‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 101 sur 155 · LIVRE I · texte numérisé non relu

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plusieurs autres barons et contre les olficiers du domaine royal. Ces réclamations tendaient, quoique indirectement, à ébranler dans son principe le droit de propriété de toutes les familles anglo-normandes, et pour cette raison elles causèrent une alarme générale. On invoqua la prescription ; et Beket répondit nettement qu'il ne connaissait point de prescription pour l'injustice, et que ce qui avait été pris sans bon tilre devait être rendu. Les fils des compagnons de Guillaume le I{;\tard crurent voir l'âme du roi llarold descendue dans le corps de celui qu'euxmêmes avaient fait primat.

L'archevêque ne leur donna pas le temps de se remettre du premier trouble; et violant encore un des usages les plus respectés depuis la conquête, il plaça un prêtre de son choix dans l'église vacante d'Aynesford, sur la terre du Normand Guillaume, chevalier et tenant en chef du roi. Ce Guillaume, comme tous les Normands, prétendait disposer, et disposait en eflet, sur son fief, des églises aussi bien que des métairies. Il nommait à son gré les prêtres comme les fermiers, administrant par des hommes de son choix les secours et l'enseignement religieux à ses Saxons, libres ou serfs; privilège qu'on appelait alors droit de patronage. En vertu de ce droit, Guillaume d'Aynesford chassa le prêtre envoyé chez lui par l'archevêque; mais Beket excommunia Guillaume pour avoir fait violence à un clerc. Le roi intervint contre le primat; il se plaignit de ce qu'on avait excommunié, sans l'en prévenir, l'un de ses tenanciers en chef, un homme capable d'être appelé à son conseil et à sa cour, et ayant qualité pour se présenter devant lui en tout temps et en tout lieu; ce qui avait exposé sa royale personne au péril de communiquer par mégarde avec un excommunié. « Puisque je n'ai point été « averti, disait Henri II, et puisque ma dignité a été lésée en ce point «essentiel, l'excommunication de mon vassal est nulle; j'exige donc « que l'archevêque la rétracte. » L'archevêque céda de mauvaise grâce, et la haine du roi s'en aigrit. « Dès ce jour, dit-il publiquement, tout (( est fini entre cet homme et moi. »

Dans l'année 1164, les justiciers royaux, révoquant de fait l'ancienne loi du Conquérant, citèrent devant leurs assises un prêtre accusé de viol et de meurtre; mais l'archevêque de Canterbury, comme supérieur ecclésiastique de toute l'Angleterre, déclara la citation nulle, en vertu des privilèges du clergé, aussi anciens dans le pays que ceux de la royauté normande. Il fit saisir par ses propres agents le coupable, qui fut amené devant un tribunal ecclésiastique, privé de sa prébende, batlu publiquement de verges, et suspendu de tout office pour plusieurs années. Cette affaire, où la justice fut jusqu'il un certain point respectée, mais où les juges royaux eurent complètement le dessous, lit grand scandale. Les hommes de descendance normande se divisèrent en deux partis, dont l'un approuvait et l'autre blâmait fortement le primat. Les

évêqiics étaient pour lui, et contre lui les gens dépée, la cour et le roi. Le roi, opiniâtre par caractère, changea tout à coup le différend particulier en question législative; et, convoquant en assemblée solennelle tous les seigneurs et tous les prélats d'Angleterre, il leur exposa les - délits nombreux commis chaque jour par des prêtres. Il ajouta qu'il avait découvert des moyens de réprimer ces délits dans les anciennes coutumes de ses prédécesseurs, et surtout dans celles de Henri I", son aïeul. Il demanda, suivant l'usage, à tous les membres de l'assemblée, s'ils ne trouvaient pas bon qu'il fit revivre les coutumes de son aïeul. Les laïques dirent qu'ils le souhaitaient; mais tous les clercs, et Thomas à leur tête, répondirent : « Sauf l'honneur de Dieu et delà sainte Église. — Il y a du venin dans ces paroles, » répliqua le roi en colère; il quitta aussitôt les évêques sans les saluer, et l'affaire demeura indécise.

