‹ Histoire de la conquête de l'Algérie écrite sur des documents inédits et authentiquesChapitre 51 sur 58 · GOUVBHKEWBKT DE L* ALGÉRIE DE 18S1 A · texte numérisé non relu

GOUVBHKEWBKT DE L* ALGÉRIE DE 18S1 A

du moins rendu moins accessible dans les affaires arabes la juridiction de la cour impériale d'Alger, devant laquelle les Arabes pensaient appeler des jugements des cadis, et Ton a institué, au grand préjudice de la moralité de la justice musulmane, une cour d*appel formée de magistrats musulmans. Entin, on a eu puur les musulmans d'Algérie une susceptibilité et un zèle qu'on n'a pas puur les catholiques en France, où les collèges sont ouverts à des enfants de toutes les religions. Outre les nombreuses écoles primaires musulmanes, on a créé à Alger un établissement d'instruction secondaire exclusivement musulman, au lieu de se borner comme autrefois à instituer pour les jeunes Arabes riches des bourses au lycée d'Alger. On a ainsi oublié que l'enseignement musulman étant fondé tout entier sur le Coran, et que le Coran ayant pour objet de former des défenseurs fanatiques de l'islam et des ennemis des chrétiens, nous semions le vent, comme on dit, pour récolter des tempêtes *•

• Celle institnlion, dil M. de Itaudicourl, est considérée comme une source d'embarras pour l'avenir par les ollicicrs les ]»1ms éclairés sur les affaires arabes. Ils crnigncnt que Vinstruclion doDuée à des enfnnt>i dont le cœur esl toujours nouni par le fanatisme musulman, nu ï^ervc qu'à augmenter leur infltu^nce snr leurs cordiiiiunuaircs, an grand détriinonl de riullut'ncc franraisc... La base do. toute in&truclion arabe est le Coran; un collège aral)e foiiiic des musulmans, un musulman a toujours élcct sera toujours l'enneflai des chrétieDs. (Histoire de la Colonie sation de l'Algérie, page 529.)

VICISSItUDBS M LA COLOEflSATIOlf. 333

Tous les hommes qui ont étudié TAlgérie sur

place ont été frappés du grave inconvénient de cette mesure; MXéopold le Hou^metiibreduCorps législatif, et chargé par cotte Cliambro de faire sur lâ situation de TAlgérie une enquête dont j'aurai plus d'une fois à citer les conclusions, signale le même fait : «'C'est à nous, dit-il, d'accomplir une grande tâche, l'amélioration de cette race que nous n'avons voulu ni refouler dans le désert, ni comprimer. Il faut pour cela faire appel ainx. moyens moraux qui découlent de l'action seule, par exemple à l'instruction; à cet égard, il a peut-être été commis certaines fautes* On a multiplié les établissements d'instruction publique qui ont un caractère purement arabe, au lieu de tendre à développer le principe de la fusion en l'appliquant aux écoles primaires, là où vous trouvez dé jeunes natures très-accessibles ail contact et au frottement de la civilisation, là oii il n'y a pas de souvenirs des passions du passé, pas de souvenirs de la lutte, là où tout est espérance, là oii Ton sourit à l'avenir. Ëh bien, là aussi, il y a de la part du régime militaire une tendance à former des établissements ayant un caractère spécialement et purement arabe. »

Par ce système, au lieu d'abaisser les murailles entre la population française et la*, population

ALGÉMB. 19*

334 GOUTEBNElIBIffT BB l'aLGISBIE DE 18fi»l A 1859.

arabe, nous les exhaussons. Nous favorisons tout ce qui nous est contraire, et, en revanche, nous contrarions tout ce qui peut nous être favorable.

