‹ Histoire de la conquete de l'Angleterre par les Normands (volume 2)Chapitre 197 sur 214 · Mani noble I bave y-seighe · texte numérisé non relu

Mani noble I bave y-seighe

That no freynsche couth seye.

Bigin I cbill for her love...

On inglislie tel my taie.

(Introtluction du roman d'Arthur et Merlin, cité par Walter Scott; Sir Tristrem, introduction, p. xxx.)

Ces auteurs bourgeois se distinguaient de ceux mi qui, à la même époque, travaillaient pour la haute «4% noblesse, par une estime toute particulière pour la classe des gens de campagne, fermiers, meuniers ou hôteliers. Les écrivains en langue française traitaient ordinairement cette classe d'hommes avec le dernier mépris; ils ne leur accordaient aucune place dans leurs récits poétiques, où tout se passait entre des personnages d'un rang élevé, puissants barons et nobles dames, damoiselles et gentils chevaliers. Au contraire, les poëtes anglais prenaient pour sujets de leurs merry taies, ou contes joyeux, des aventures plébéiennes, telles que celle de Peter Plougham, ou Pierre le garçon de charrue, et les historiettes du même genre qui se trouvent en si grand nombre dans les ouvrages de Chaucer. Un autre caractère commun à presque tous ces poëtes, c'est une sorte de dégoût national pour la langue de la conquête : « Il faut entendre l'anglais , dit l'un d'entre eux, « lorsqu'on est natif d'Angleterre*. » Chaucer, un des hommes les plus spirituels de son temps, met de la finesse dans cette critique ; il oppose au dialecte anglo-normand, vieilli et incorrect, le français poli de la cour de France ; et, faisant le portrait d'une abbesse de haut parage : « Elle parce lait français , dit - il , parfaitement et correctece ment, comme on l'enseigne à l'école de Stratford-

l. Right is that inglishe, Inglishe understond,

That was born in England.

(Introduction du roman d'Arthur et Meidin, cité par ^V:lItor Scott, Sir Triftrcm, introduction, p, xxx.)

*38i « Athbow; mais le français de Paris, elle ne le sa- « vait pas * . »

Tout mauvais qu'il était, le français des nobles d'Angleterre avait au moins l'avantage d'être parlé et prononcé d'une manière uniforme, tandis que la nouvelle langue anglaise, composée de mots et d'idiotismes normands et saxons joints au hasard, variait d'une province et quelquefois d'une ville à l'autre^. Cette langue, qui avait commencé à se former en Angleterre dès les premières années de la conquête, s'était enrichie successivement de tous les barbarismes français proférés par les Anglais , et de tous les barbarismes saxons proférés par les Normands, qui cherchaient à s'entendre les uns les autres. Chaque individu, selon sa fantaisie ou le degré de connaissance qu'il avait des deux idiomes, leur empruntait des locutions, et joignait ensemble arbitrairement les premiers mots qui lui venaient à la bouche. En général, chacun cherchait à mettre dans sa conversation tout le français qu'il avait pu retenir, afin d'imiter les grands et de paraître un personnage distingué ^. Cette manie, qui, si l'on en croit un

1. And french she spake fui fayre and fetisly After the scole of Stratford-atte-Bowe ; For frencli of Paris, was to liir un-know.

(Prologue to the Canterbury Taies.)

2. Ubi nempe miranduni \idetur quomodo nativa propria Anglorum lingvia... pronuntiatione ipsa sit tam diversa, cùm tamen normannica lingua, qu£e adventitia est, univoca maneat pênes cunctos. (Ranulpli. Hygden., Polychron., apud Ber. anglic. Script.,^. 210, éd. Gale.)

3. Quibus (nobilibus) profecto rurales liomines assimilari volentes, ut per hoc spectabiliores videantur francigcnari satagunt omni nisu. (Ihid.)

auteur du seizième siècle, avait gagné jusqu'aux mi paysans, rendait l'anglais de cette époque difficile à 1450 écrire d'une manière généralement intelligible. Malgré le mérite de ses poésies, Chaucer' paraît avoir craint que la multiplicité des dialectes provinciaux ne les empêchât d'être goûtées hors de Londres ; il prie Dieu de faire à son livre la grâce d'être compris de tous ceux qui le liront *.