Peu de jours après, Henri II fit appeler séparément auprès de lui l'archevêque d'York, Roger, Robert de Melun, évêque de Hereford, et plusieurs autres prélats d'Angleterre, dont les noms, purement français, indiquent assez l'origine. Par des promesses, de longues explications, et peut-être des insinuations sur les desseins présumés de l'Anglais Beket contre tous les grands d'Angleterre, enfin par plusieurs raisons que les historiens ne détaillent pas, les évêques anglo-normands furent presque tous gagnés au parti du roi : ils promirent de favoriser le rétablissement des prétendues coutumes de Henri P% qui, pour dire la vérité, n'en avait jamais pratiqué d'autres que celles de Guillaume le Conquérant, fondateur du privilège ecclésiastique. En outre, et pour la seconde fois depuis ses différends avec le primat, le roi s'adressa au pape Alexandre; et le pape, complaisant à l'excès, lui donna pleinement raison, sans examiner le fond de l'affaire. Il députa même un messager spécial avec des lettres apostoliques pour enjoindre à tous les prélats, et nommément à celui de Canterbury, d'accepter et d'observer toutes les lois du roi d'Angleterre, quelles qu'elles fussent. Demeuré seul dans son opposition, et privé de tout espoir d'appui, Beket fut contraint de céder. Il alla trouver le roi à sa résidence de Woodstock, et promit, comme les autres évêques, d'observer de bonne foi et sans aucune restriction toutes les lois qui seraient faites. Pour que cette promesse fût renouvelée authentiquement au sein d'une assemblée solennelle, le roi Henri convoqua, dans le bourg de Clareadon, à peu de distance de Winchester, le grand conseil des Anglo-Normands, archevêques, évêques, abbés, prieurs, comtes, barons et chevaliers.

L'assemblée de Clarendon se tint au mois de mars de l'année H64, sous la présidence de Jean, évêque d'Oxford. Les gens du roi y exposèrent les réformes et les dispositions toutes nouvelles qu'il lui plaisait d'intituler anciennes coutumes et libertés de Henri I", son aïeul. Les évoques donnèrent solennellement leur approbation à tout ce qu'ils

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venaient d'entendre; mais Bcket refusa la sienne, et s'accusa, au contraire, de folie et de faiblesse pour avoir promis d'observer sans réserve les lois du roi, quelles qu'elles fussent. Tout le conseil normand fut en rumeur. Les évoques supplièrent Thomas, et les barons le menacèrent. Deux chevaliers du Temple lui demandèrent avec larmes de ne point faire déshonneur au roi ; et, pendant que cette scène avait lieu dans la grande salle, on aperçut à travers les portes, dans l'appartement voisin, des hommes qui bouclaient leurs cottes de mailles et ceignaient leurs épées. L'archevêque eut peur, et donna sa parole d'observer sans res- Iriction les coutumes de l'aïeul du roi, ne demandant que la faculté d'examiner plus ù loisir et de vérifier ces coutumes. L'assemblée nomma des commissaires chargés de les rédiger par articles, et s'ajourna au lendemain.

Vers le soir, l'archevêque se mit en roule pour Winchester, oîi était son logement. Il allait à cheval avec une nombreuse suite de clercs, qui, chemin faisant, causaient ensemble des événements de cette journée. La conversation, d'abord paisible, s'échauffa par degrés, et devint une dispute où chacun prit parti selon son opinion. Les uns louaient la conduite du primat, ou l'excusaient d'avoir cédé à la force des circonstances. D'autres exprimaient leur blâme avec vivacité, disant que la liberté ecclésiastique allait périr en Angleterre par la faute d'un seul homme. Le plus animé de tous était un Saxon appelé Edward Grimm, qui portait la croix de l'archevêque; emporté par la chaleur du débat, il parlait très-haut et gesticulait beaucoup, a Je le vois bien, disait-il, (( aujourd'hui l'on n'estime plus que ceux qui ont pour les princes une (i complaisance sans bornes; mais que deviendra la justice? qui com- (( battra pour elle, lorsque le chef s'est laissé vaincre? et quelles vertus (i Irouverons-nousdésormaischez celui qui aperdule courage.? » Ces derniers mots furent entendus par Thomas, que l'agitation et les éclats de voix avaient attiré. « A qui en voulez-vous, mon fils? dit-il au porte-croix. <( — A vous-même, répondit celui-ci dans une sorte d'enthousiasme ; « à vous, qui avez renoncé à votre conscience, en levant la main pour « promettre l'observation de ces détestables coutumes. » A ce violent reproche, où le sentiment national avait peut-être autant de part que la conviction religieuse, l'archevêque ne s'irrita point, et parut v\\ moment pensif; puis, s'adressant du ton le plus doux à son compati'iote : o Mou « fils, lui dit-il, vous avez raison; j'ai commis une grande faute, et je « m'en repens. »