Ainsi le gouvernement actuel a mis plus de restrictions et plus d'obstacles à Taction catholique qu'on n'en avaiî mis jusque-là. Il ne faudrait pas croire que la plainte douloureuse et éclatante qu'a fait entendre en 1868 M«y Lavigerie, archevêque d* Alger, à l'occasion des obstacles suscités par le gouvernement fra lirais à la charité catholique, à laquelle on refusait le droit (le créer des orphelinats pour élever les pauvres enfants arabes abandonnés par tout la monde dans la famine de 1867-1868, signalât un grief isolé. Non, il y a eu quelque chose de systématique dans les obstacles créés à Texpansion de la charité chrétienne. Certainement, la lettre du gouverneur de T Algérie,M. le maréchal de Mac- Malioii, qui conteste à Tarchevèque actuel d'Alger le droit d'élever les enfants arabes qui seraient morts sans son assistance, a])i)artient au même système que Tarrèté qui interdisait aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul le droit d'utiliser un petit marabout abandonné dans leur voisinage^ et où elles voulaient ouvrir une salle d'asile pour les enfants maures, et recevoir les indigènes malades ou blessés. Le conseil municipal

TICISSFTDDBS DE LA COLOIIISATION. 335

d'Âlger faisait les frais d'installation ; le maréchal Randon, alors gouverneur, était favorable à cette mesure; un ordre parti de Paris est venu prescrire de renoncer à cette idée. Afin d'ôter à la charité catholique jusqu'à l'espérance de voir révoquer cette interdiction, un décret a. institué une espèce dassistance musulmane. Chose étrange ! la charité catholique ne peut pas faire à Alger, sous un gouvernement chrétien, ce qu'elle fait en Egypte avec Tassentiment d'un gouv-ernement musuhiiau.

Le motif allégué est toujours le même ; il ne faut pas alarmer les Arabes par un esprit de prosélytisme. Entre le prosélytisme tracassier qui heurte les idées et violente les volontés et l'influence salutaire d'une religion qui attire à elle les cœurs par ses bienfaits, il y a une différence dont le gouvernement n'a pas tenu assez compte. Il a renoncé ainsi à un des plus puissants et des plus admirables moyens d'asseoir la domination française en Algérie.

Les obstacles mis à l'action pacitique du catholicisme qui, surtout chez les Kabyles, eût pu exercer une influence salutaire; la lenteur de la colonisation qu'il faut attribuer au peu de sécurité matérielle et morale dont ont joui les colons; le retard mis à l'établissement de la propriété individuelle chez les Arabes, sur les

336 GOUVEftNEMBnT DB l'algébie BB 18S1 A 18S9.

points où elle peut être établie; les efforts à

contre-sens tentés pour flatter chez les Arabes resprit et Torgueil d'une nationalité séparée, pour maintenir la propriété collective par tribu, et pour leur donner l'idée que la France n'a qu'un camp sur une terre qui demeure leur propriété ; enfin le zèle maladroit déployé pour conserver chez eux l'esprit de l'islam, que certes nous ne devons pas persécuter, mais qu'il ne nous appartient pas d'encourager, d'abord parce qu'il entretient contre nous un foyer de haine, ensuite parce qu'il y a quelque chose de peu sensé à croire qu'il sortira de là une civilisation musulmane parallèle à la civilisation chrétienne sans lui être opposée, tels sont les piincipaux motifs du peu de progrès réalisé par le gouvernement actuel en Afrique.

SITUATION DE L ÂLGÉRIË CONSTATÉE DANS LES DÉBATS PARLEMENTAIRES DE 1868 ET 1869.

Les discussions qui ont eu lieu sur l'Algérie dans les Chambres de 18G8 et 1869, nous permettront d'appuyer notre appréciation définitive sur des faits incontestables et des documents officiels, car nous pouvons établir, à l'aide de ces documents, où en est aujourd'hui l'Algérie.

SITUATION DE l'algébie EN 18G8 ET 1869. 337

On a vu qu*en 1855 la population européenne,

qui représente la fun e colonisable de TAlgérie, s'élevait à 155 J07 individus. En 1869, quatorze ans 'après, elle n'atteint, nous empruntons ces renseignements au maréchal I^iel, ministre de la guerre, que le chiffre de iii40,000 individus, y compris les femmes et les enfants, et l'élément français n'a pas sensiblement gagné sur les éléments venus de tous les points de TEurope, pour que sur ces 240,000 individus, le ministre de la guerre constate que l.es Français inscrits pour les élections municipales n*ont pas dépassé, en 1808, le nombre de 29,678 *, et que les dernières statistiques donnent 120,000 individus français contre 100,000 appartenant aux nations de l'Europe.

