opérations militaires ne lui permit de s'occuper que secondairement de radiaiiiistration pondant son commandement de Médéah, il laissa, en 1844, à Constantine les prouves d'une ^parfaite intelligence des intérêts du pays et des moyens les plus propres à leur donner satisfaction. Il arrivait donc au mois d'octobre 1847, comme gouverneur général de l'Algérie, non-seulement avec une aptitude naturelle, mais avec une expérience administrative acquise et une connaissance complète des hommes et des choses.
On l'avait entouré de dignes lieutenants* 11 ramenait de France le général Changarnier, appelé à prendre le commandement de la province d'Alger, et qui avait conquis tous ses grades en Afrique, de 1836 à 1843, par tant de glorieux services; il y trouvait le général Bedeau , commandant la province de Constantine, et le général Lamoricière, commandant la province d'Oran. Ces trois chefs militaires étaient Tex-
250 GUERRE CÛftIHE ABD-EL-KADER.
pression la plas pure de la gloire de Tarmée
d'Afrique. Ils étaient, en effet, dans cette armée^ la haute personnification des traditions de cette école de désintéressement, de probité militaire, d'honneur et de modération intelligente, qui remontait au maréchal Valée et qui, malgré les écarts de quelques individus , avait conservé dans la plus grande partie de l'armée de nombreux adhérents. Tous trois, malgré la vigueur de leur caractère, étaient restés, comme le maréchal Bugeaud, étrangers à ces sévices qui avaient obscurci, chez quelques personnages d'arrière-plan*, des qualités militaires incontestables. On avait vu le général Bedeau concilier à notre domination les populations, parla loyale intégrité et la bienveillante équité de son caractère, après les avoir subjuguées par les armes. Le général Changarnier, lorsqu'au 1843 il eut refoulé les Kabyles au pied du grand pic de rOuenseris, se contenta de les bloquer jus-
< « Il est à remarquer qiren Algérie oeiii de nos génénm qui à cette époque s'élaient le plus distiogués, tels que MM. Cbangaroier, Bedeau, Lamorieiire , que te maréchal Bugeaud lui-même, quoique son amour pour le paradoie lui ail llilt quelquefois soutenir des thtees contraires aux inspirations de son cœur, se sont conslamment montrés ennemis des mesures sanguinaires , tellement qne certaines gens les auraient volontiers accusés de faiblesse, si la Tignenr de leurs actes militaires n'eût pas rendu impossible une pareille accusation ; des reproches de cruauté n'ont pesé que sur des personnages d'arriére-plan. > [AtmaUt algé^ rktmei, tome 111 , page 104. Paris, 1854.)
qu'à ce que la faim et la soif les obligeassent de 86 rendre à discrétion, et alors il les renvoya humainement cliez eux.Eniin, le général Lamo* ricière, dans la dernière période de la guerre, alors que les passions étaient au plus haut point surexcitées, ayant Taincu les tribus des Trara qui, malgré leurs serments récents, s'étaient soulevées sur leurs montagnes à l'appel d*Âbd« ei-Kader, et les ant resserrées jusqu'à la mer, arrêta ses colonnes au moment où elles allaient accomplir notre vengeance, parce que « dans la disposition d'esprit o\x étaient les soldats, — ces belles et touchantes paroles sont extraites du rapport du général, cette vengeance aurait été peut-être trop sévère. »
Les noms des hommes dont s'était entouré le duc d'Âumale, son empressement à désigner comme chef d'état-major général le colonel de Crény, qui avait fait avec beaucoup de distinct tion, comme chef d'état-major du générai Lamoricière, les campagnes des six dernières années*, indiquaient d'avance dans quel sens seraient dirigés le gouvernement et Tadminis-
* M. de Crény avait fait la campagoe dis 1830; il était aide de camp du général Rulbiéree eo 1S36, 1S37, 1838, 1839. U éUit à réUt-major da duc d'Orléaos an mement de la campagne de 1840. De 1840 à 1846, il avait été ditf d'état-major du général Lamorictére , commandant de la province d*0ran, et l'avait parfaitement secondé dans toutes ses opérations.
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tration de TAlgérie. C'était par la supériorité morale de notre civilisation , par Tinfluence de Texemple encore plus que par la supériorité matérielle de noa armes, que nous pouvions consolider et justifier nos victoires. Les Turcs avaient eu le second genre de supériorité sur les indigènes, et leur domination avait été subie pendant trois siècles sans être acceptée; il fallait donc quelque chose de plus. Le duc d*Âumaie le comprit A son arrivée à Alger, il réunit les commandants des provinces, les chefs de radmuiistration civile, et voulut discuter avec eux, en présence du conseil supérieur de la co- • loiiie, non-seulement le système général du gouvernement indigène, mais aussi et surtout les mesures à prendre pour favoriser le développement graduel de la colonisation européenne. Cette réunion eut Tavantage de déterminer un parfait accord entre tous ceux qui devaient coopérer à la même œuvre, et de concilier au nouveau gouverneur la confiance de tous ses coopérateurs, frappés de Télévatiou d'idées et de l'expérience pratique qu'il déploya dans cette réunion.