Le lendemain, les prétendues coutumes ou constitutions de Henri P' furent produites par écrit, divisées en seize articles, qui contenaient un système entier de dispositions contraires aux ordonnances de Guillaume le Conquérant. Il s'y trouvait, en oulrc, plusieurs règlements spéciaux, dont l'un portait défense d'ordonner prêlres, sans le consen-

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tement de leur seigneur, ceux qu'en langue normande on appelait natifs ou naïfs, c'est-à-dire les serfs, qui étaient tous de race indigène. Les évêques furent requis d'apposer leurs sceaux en cire au bas du rôle de parchemin qui contenait les seize articles : ils le firent tous, à l'exception de Thomas, qui, sans rétracter ouvertement sa première adhésion, demanda encore des délais. Mais l'assemblée passa outre, et ce refus de l'archevêque n'empêcha point les nouvelles lois d"ôtre aussitôt promulguées. Il partit de la chancellerie royale des lettres adressées à tous les juges ou justiciers normands d'Angleterre et du continent. Ces lettres leur ordonnaient, au nom de Henri, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, duc de Normandie, duc d'Aquitaine et comte d'Anjou, de faire exécuter et observer par les archevêques, évoques, abbés, prêtres, comtes, barons, citoyens, bourgeois et paysans, les ordonnances décrétées au grand conseil de Clarendon.

Une lettre de l'évêque de Poitiers, qui reçut ulors de semblables dépêches, apportées dans son diocèse par Simon de Tournebu et Richard de Lucy, justiciers, fait connaître en détail les instructions qu'elles contenaient. Ces instructions sont curieuses à rapprocher des lois publiées, quatre-vingts ans auparavant, au nom de Guillaume I" et de ses barons; car des deux côtés on trouve les mêmes menaces et les mêmes pénalités sanctionnant des ordres contraires.

« Ils m'ont défendu, dit l'évêque de Poitiers, d'appeler en cause qui « que ce soit de mes diocésains, à la requête d'aucune veuve, d'aucun "■ orphelin, ni d'aucun prêtre, à moins que les officiers du roi ou le ce seigneur au fief duquel ressortit la cause en litige n'aient fait déni de a justice; ils ont déclaré que si quelqu'un se rendait à ma sommation, « tous ses biens seraient aussitôt confisqués et lui-même emprisonné ; « enfin, ils m'ont signifié que si j'excommuniais ceux qui refuseraient >i de comparaître devant ma justice épiscopale, les excommuniés pour- '( raient, sans nullement déplaire au roi, s'attaquer à ma personne '( ou à celle de mes clercs, et à mes propres biens ou à ceux de mon « église. »

Du moment que ces lois, faites par des Normands dans un bourg d'Angleterre, furent décrétées comme obligatoires pour les habitants de presque tout l'ouest de la Gaule, Angevins, Manseaux, Bretons, Poitevins et Aquitains, et que ces diverses populations furent en rumeur pour la querelle de Henri II et de l'archevêque Thomas Beket, la cour de Rome se mit à regarder avec plus d'attention une affaire qui, en si peu de temps, avait pris une telle importance. Cette cour, profondément politique, songea dès lors à retirer le plus grand avantage possible soit de la guerre, soit de la paix. L'archevêque de Rouen, Rotrou, homme moins intéressé que les Normands d'Angleterre dans le conflit de la royauté et de la primatie anglaise, vint, avec une mission

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du pape, pour observer les choses de plus près, et proposer, à tout hasard, un accommodement sous la médiation pontificale; mais le roi, lier de son triomphe, répondit qu'il n'accepterait celte médiation que dans le cas où le pape confirmerait préalablement par une bulle apostolique les articles de Clarendon ; et le pape, qui pouvait plutôt gagner que perdre au retard, refusa de donner sa sanction jusqu'à ce qu'il fût mieux informé.