La colonisation depuis 1855 n'a donc pas fait les progrès qu'on pouvait attendre, vingt ans accomplis depuis la conquête de l'Algérie, trentehuit ans depuis la conquête d'Alger. !N 'oublions pas que M. Frémy, président du conseil d'administration de la société algérienne, en signalant ce que cette société doit procurer à TAlgérie, s'exprime ainsi : « Ce qui manque à TAlgérie pour faire de cette belle conquête si merveilleusement dotée par la nature une province pros-

* Dans le Journal officiel, séance» des 14 et 15 avril voir deux diiicottrs do maréchal Niel*

338 siTUATioii m VAL^im m 1868 m 1869.

père, ce que nous devons chercher à lui procurer avant tout, c'est de Vargent de Veau et des

bras *. »

Ce qui manque encore à l'Algérie en 1869, on

le reconnaît, puiisqu'on veut s'efl'orcer de le lui donner, lui manquait à plus forte raison, lorsqu'on 1851 le gouverneiiicnt actuel reçut TAlgérie conquise des majns du gouvernement précédent. Il est à regretter que Ton ne se soit pas avisé plus tôt de lui procurer des bras, de Tar-^ gent et de Teavi.

Je sais ce qu'on peut dire : la grande insurrection de 1865, les années de stérilité et de disette de 1866 et de 1867 s'y sont opposées. Mais je sais aussi ce qu'on peut répondre : Si de la ân de 1850 jusqu'au commencement de 1865, c'est-à-dire pendant un laps de quinze années, des efforts intelligents, suivis et efficaces avaient été faits pour coloniser largement T Algérie, est-ce qu'en présence d'une colonisation beaucoup plus forte, d'une population européenne beaucoup plus nombreuse, la grande insurrection de 1865 aurait eu lieu? Au fond de toutes les insurrections il y a une espérance, l'espérance de renverser notre domination en Afri' ' que. Si l'on avait lait plus tôt pour l'Algérie ce qu'on promet de faire aujourd'hui, si dès 18oâ

* Voir au Journal ofikkik lapporldcM. Frctiiy, 18 avril 1809.

Digitizod by C<.jv.' .ic

siTOAmn m l'alg^bib en 1868 bt 1869. 339

Veau et Vargent n'avaient pas manqué aux ôra^,

certes les bras auraient été plus nombreux; plus nombreux pour cultiver et aussi pour défendre rAlgérie, et dovaiii cotte colonisation puissante, les mauvais vouloirs découragés n'auraient pas osé lever le drapeau de Tinsurrection. Cette rédexion pourrait être étendue à la disette de 1866-1867. D'abord, si rinsurrection de 1865 n'avait pas eu lieu, ces mauvaises années n'auraient point ruiné le pays déjà épuisé par la guerre. En outre, l'Algérie, colonisée dans des pi portions beaucoup plus étendues, aurait été beaucoup plus fertile et beaucoup plus riche, et aurait mieux résisté à cette épreuve.

C'est ainsi qu'on se trouve toujours ramené à la question de la colonisation de l'Algérie. Quoi qu'on dise ou qu'on lasse, c'est le nœud de la question algérienne. L'intéressant débat qui s'est élevé, à la tin de la session de 1869, sous la dernière législature, entre M. Léopold le Hon, chargé par la Chambre de faire une enquête sur la situation de l'Algérie, et M. le maréchal ISiel, rniniï4trG de la guerre, a fait toucher du doigt l'importance hors ligne de cette question de la colonisation, et elle a fait comprendre pourquoi on se trouvait toujours ramené à ce point.

Sans doute le ministre et le député diffèrent

340' snuATioii 0Ë l'algAbis fin 186A bt 1869.

souvent d'opinion sur les moyens à employer, mais il y a un principe que Tun et l'autre déclarent incontestable, et ce principe n est pas nouveau, car celui qui l'a posé, c'est le conquérant de TAlgérie, c'est le maréclial Bu^eaud. Voici ses propres paroles, citées par M. le Hon, dans la séance du 15 avril 18G9 :

« Si l'on ne peut ni refouler graduellement le peuple arabe, ni le refouler brust^uement, ni l'exterminer, il faut se résigner à vivre avec lui.