A mesure que notre conquôte faisait des progrès, on avait cherché à organiser notre domination. Dans la division nouvelle, il n'y eut plus que trois provinces, ou plutôt trois grandes di-
BBDDITIOR D'ABD-BL-KADBB. 2i53
visions militaires, Alger, Orau, Constantine. La province d* Alger, d^une superficie de 113,000 kilomètres carrés, contint six subdivisions, dont les chefs-lieux furent Alger, Blidah, Médéah, Aumale, Miiiaua et Orléansville. La province d'Oran, d'une superficie de 102,000 kilomètres carrés, compta cinq subdivisions, Oran, Mascara, Mostaganem, Sidi*bel-Abbès et Tlemcen. La province de Constantine, de 173,000 kilomètres carrés, n'eut que quatre subdivisions, Constantine, Bône, Sétif et Dutaa. Dans chaque province il y eut onze cercles commandés par des oUlciors supérieurs, avec un bureau arabe auprès de chaque commandant militaire chargé du gouvernement des indigènes. Les Arabes gardèrent leur organisation propre; seulement les grandes tribus, les kaïdiks formés de plusieurs tribus, furent placés sous la haute direction du commandant militaire de chaque cercle; leska* lifes,leskaids, les agas, les ciieiks, fui'ent désignés par Tautorité française, sur la notoriété de leur influence ou sur présentation. C'était la pensée du maréchal Yalée. On conserva, comme intermédiaires entre la France et les tribus les plus éloignées et les plus indépendantes, ceux qui avaient sur elles une action acquise. Ce fut surtout le système qu'on adopta vis-à-vis des tribus kabyles et de celles du Sahara. G*est en con-
S84 GUBBBB COMTBl ABD-BL-KABEB.
formant ainsi son gouvernement à la nature des choses, au lieu de chercher à plier violetnment la nature des choses aux idées inflexibles d'un gouvernement conçu à priori j que la France devait parvenir à régner sur les l,14o tribus, formant une population d'à peu près 3 millions d'àmes, qui reconnaissent aujourd'hui la domination française*
L'Algérie était soumise; mais Abd-el-Kader, libre encore sur les terres du Maroc, menaçait de ses tristes regards notre domination, qu'il avait si longtemps combattue. Il était réservé à la courte administration de M. le duc d'Aumale de voir tomber ce dernier danger.
Âbd-el-Kader avait un point d*appui naturel dans l'empire du Maroc : deux grandes tribus de r Algérie, celle des Hachem, qui s'étendaient sur tout le territoire de Mascara, et celle des Beni*Amer, qui occupaient le centre de la province d'Oran, depuis Mascara jusqu'à Tlemcen, avaient émigré au Maroc après la défaite de l'émir, dont elles avaient toujours été les partisans les plus zélés. Elles avaient demandé des terres à l'empereur Abd-er-Rhaman, et celui-ci leur en avait assigné aux environs de Fez. Abdel-Kader, une fois dans le Maroc, se posa comme le champion du maliométisme contre les chrétiens, et il exerça une puissance d'opinion qui
E£DDlTIÛlf D'AB0-£L-KâD£E. ^55
ne tarda pas à balancer le pouvoir de fait de Tempereur. Les Ouled-Moled-ïaïb, qui exerçaient une grande influence dans le pays, s'étaient déclarés pour Abd-el-Kader, le champion de rislam, contre les chrétiens, avec lesquels Abd-er-Rhaman avait été contraint de faire alliance après la bataille d'Isly. Plusieurs fois l'empereur avait fait dire à Témir : « Sors de mes terres ! » Celui-ci avait toujours répondu : « Je ne suis pas dans tes mains. Je n'ai peur ni de toi ni des Français. Si tu viens me trouver, je te rassasierai de poudre ; j'en ferai autant aux Français f si ce sont eux qui viennent. »
Uémir, suspect depuis longtemps à l'empereur du Maroc, qui était cependant partagé entre sa vénération pour le marabout et la crainte que lui inspirait le compétiteur, augmenta tellement, par ses manèges, les appréhensions de son hôte involontaire, que la crainte et par suite la haine finirent par l'emporter sur le respect.