Alors Henri II, sollicitant, pour la troisième fois, l'appui de la cour pontificale contre son aniagoniste Beket, envoya vers Alexandre III une ambassade solennelle, lui demandant pour Roger, archevêque d'York, le titre de légat apostolique en Angleterre, avec le pouvoir de faire et de défaire, de nommer et de destituer. Alexandre n'accorda point cette requête ; mais il conféra au roi lui-même, par une commission en forme, le titre et les droits de légat, avec la toute-puissance d'agir, excepté en un seul point, qui était la destitution du primat. Le roi, voyant que l'intention du pape était de ne rien terminer, reçut avec des marques de dépit cette commission d'un nouveau genre, et la renvoya aussitôt. « Nous « emploierons nos propres forces, dit-il, et nous croyons qu'elles seront <( suffisantes pour faire rentrer dans le devoir ceux qui en veulent à « notre honneur. » Le primat, abandonné par les barons et les évoques anglo-normands, et n'ayant plus dans son parti que de pauvres moines, des bourgeois et des serfs, sentit qu'il serait trop faible contre son antagoniste, s'il demeurait en Angleterre, et résolut de chercher ailleurs des secours et un asile. Il se rendit au port de Romney, et monta deux fois sur un vaisseau prêt à partir; mais deux fois les vents furent contraires, ou le patron du navire, craignant la colère du roi, refusa de mettre à la voile.

Quelques mois après l'assemblée de Clarendon, Henri II en convoqua une nouvelle à Northampton; et Thomas reçut, comme les autres évêques, sa lettre de convocation. Il arriva au jour fixé, et prit un logement dans la ville; mais à peine l'eut-il retenu, que le roi le fit occuper par ses gens et par ses chevaux. Outré de cette vexation, l'archevêque envoya dire qu'il ne se rendrait point au parlement, h moins que sa maison ne fût évacuée par les chevaux et les gens du roi. On la lui rendit en effet; mais l'incertitude où il était de l'issue que devait avoir cette lutte inégale lui fit craindre de s'y engager plus avant, et quelque humiliant qu'il fût pour lui de supplier un homme qui venait de lui faire insulte, il se rendit à l'hôtel du roi et demanda audience : il attendit inutilement tout le jour, tandis que Henri II se divertissait avec ses faucons et ses chiens. Le lendemain il l'cvintse placer dans la chapelle du roi pendant la messe, et, au sortir, l'abordant d'un air respectueux, il lui demanda la permission de passer en France. (( Bien, répondit le roi ; mais avant <( tout, il faudia que vous me rendiez raison de plusieurs choses, et

Il spécialement du tort que vous avez fait dans votre cour à Jean, mon <i maréchal. »

Il V avait, en effet, quelque temps que le Normand Jean, surnommé le Maréchal à cause de son office, était venu devant la cour de justice épiscopale de Canterbury réclamer une terre de l'évêché, qu'il prétendait avoir droit de tenir en fief héréditaire. Les juges avaient rejeté sa réclamation comme mal fondée ; et alors le plaignant avait faussé la cour, c'est-à-dire protesté avec serment qu'elle lui déniait justice. « J'avoue, répondit Thomas au roi, que Jean le Maréchal s'est présenté « devant ma cour; mais loin d'y recevoir aucun tort de moi, c'est lui « qui m'a fait injure; car il a exhibé un volume de plain-chant, et s'est (( mis à jurer sur ce livre que ma cour était fausse et déniait justice; « tandis que, selon la loi du royaume, quiconque veut fausser la cour « d'autrui doit jurer sur les saints Évangiles. » Le roi affecta de ne tenir aucun compte de cette excuse. L'accusation de déni de justice portée contre l'archevêque fut poursuivie devant le grand conseil normand, qui le condamna, et, par sa sentence, l'adjugea à la merci du roi, c'està-dire adjugea au roi tout ce qu'il lui plairait de prendre sur les biens du condamné. Beket fut d'abord tenté de protester contre cet arrêt, et de fausser jugement, comme on disait alors; mais la conscience de sa faiblesse le détermina à entrer en composition avec ses juges, et il capitula pour une amende de 500 livres d'argent.