« Nous devons tendre par tous les moyens possibles à nous assimiler les Arabes, à modifier graduellement leurs mœurs. Nous ne devons pas prétendre à leur attachement, du moins ce résultat ne peut être obtenu qu'après plusieurs générations. Mais en leur rendant notre joug tulérabie, nous atfaiblissons beaucoup Tesprit de révolte dont ils ont toujours été animés sous tous leurs dominateurs. Pour atteindre ce but, il ne faut pas, selon nous, les mettre dans une zone et nous dans une autre, cela serait d'ailleurs moralement et matériellement impraticable.

« On peut diviser chaque tribu sur son territoire, mais on ne peut pas, sans ramener immédiatement la guerre, jeter plusieurs tribus sur le territoire de leurs voisins. D'ailleurs, en con-

SITUATION DE l' ALGÉRIE 18(j8 EX 18G9. 341

tenant ainsi les Arabes séparément, on formerait

deux camps ennemis on présence Tiin de Vautre- L'agglomération des indigènes ferait fermenter les esprits, et, sans se compter, ils se croiraient capables de secouer le joug, surtout s'ils se voyaient en face d'une société aussi mal constituée que celle que nous leur avons présentée jusqu'à présent.

« Il nous parait infiniment plus sage de les mêler à notre société et de les faire jouir de tous les avantages qu'elle comporte. C'est par le contact continuel que leurs mœurs se modifieront, qu'ils prendront d'autres liabitudes agricoles : le goût de la propriété bâtie et des cultures sédentaires et soignées leur viendra par Texemple. Quand ils auront ce goût, il y aura un grand pas de fait, sinon vers la fusion des deux peuples, du moins vers un état de résignation et de calme. On tient à sa. maison, à ses arbres, à ses vergers, à ses prairies, et Ton est bien moins disposé à se jeter dans les aventures de l'insurrection. »

Ce n'est pas d'hier que Ton sait ce qu'il y a à faire en Algérie, car ces paroles du maréchal Bugeaud datent de 1848. Seulement on savait ce qu'il y avait à faire et on ne l'a pas fait assez vite et sur une assez grande échelle, dans ces dix-huit dernières années. En organisant forte-

342 SITUATION DE l'aLGÉBIE EN 1868 ET 1869.

ment, largement la colonisation, non-seulement

on aurait fortifié, au point de vue moral comme au point de vue matériel, la domination française en Afrique ; mais, comme Ta reconnu le maréchal Niel, on aurait créé un attrait qui devait nous conquérir les Arabes par la moilleure et la plus douce des influences, celle des bienfaits de notre civilisation. « 11 faut, a dit le ministre de la guerre, organiser le territoire civil de telle sorte (ju'il soit pour ainsi dire le type de la colonie; il faut que les colons y usent de la loi française avec toutes les garanties qû^elle peut leur présenter, et qu'à côté d'eux les Arabes, placés sous notre domination, sous notre législation, se trouvent dans une situation assez prospère pour que leurs coreligionnaires puissent se dire : « Quand on est à coté des Français et avec les Français, on est heureux, on apprend à résister à toutes les catastrophes qui, par la force des choses et les effets du climat, peuvent affliger les populations *. »

Ces paroles du maréchal Niel sont, on le sait, uu sage commentaire des sages paroles prononcées en 1848 par le maréchal Bugeaud. Mais si dans ce passé de dix-huit ans, qui remplit l'intervalle entre 1851 et 1869, on avait appliqué le

^ Voir le discours du maréchal Niel, dans lè Journal officiel du 15 avril 1869.

SITUATION DE l'algérib EN 1868 ET 1869. 343

texte, on ne serait pas réduit à le commenter

aujourd'hui, en promettant de rappliquer à l'avenir.