Il s'agissait désormais de savoir qui commanderait dans le Maroc, Abd-er*Rhaman ou Abdel-Kader. Celui-ci avait invité la tribu des Beni- Amer à venir le joindre. Elle leva ses tentes et se mit en marche; mais Muley-Mohammed , fils de l'empereur, se mit à sa poursuite, la surprit, et après l'avoir défaite, fit égorger tous ses guerriers. La tribu des Hachem, qui avait voulu
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aussi rejoindre Âbd-el-Kader , subit le même
sort. On coupa les tètes des morts et on les fit promener à Fez et à Maroc; ceux qui les montraient aux peuples criaient : « Voilà le sort des traîtres, le sort réservé aux partisans d'Âbd-el- Kader l'étranger.
Après le massacre des deux tribus, Tempereur voulut qu*on attaquât Témir lui-même. Une première attaque ayant été tentée contre lui par les troupes marocaines conduites par Moulay-Hachem, neveu de Tempereur, Abd-el-Kader les attaqua à son tour et mit en déroute le camp ennemi. Plusieurs tribus marocaines, croyant que sa fortune abattue en Algérie allait se relever au Maroc, où peut-être une révolution s'opérerait à son profit, se déclarèrent en sa faveur. Ce fut le signal de sa perte. Abd-er-Rhaman , pous.sé à bout, renonça alors à sa conduite équivoque, prit son parti et se mit franchement d'accord avec les Français pour donner la ciiasse à Témir. Le général Lamoricière, averti, accourut à la frontière pour mettre la main sur cette noble proie.
Refoulé par les troupes marocaines, commandées par Muley-Mohammed, et devenues trop nombreuses pour quUl pût les vaincre, Abd-el- Kader commença à éprouver cet abandon, précurseur des déchéances. Ses deux frères eux-
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mêmes, Sidi-Mustapha et Sidi-Saïd, le quittèrent et allèrent se rendre aux Français. L'opiniâtre Abd-el-Kader voulut résister encore. Quelques compagnons de ses luttes, hommes d'élite, éprouvés par tant de combats, restaient fidèles à ragonie de la fortune de leur général. Il envoya sur le territoire français toute la partie de sa deira impropre au combat : les femmes, les enfants, les vieillards, les malades, les blessés, bel hommage rendu à la générosité française, et aussi à la supériorité de la civilisation chrétienne, par celui qui avait livré nos soldats prisonniers à la pointe du sabre de ses réguliers, et qui nous honorait assez pour ne pas craindre de représailles. Il espérait pouvoir gagner le désert avec ce qui lui restait de combattants, et s'enfoncer ainsi avec les débris de sa fortune dans les solitudes immenses du Sahara, ce refuge ouvert aux proscrits.
On était arrivé au 21 décembre Î847. Abd-el- Kader, traqué par les Marocains, traversa sous leur feu, à peu de distance de la mer, près d'Aguedden, la rivière de la Moulouia, dont les eaux étaient grossies par les pluies. Ses derniers compagnons honorèrent par leur courage cette suprême journée de combat, et ne laissèrent derrière eux que les cadavres des leurs mèïés à ceux des Marocains. « Pas un bagage, pas un
^58 GUEBRB CONTEE ABD-BL-KÂDEP.
mulet ne fut enlevé, » dit le rapport du duc
d'Aumale,
L'émir, après avoir franchi la rivière, traversa
la plaine de Trifa jusqu'au Kis; là s'arrêta la poursuite des Marocains, avec le territoire du Maroc, sur la frontière française. La deira campa un moment sur le territoire français pour prendre haleine, puis Abd-cl-Kader se dirigea, avec une poignée des siens, vers le col de Kerbous, la seuleissue qui ])ût le conduire au Sahara. Quand il en approcha, U lut reçu à coups de fusil. Le général Lamoricière avait fait occuper le col de Kerbous par les spahis, et se tenait à peu de distance avec ses troupes. Abd-el--Kader comprit que tout était iini pour lui, et qu'il ne lui restait plus qu^à se rendre. Il fit parlementer avec le chef du poste des spahis, Bou-Khouia. 11 ne demandait qu'une chose, c'était d'être conduit à Alexandrie ou à Saint-Jean-d'Acre, exprimant d'ailleurs l'intention d'aller finir ses jours à la Mecque. La religion est partout le refuge de ces grands vaincus, dont le cœur demeure haut dans l'abaissement de leur fortune. Bou-Khouia alla porter au général Lamoricière l'expression des vœux d*Abd-el-Kader. Le général Lamoricière le lit assurer d'abord verbalement que ses désirs seraient accueillis. Iol pluie qui tombait par torrents et l'obscurité de la nuit ne lui avaient pas
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permis d'écrire; mais dès que le jour parut, il lui envoya, par Bou-Khouia, une lettre d'aman, ou sauf-conduit, et rcUiiia par écrit la convention verbale qui lui promettait sa translation à Alexandrie ou à Saint-Jean-d'Acre. Les heures se succédaient, et comme Abd-el-Kader ne paraissait pas, le général Lamoricière crut qxCk la faveur de cette négociation, engagée à dessein, et servi d'ailleurs par les ombres de la nuit, rémir avait atteint le Sahara. Il fut confirmé dans cette opinion par l'arrivée successive de plusieurs cavaliers de la deira, qui venaient se rendre. Tous croyaient ou affectaient de croire que rémir devait avoir gagné la route du désert. « L'émir, dit le duc d'Aumale dans son rapport sur cet événement, a pour lui Tobscurité, un pays difficile, sillonné de sentiers inconnus de nos éclaireurs; la fuite lui était encore facile. »
Le général Lamoricière ordonna au colonel
Montauban de partir avec toute la cavalerie et de chercher à retrouver ses traces. Le colonel arriva, sans le rencontrer, jusqu'à la dclra, encombrée de blessés , et déjà attaquée par les Kabyles de notre territoire, qui voulaient la piller. Il la prit sous sa protection , lui laissa ses chirurgiens, et fit avertir le général Lamoricière, qui prescrivit au colonel Mac-Mahon de
â60 6UERBB COKTBB ABD-BL-KAD£R.