Beket retourna à sa maison, le cœur attristé des dégoûts qu'il venait d'éprouver; le chagrin l'y fit tomber malade. Aussitôt que le roi apprit cette nouvelle, il se hâta de lui envoyer la sommation de comparaître de nouveau dans le délai d'un jour devant l'assemblée de Northampton, pour y rendre compte des fonds et des revenus publics dont il avait eu la gestion pendant qu'il était chancelier. « Je suis faible et souffrant, « répondit Thomas aux officiers royaux, et d'ailleurs le roi sait, comme « moi-même, qu'au jour où je fus consacré archevêque, les barons de « son échiquier et Richard de Lucy, grand justicier d'Angleterre, m'ont a déclaré quitte de tout compte et de toute réclamation. » La citation légale n'en demeura pas moins faite ; mais Thomas négligea de s'y rendre, prétextant sa maladie. Des gens de justice vinrent, à plusieurs reprises, constater à quel point il était incapable de marcher, et lui signifièrent la note des réclamations du roi, montant à quarante-quatre mille marcs. L'archevêque offrit de payer deux mille marcs pour se racheter de ce procès désagréable et intenté de mauvaise foi ; mais Henri II refusa toute espèce d'accommodement ; car ce n'était pas l'argent qui le tentait dans cette affaire. « Ou je ne serai plus roi, disait-il, " ou cet homme ne sera plus archevêque. »

Les délais accordés par la loi étaient expirés ; il fallait que Beket se présentât; et, d'un autre côté, on l'avait averti que, s'il paraissait à la

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cour, ce ne serait pas sans danfiCM- pnur sa liberté ou pour sa vie. Dans cette extrémité, rccnoillant toute sa force d'âme, il résolut de marcher et d'être ferme. Le matin du jour décisif, il célébra la messe de Saint- Éticnne, premier martyr, dont l'office commence par ces paroles : « Les princes se sont assis en conseil pour délibérer contre moi. » Après la messe, il se revôtit de son habit pontifical ; et ayant pris sa croix d'argent des mains de celui qui la portait d'ordinaire, il se mit en chemin, la portant lui-même dans la main droite, et tenant de la gauche les rênes de son cheval. Seul et toujours tenant sa croix, il arriva dans la grande salle d'assemblée, traversa la foule, et s'assit. Henri II se tenait alors dans un appailcmcnt plus secret avec ses amis particuliers, et s'occupait à discuter dans ce conseil privé les moyens de se défaire de l'archevêque avec le moins d'éclat possible. La nouvelle de l'appareil inattendu avec lequel il venait de faire son entrée troubla le roi et ses conseillers. L'un d'entre eux, Gilbert Foliot, évêque de Londres, sortit en hâte du petit appartement, et marchant vers la place où Thomas était assis : « Pourquoi viens-tu ainsi, lui dit-il, armé de ta croix? » Et il saisit la croix pour s'en emparer; mais le primat la retint fortement. L'archevêque d'York vint alors se joindre à l'évêque de Londres, et dit, en s'adressant à Beket : « C'est porter défi au roi, notre seigneur, que « de venir en armes à sa cour; mais le roi a une épée dont la pointe est « mieux affilée que celle d'un bâton pastoral. » Les autres évoques, témoignant moins de violence, se contentèrent de conseiller à Thomas, au nom de son propre intérêt, de remettre sa dignité d'archevêque h la merci du roi ; mais il ne les écouta point.

