Froissart, vol. II, chap. lxxvii, p
la guerre sur la frontière d'Ecosse , s'empressa de ^sst conclure une trêve avec les Écossais , et chercha un asile dans leur pays. Mais le bruit des événements de Londres rendit bientôt le courage aux gentilshommes ; de toutes parts ils se mirent en campagne contre les gens de village, mal armés et sans moyens de retraite, tandis qu'eux-mêmes avaient leurs châteaux forts, d )nt il suffisait de hausser le pont-levis pour être en sûreté. La chancellerie royale écrivit en grande hâte aux châtelains des cités, des villes et des bourgs, de garder leurs forteresses et de n'y laisser entrer personne, sur leur tête. En même temps on répandit partout la nouvelle que le roi donnait des lettres d'affranchissement à tou-t serf qui se tenait paisible, ce qui diminua l'effervescence et l'énergie du peuple , et le rendit moins confiant envers ses chefs. Ceux-ci furent arrêtés en différents lieux, sans qu'il y eût beaucoup de résistance et de tumulte pour les sauver. Tous étaient des gens de métier, et n'avaient la plupart pour nom de famille que le nom même de leur profession, comme Thomas Baker ou le boulanger, Jack Milner ou le meunier, Jack Carter ou le charretier ^
Lorsque la conjuration des paysans eut été complètement dissoute, tant par leurs défaites partielles et l'emprisonnement des chefs que par le relâchement du lien moral qui les avait réunis, une proclamation fut publiée à son de cor dans les villes et les villages, en vertu d'une lettre adressée par le roi à
1. lîenrici Knyghton de Event. angl., lib. V, apud Hist. anglic- Script., t. II; col. 2637.
'38t tous ses sheriffs, maires et baillis du royaume, et ainsi conçue :
a Faites proclamer sans délai dans chaque cité, « bourg et ville marchande, que tous et chacun des « tenanciers, libres et natifs fassent, sans aucune « résistance, difficulté ou retard, les ouvrages, ser- « vices , aides et corvées qu'ils doivent à leurs (( seigneurs, d'après l'ancienne coutume, et qu'ils « avaient l'habitude de faire avant les troubles suret venus dans les différents comtés du royaume.
« Et faites-leur défense rigoureuse de retarder c( plus longtemps que par le passé lesdits services et «ouvrages, et d'exiger, revendiquer ou prétendre « quelque liberté ou privilège dont ils n'auraient pas a joui avant lesdits troubles.
«Et, bien qu'à l'instance et-importunité des in- « surgés, certaines lettres patentes de nous leur « aient été octroyées, portant affranchissement de « tout bondage et servage pour tous nos liges et su- « jets, comme aussi le pardon des offenses commises « contre nous par ces mêmes liges et sujets ;
« Pour ce que lesdites lettres ont émané de notre « cour sans mûre délibération , et considérant que « la concession desdites lettres tendait manifeste- « ment à notre grand préjudice, à celui de notre « couronne, ainsi qu'à l'expropriation de nous, des « prélats, seigneurs et barons de notre royaume, et « de la très-sainte Église ;
« De l'avis de notre conseil et par la teneur des « présentes, nous avons révoqué , cassé et annulé « lesdites lettres, ordonnant en outre que ceux qui c( ont en leur pouvoir nos chartes d'affranchissement
CONCLUSION 30u
« et de pardon les remettent et les restituent à nous jssi « et à notre conseil, sous la foi et allégeance qu'ils « nous doivent, et sous peine de forfaiture de tout ce « qu'ils peuvent forfaire envers nous *. »
Aussitôt après cette proclamation , un corps de cavalerie fut rassemblé à Londres, et partit en colonne mobile pour parcourir dans tous les sens les comtés d'où étaient venus les insurgés qui avaient obtenu des chartes. Un juge du banc du roi, nommé Robert Tresilyan, accompagna les soldats et fit avec eux une tournée dans tous les villages, faisant publier sur sa route que tous ceux qui avaient emporté des lettres d'affranchissement et de pardon eussent à les lui remettre sans délai, sous peine d'exécution militaire contre tous les habitants en masse. Toutes les chartes qu'on lui apportait furent lacérées et brûlées devant le peuple ; mais il ne se contenta pas de ces mesures, et recherchant ceux qui avaient été les premiers fauteurs de l'insurrection, il les fît périr par des supplices plus ou moins cruels , ordonnant que les uns fussent pendus, d'autres décapités, d'autres é ventres et leurs entrailles jetées au feu, pendant qu'ils respiraient encore-. Ensuite les archevêques, évêques, abbés et barons du royaume, ainsi que deux chevaliers de chaque comté et deux bourgeois de chaque ville marchande, furent convoqués
1. Rymei% Fœdera, conventiones, litlerx, t. 111, pars III, p. 124^ éd. de La Haye.
2. Et alios quidem decapitari prsecepit, alios autem siispendi, alios vero trahi per civitates et suspendi per quatuor partes civitatum, alios autem eviscerari... (Henrici Knygliton de Event. angl., lib. V, apud Hist. anglic. Script., t. II, col. 2643 et 2644.)
138! en parlement par lettres du roi Richard ^ Le roi exposa devant cette assemblée les motifs de la révocation provisoire des chartes d'affranchissement, ajoutant que c'était à elle de décider si les paysans devaient être affranchis ou non. « Dieu nous garde, « répondirent les barons et les chevaliers, de sous- « crire à de telles chartes, dussions-nous périr tous « en un seul jour ! car nous aimerions mieux perdre c( la vie que nos héritages ! »
L'acte du parlement qui ratifiait les mesures déjà prises fut rédigé en langue française, après avoir été probablement discuté dans cette langue ^. On ne sait quelle part les députés des villes prirent à ce débat, ni même s'ils y assistèrent ; car bien qu'ils fussent convoqués dans les mêmes formes que les chevaliers des comtés, souvent ils s'assemblaient séparément, ou bien ne restaient dans la salle commune que pendant la discussion de l'impôt sur les marchandises et le commerce. Au reste, quel qu'ait été le rôle joué dans le parlement de 1381 par les envoyés des villes, l'affection de la classe bourgeoise pour la cause des insurgés n'est pas douteuse. En beaucoup de lieux, elle répéta le propos des habitants de Londres : « Ce c( sont nos gens, et tout ce qu'ils font, c'est pour « nous. » Tous ceux qui, n'étant pas nobles et titrés, blâmèrent l'insurrection, furent mal notés dans l'opinion publique, et cette opinion se prononça même assez fortement pour qu'un poëte contemporain,
1. Ducs milites de unoquoque comitatu et duos burgenses de uuaquaque villa mercatoria. (Henrici Knygliton de Event. angl., lib. V, apud Hist. *anr)lic. Script., t. II, col. 2643 et 2644.)