se porter avec une colonne d'infanterie à la défense de la deira, et au colonel Montauban de se remettre en marche pour continuer sa recherche. Notre cavalerie arrivait à la hauteur du marabout de Sidi-Brahim, douloureusement célèbre par la catastrophe du colonel Monta* gnac, lorsqu^on vit se diriger vers nous quelques cavaliers qui, en signe de paix, agitaient les pans de leurs burnous. C'était Pavant-garde des cinquante ou soixante cavaliers qui restaient à Témir. Bientôt parut Abd-el*Kader luimême. Il était accompagné de Muslapha-beii- Tami, de Kaddour-ben-Hallal et de quelques autres de ses vaillants chefs, fidèles jusqu'à la fin à leur émir. Le lieutenant des spahis, Bou- Khouia, ne Tavaft pas quitté depuis qu'il lui avait remis l'aman. Sa famille était à quelques pas en arrière sous la protection d'un détachement de spahis. Abd-el-Kader demanda à faire sa prière au marabout de Sidi-Brahim, après quoi il fut conduit au général Lamoricière, qui raccueillit avec le respect dù à la gloire et au malheur.
Le jour même, on le mena à Nemours. Le duc d'Âumale, prévoyant l'événement qui allait s'accomplir, venait d'y débarquer, après avoir quitté, malgré une violente tempête, Oran, où il s'était établi pour surveiller de plus près le der-
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nier acte de ce drame. Une première entrevue eut lieu immédiatement. L'émir était ému, troublé; son visage était pàle, ses traits contractés. Ce n'était pas son malheur seul qui pesait sur lui , il le portait dignement ; c'était le souvenir du massacre de nos prisonniers, une de ces journéLS néfastes qu^on voudrait, quand vient la réflexion, effacer de sa vie avec son propre sang. Il salua le duc d'Aumale avec toutes les formes qui, chez lés Arabes, expri* ment le respect. Les premières paroles qui sortirent de sa bouche furent celles-ci: « Il y a longtemps que tu devais désirer ce qui s'accomplit aujourd'hui; tout arrive selon la volonté de Dieu. » Belles paroles qui expriment le juste sentiment que le captif avait de sa valeur et sa soumission aux décrets de la Providence, dernière dignité de la grandeur déchue. Il ajouta quelques mots pour recommander à la générosité du prince les braves soldats fidèles jusqu'au bout à son infortune, et, alléguant son extrême fatigue, il deniaiida à se retirer. Le lendemain, Tentrevup officielle et publique eut lieu. Le duc d*Aumale reçut avec une noble courtoisie, au pied du perron de la maison du commandant, Témir vaincu et malheureux. L^émîr s'y était rendu monté sur une belle jument noire; il l'offrit au duc d'Aumale en lui disant : « Je t'offre âlgëaie. 15*
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la seule chose que je possède et que j'estime en ce moment. » Le duc d^Aumale répondit : cr Je Taccepte comme un gage de ta soumission à la France et de la paix de l'Algérie. » Abd-el- Kader rappela alors les promesses qui lui avaient été faites par le général Lamoricière, et le prince les ratifia. «Je ratifiai, écrit-il dans son rapport, la parole donnée par le général Lamoricière, et j'ai le ferme espoir que le gouvernement lui donnera sa sanction. » On se sépara ensuite, et Abd-el-Kader retourna à pied vers sa tente. Le même jour il s'embarquait pour Oran; de là il partit pour Marseille.
Ainsi finissait lu dernière phase de la conquête de TAlgérie. La souveraiiieté arabe, qui avait essayé de se substituer à la souveraineté turque, échouait dans sa tentative. Après neuf années d'efforts heureux et habiles, tolérés ou favorisés par la France, et sept années de lutte ouverte, le drapeau vivant de cette souveraineté disparaissait de l'Algérie. La France triomphait une seconde fois.