Pendant que cette scène avait lieu dans la grande salle, Henri H éprouvait un vif dépit de voir son adversaire sous la sauvegarde de ses ornements pontificaux; les évêques, qui, dans le premier moment, avaient peut-être consenti aux projets de violence formés contre leur collègue, se turent alors, et se gardèrent d'encourager les courtisans â porter la main sur l'étole et sur la croix. Les conseillers du roi ne savaient plus que résoudre, quand l'un d'eux, prenant la parole, dit : « Que ne le suspendons-nous de tous ses droits et privilèges par un « appel au saint-père? Voilà le moyen de le désarmer. » Cet avis, regu comme un trait de lumière, plut singulièrement au roi, et, par son ordre, l'évêque de Chichester, s'avançant vers Thomas Beket, â la têlo de tous les autres, lui parla de la manière suivante :

« Naguère, tu étais notre archevêque; mais aujourd'hui nous te tlés- « avouons, parce ({u'après avoir promis fidélilô au roi, notre com- « mun seigneur, et juré de maintenir ses ordoimances, tu t'es efforcé « de les détruire. Nous te déclarons donc traître et parjure, et disons « hautement que nous n'avons plus â obéir à celui qui s'est parjuré, <( plaçant notre cause sous l'approbation de notre seigneur le pape, de- « vant qui nous le citons. »

A cette déclaration, faite avec tout l'appareil des formes légales et toute l'emphase de la confiance, Beketne répondit que ces seuls mots : ((J'entends ce que vous dites.» La grande assemblée des seigneurs s'ouvrit ensuite, et Gilbert Foliot accusa devant elle le ci-devant archevêque, d'avoir célébré, en mépris du roi, une messe sacrilège sous l'invocation de l'esprit malin ; puis vint la demande en reddition de comptes sur les revenus de l'office de chancelier, et la réclamation de quarantequatre mille marcs. Beket refusa de plaider, attestant la déclaration solennelle qui l'avait déchargé autrefois de toute responsabilité ultérieure. Alors le roi, se levant, dit aux barons et aux prélats : « Par la foi « que vous me devez, faites-moi prompte justice de celui-ci, qui est V mon homme lige, et qui, dûment sommé, refuse de répondre en ma « cour. » Les barons normands allèrent aux voix, et rendirent contre Thomas Beket une sentence d'emprisonnement. Lorsque Robert, comte de Leicester, chargé de lire l'arrêt, prononça, en langue française, les premiers mots de la formule consacrée : Oyez ci le jugement rendu contre vous..., l'archevêque l'interrompit : a Comte, lui dit-il, je vous défends, « au nom de Dieu tout-puissant, de donner ici jugement contre moi, « qui suis votre père spirituel ; j'en appelle au souverain pontife, et vous « cite par-devant lui. »

Après cette sorte de conlrc-appel au pouvoir que ses adversaires avaient invoqué les premiers, Beket se leva et traversa lentement la foule. Un murmure s'éleva de toutes parts; les Normands criaient: (( Le faux traître, le parjure, où va-t-il? Pourquoi le laisse-t-on aller en (t paix? Reste ici, traître, et écoute ton jugement. » Au moment de sortir, l'archevêque se retourna, et regardant froidement autour de lui : « Si mon ordre sacré, dit-il, ne me l'interdisait, je saurais répondre <f par les armes à ceux qui m'appellent traître et parjure. » Il monta à cheval, se rendit à la maison où il logeait, fit dresser des tables pour un grand repas, et donna ordre de rassembler tous les pauvres qu'on trouverait dans la ville. Il en vint un grand nombre qu'il fit manger et boire. Il soupa avec eux, et, dans la nuit même, pendant que le roi et les chefs normands prolongeaient leur repas du soir, il quitta Northampton, accompagné de deux frères de l'ordre de Cîteaux, l'un Anglais de race, appelé Skaiman, et l'autre d'origine française, appelé Robert de Gaune. Il atteignit, après trois jours de marche, les marais du comté de Lincoln, et s'y cacha dans la cabane d'un ermite. De là, sous un déguisement complet, et sous le faux nom de Dercman, dont la tournure saxonne était une garantie d'obscurité, il gagna Canterbury, puis la côte voisine de Sandwich. On était à la fin de novembre, époque où le passage du détroit devient périlleux. L'archevêque monta sur un petit bateau pour écarter tout soupçon, et, à travers beaucoup de risques, navigua jusqu'au port de Gravelines. Il se rendit ensuite à pied

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