Il j avait déjà plusieurs années qu'un statut d'Edouard III avait, non pas ordonné, comme plusieurs historiens l'ont écrit, mais simplement permis de plaider en anglais devant les tribunaux civils. La multiplicité toujours croissante des affaires commerciales et des procès qui en résultaient,* avait rendu ce changement plus nécessaire sous ce régne que sous les précédents, où les parties, lorsqu'elles n'entendaient pas la langue française, étaient forcées de demeurer étrangères aux débats. Mais, dans les procès intentés à des gentilshommes devant la haute cour du parlement, qui jugeait les crimes de trahison, ou devant les cours de chevalerie, qui décidaient dans les affaires d'honneur , l'ancienne langue officielle continua d'être employée. De plus, l'usage se conserva, dans tous les tribunaux, de prononcer les arrêts en langue française, et de rédiger dans la même langue les registres qu'on appelait records. En général, c'était l'habitude ou la manie des gens de loi, de tous les ordres , même lorsqu'ils

1. - And redde where so thou be or ellis songe That thou be undirstonde God I beseche,

{Troilus and Creseide. liv. V^ vers 1796.)

parlaient anglais , d'employer à tout propos des paroles et des phrases françaises , comme Ah ! sire, je vous jure; Ah ! de par Dieu ! A cej'assente, et d'autres exclamations dont Chaucer ne manque jamais de bigarrer leurs discours , lorsqu'il en met quelqu'un en scène.

C'est durant la première moitié du quinzième siècle que l'anglais, prenant par degrés plus de faveur, comme langue littéraire, finit par remplacer entièrement le français , excepté pour les plus grands seigneurs, qui, avant d'abandonner tout à fait l'idiome de leurs ancêtres, se plurent également aux ouvrages écrits dans les deux langues. Le signe de cette égalité à laquelle venait de s'élever la langue des bourgeois se trouve dans les actes publics, qui, depuis l'année 1400 ou environ, paraissent alternativement et indifféremment rédigés en français et en anglais. Le premier acte en langue anglaise de la Chambre basse du parlement porte la date de 1425; on ne sait si la Chambre haute conserva plus longtemps l'idiome de l'aristocratie et de la conquête ; mais, depuis 1450, on ne rencontre plus de pièces françaises dans la collection imprimée des actes publics d'Angleterre. Cependant quelques lettres écrites en français par des nobles et quelques épitaphes françaises sont postérieures à cette époque. Certains passages des his-» toriens prouvent aussi que, sur la fin du quinzième siècle, les rois d'Angleterre et les seigneurs de leur cour savaient et parlaient bien le français*; mais,

1. Voyez Ryuier, Fœdera, conventiones^ Htteree. — Monasticon anglicanum. — Mémoires de Philippe de Comines.

depuis lors, cette connaissance ne fut plus qu'un 1450 mérite individuel, et non une sorte de nécessité »485 attachée à la naissance. Le français ne fut plus la première langue bégayée par les enfants des nobles ; il devint simplement pour eux, comme les langues anciennes et celles du continent, l'objet d'une étude de choix et le complément d'une éducation distinguée.

C'est ainsi qu'environ quatre siècles après la conquête de l'Angleterre par les Normands, disparut la différence de langage, qui, avec l'inégalité de condition sociale, avait marqué la séparation des familles issues de l'une ou de l'autre race. Cette fusion complète des deux idiomes primitifs, signe certain du mélange des races, fut peut-être accélérée au quinzième siècle par la longue et sanglante guerre civile des maisons d'York et de Lancaster. En ruinant l'existence d'un grand nombre de familles nobles, en créant entre elles des haines politiques et des rivalités héréditaires , en les forçant de faire des alliances de parti avec les gens de condition inférieure, cette guerre contribua puissamment à dissoudre la société aristocratique que la conquête avait fondée. Durant près d'un siècle, la mortalité fut immense parmi les hommes qui portaient des noms normands, et les vides qu'ils laissaient furent nécessairement remplis par leurs vassaux, leurs serviteurs et les fils des bourgeois de l'autre race. Les nombreux prétendants à la royauté, et les rois créés par un parti et traités d'usurpateurs par l'autre, dans leur empressement à trouver des amis, n'avaient pas le loisir d'être difficiles sur le choix, et de main-

1450 tenir entre les hommes les vieilles distinctions de •^*5 naissance et d'état. Les grands domaines territoriaux, fondés par l'invasion et perpétués dans les familles normandes, passèrent ainsi en d'autres mains, par confiscation ou par achat, tandis que les anciens possesseurs, expropriés et bannis, allaient chercher un refuge et mendier leur pain dans les cours étrangères, en France, en Bourgogne, en Flandre , dans tous les pays d'où leurs ancêtres étaient partis autrefois pour aller à la conquête de l'Angleterre ^ t«5 On peut fixer au règne de Henri VII l'époque où la distinction des rangs cessa de correspondre d une manière générale à celle des races, et le commencement de la société actuellement existante en Angleterre. Cette société, composée d'éléments nouveaux, a cependant conservé en grande partie les formes de l'ancienne; les titres normands ont subsisté, et, ce qui est plus bizarre, les noms propres de plusieurs familles éteintes sont devenus eux-mêmes des titres conférés par lettres patentes du roi avec celui de comte ou de baron. Le successeur de Henri VII est le dernier roi qui ait placé en tète de ses ordonnances l'ancienne formule : « Henri, huitième du nom (.( depuis la conquête^;» mais, jusqu'à ce jour, les rois d'Angleterre ont conservé la coutume d'employer,

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