Ce sont CCS lenteurs qui découragent les colons algériens, et qui ont lait dire à M. Léopold le Hon, membre de la majorité de la dernière législature, et dont le dévouement absolu au* gouvernement impérial n'est pas suspect, mais qui s'est éclairé par une longue enquête faite dans le pays : « Pourquoi toujours marcher à pas lents dans cette voie? Pourquoi toujours des réserves, des restrictions...? Je n'entends pas coloniser tout entier le territoire de l'Algérie ; je ne crois pas que cela soit possible pour toutes les parties du territoire, pour ces grands parcours qui ne peuvent servir qu'au pâturage des bestiaux. Je ne crois pas qu'il faille aller jeter là immédiatement les éléments de la colonisation. Mais il faut chercher, par tous les moyens possibles, à attacher petit à petit ces parties à notre action, afin que le contact soit permanent; il faut le faciliter, l'étendre, de façon à ce qu'on ne vienne pas nous reprocher, tout en voulant la colonisation, d'y apporter par nos actes des restrictions de nature à faire douter de la réalité de nos intentions. »

Le député qui s'exprimait ainsi dans la séance du 13 avril appartenait, il importe de le

344 siTOATion m l'algébik bh 1868 bt 1860.

rappeler encore une fois, à la majorité gouverr nementale. Bienveillant pour le gouvernement, il était en même temps compétent dans le sujet quMl traitait. Il avait pu dire, en eflfet, au début de son discours : « J'ai fait dans TÂlgérie, non pas une excursion pour me rendre compte de •l'esprit du pays, mais un voyage consciencieux. J'ai parcouru l'Algérie presque en tous sens, visitant presque tous les centres de colonisation; j'y ai fait trois mille cinq cents kilomètres, ce que peu de civils avaient t'ait avant moi. J'y ai entendu deux ou trois mille personnes appelées à Tenquête. Puis j'ai présidé des réunions où ont été appelés par le gouvernement lui-même tous

les hommes considérables et compétents J'ai

pu résumer Tenquète en compulsant plus de trois cents questionnaires que je regrette bien vivement de ne pouvoir placer sous les yeux de la Chambre, et qui ont exposé, développé toutes les questions, soit de politique locale, soit. d'économie politique, soit d'administration, qui constituent aujourd'iiui tout le débat. »

Ët quelle est la formule générale du jugement porté sur la situation de l'Algérie par cet homme si bien renseigné? Voici, en un mot, sa réponse; « Je poursuivrai tant que je pourrai la prédominance de l'élément civil en Algérie. » Puis il ajoute que le mal de l'Algérie est dans la cens-

SITUATION DË l'algérie EN 1868 ET 1869. 34a

' titution vicieuse de la propriété arabe^ et il explique de quelle manière est organisée cette propriété. La population agricole est divisée en trois classes différentes, les propriétaires de la terre; les Fellahs, possesseurs du nombre de bestiaux nécessaires à la culture, et qui sont comme des espèces de métayers; enfin les Khanimes, qui forment la partie la plus misérable de la population, et qui sont des espèces de maiiuuvriers qui labourent et ensemencent le champ, moyennant quelques avances; ces avances, ils doivent les rembourser sur le cinquième de la récolte qu'on leur alloue pour sa* laire. Cette manière de posséder et de cultiver la terre exclut le progrès agricole, et voici pourquoi : jamais les Fellahs, encore moins les Khammes, ne savent s'ils auront, l'année suivante, la terre qu'ils ont cultivée cette année; ils n'ont donc aucune raison pour l'améliorer ; toute avance qu'ils feraient au sol destiné à passer dans d'autres mains, serait pour eux une avance perdue. Cette situation des .classes agricoles, cette organisation de la propriété terrienne sont les principales causes des effroyables désastres qui ont suivi les deux années de disette 1866 et 1867.

M. le Hon ne donne pas ici une opinion purement individuelle Cette opinion est appuyée

346 SITUATION DE l'aLGÉ&IE £N 1868 BT.1869.

par un témoignage imposant, celui de la chambre consultative d'agriculture d'Alger. On a demandé à cotte chambre, nommée par le gouvernement, il ne faut pas l'oublier, quelle influence le caractère de la propriété a exercé sur les conditions de la production depuis la création des centres européens et depuis la soumission des tribus. Voici sa réponse que je transcris textuellement d'après le Journal officiel* :

« La création de centres européens et les acquisitions particulières faites par les Français, en soumettant la propriété aux règles du Code Napoléon et en la rendant individuelle, ont eu une immense influence sur le développement de la production agricole. Les récoltes ont doublé sur ces terres

ft Les Européens ont introduit la culture de plusieurs plantes utiles, inconnues des indigènes, telles" que le coton, le lin, les pommes de terre, la patate, la luzerne, le blé tendre, beaucoup de cépages de vignes, d'arbres à fruit, etc.

* Voir le Dnméro du 15 avril 1S69.

^ M. Léopold le Hoa ojoote ici sous forme de commeotaire, en transcrivant l'opinion delà Chambre d'agriculture: « SI on parle de rendements, on peut se rendre compte facilement des conditions de production des différents territoires. En territoire civil, si les 'colons pro» doisent 25 ou 30 pour un^ les Arabes produisent 15» les Arabes qui sont à côté de ces mêmes Arabes du territoire civil en territoire militaire, à la porte même de ces territoires^ produisent péniblement 5 ou 6. Telles sont les conditions de la production agricole en Algérie. *

SITUATION DE l' ALGÉRIE EN 18G8 ET 1869. 347

« Chez les indigènes du territoire civil, le caractère de la propriété a été généralement modifié, et la production a augmenté partout oîi rindivision a cessé.

ce En territoire militaire, les Kabyles, depuis leur soumission définitive, ont fait beaucoup de progrès, en plantations surtout ; ils ont amélioré leurs constructions, leurs étables et leur industrie. Ces conditions, jointes à Phabitude du travail, assurent Texistence de ces populations.

« En pays arabe, le caractère de la propriété n'ajaiit pas change, son iniluence a été nulle sur la production. L'indivision existe, même pour les biens melk^ à ce point que certaines familles possèdent beaucoup moins d'un ceatième de la propriété d'un premier auteur, que ces fractions vont toujours en se divisant, et que ••rindivision, c'est-à-dire la confusion, règne entre les nombreux propriétaires de tous ces centièmes.

(( Il ne faut pas chercher ailleurs la cause déterminante de la misère et de Tétat rétrograde de ces populations. Comment auraientelles pu, en effet, conjurer les malheurs qui ont frappé successivement l'Algérie entière ! Il n'y a dans les tribus que deux classes : d'un côté, les propriétaires, toujours indivis, et les détenteurs annuels des terrains arch ou c-ommunaux par-

Digiii^

348 COIfDinONS de Ii'A6RIG1JI.TURE en ALGÉRIE.

tagés chaque année, partagés de telle façon que

les chefs sont soiiv^t accusés d'arbitraire. Cette classe- possède les bestiaux, le matériel agricole, les semences, le numéraire, en un mot tous les capitaux et la terre. De Tautre côté, il y a les fellahs, la plèbe, les khaiumes, c'est-à-duo les métayers au cinquième, qui louent leurs bras pour la culture des céréales.

(c Les premiers possédant indivisément, souvent pour une seule année, ne peuvent pas songer à la moindre amélioration dont ils ne seraient pas certains de recueillir les fruits.

« On ne voit, en pays arabe, ni constructions, ni étables, comme en Kabylie, ni plantations de figuiers, d'oliviers, de vignes ou de caroubiers, lesquelles sont d'un grand secours et généralement à Tabri des intempéries. Sur ces immensités désolées, on ne voit que pâtures et maigres céréales; on ne saurait même les cultiver avec soin. Il est interdit par la force des choses de faire au sol des avances d'eugrais et des labours profonds, qui ne rentreraient qu'en plusieurs années, puisque la jouissance n'est pas assurée.

« Si la récolte est mauvaise, et elle Test trop souvent avec de pareilles cultures, les propriétaires du sol rencontrent, comme un obstacle au crédit, la funeste indivision, qui les empêche d'offrir aux préteurs un gage précis. Sans ré-

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