‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 104 sur 155 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

livrées ou peul-ôtre vendues à Henri II par la chancellerie romaine. Avant d'entrer, selon leur mission, en conférence avec le roi, les légats invitèrent l'archevêque à une entrevue particulière ; il s'y rendit plein de déliance et d'un mépris qu'il cachait mal. Les Romains ne l'entretinrent que de la grandeur et de la puissance du roi Henri, du bas état dont le roi l'avait tiré, et du péril qu'il y avait pour lui à braver un homme si puissant et si aimé de la sainte Eglise.

Arrivés en Normandie, les envoyés pontificaux trouvèrent Henri II entouré de seigneurs et de prélats anglo-normands. La discussion s'ouvrit sur les causes de la querelle avec le primat, et Gilbert Foliot, évoque de Londres, prit la parole pour exposer les faits ; il dit que tout le difTérend provenait d'une somme de quarante-quatre mille marcs, dont l'archevêque s'obstinait h. ne vouloir rendre aucun compte, prétendant que sa consécration ecclésiastique l'avait exempté de toute dette, comme le baptême exempte de tout péché. Foliot joignit à ces jeux d'esprit d'autres railleries sur les excommunications prononcées par Beket, disant qu'on ne les recevait point en Angleterre par pure économie de chevaux et d'hommes, attendu qu'elles étaient si nombreuses que quarante courriers ne suffiraient pas à les distribuer toutes. Au moment de la séparation, Henri pria humblement les cardinaux d'intercéder pour lui auprès du pape, afin qu'il le délivrât du tourment que lui causait un seul homme. En prononçant ces mots, les larmes lui vinrent aux yeux; et celui des deux cardinaux qui était vendu au roi pleura comme par sympathie ; l'autre eut peine à s'empêcher de rire.

Quand le pape Alexandre, réconcilié avec tous les Romains par la mort de son compétiteur Victor, fut de retour en Italie, il envoya de Rome à Henri II des lettres dans lesquelles il annonçait que décidément Thomas serait suspendu de toute autorité comme archevêque, jusqu'au jour de sa rentrée en grâce avec le roi. A peu près dans le môme temps, un congrès diplomatique se tint à La Ferté-Bernard, en Yendùmois, entre les rois d'Angleterre et de France. Le premier y montra publiquement les lettres du pape, en disant d'un air joyeux : « Grâce au ciel, « voilà notre Hercule sans massue. Il ne peut plus rien désormais contre « moi ni contre mes évêques, et ses, grandes menaces ne sont que risi- « blés, car je tiens dans ma bourse le pape et tous ses cardinaux. » Cette confiance dans le succès de ses intrigues donna au roi d'Angleterre une nouvelle ardeur de persécution contre son antagoniste ; et, peu après, le chapitre général de Cîteaux, de qui dépendait l'abbaye de Pontigny, reçut une dépêche où Henri II signifiait aux prieurs de Tordre que, s'ils tenaient à leurs possessions en Angleterre, eu Normandie, en Anjou et en Aquitaine, ils cessassent de garder chez eux son ennemi.

A la réception de cette lettre, il y eut une grande alarme dans le cha-

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pilrc de Cileaux. Le supérieur se mit enroule vers Pontigny, avec un évèque et plusieurs abbcs de l'ordre. Ils vinrent trouver Thomas Bekct, et lui dirent d'un ton doux, mais significatif: « A Dieu ne plaise que, « sur de pareilles injonctions, le chapitre vous congédie ; mais c'est un (( avertissement que nous venons vous donner, afm que vous-même, « dans votre prudence, jugiez de ce qu'il y a à faire. ;> Thomas répondit sans hésiter qu'il allait tout disposer pour son départ. Il quitta le monastère de Pontigny au mois de novembre 1168, après deux années de séjour, et écrivit alors au roi de France pour lui demander un autre asile. En recevant sa lettre, le roi s'écria : « 0 religion ! religion ! où es- (( tu ! Voilà que ceux que nous croyions morts pour le siècle bannis- « sent, en vue des choses du siècle, l'exilé pour la cause de Dieu! » Il recueillit l'archevêque sur ses terres, mais ce fut évidemment par politique qu'il se montra, dans cette occasion, plus humain que les moines de Cîteaux.

Environ une année après, il y eut un retour de bonne intelligence entre les rois de France et d'Angleterre; un rendez-vous fut assigné de part et d'autre à Monlmirail en Perche, pour convenir des termes de la trêve; car, depuis que les Normands régnaient en Angleterre, il n'y avait plus de longues paix entre les deux pays. Il se tenait cependant de fréquentes assemblées dans les villes ou près des villes frontières de la Normandie, du Maine ou de l'Anjou; et les intérêts opposés s'y discutaient avec d'autant plus de facilité, que les rois et les seigneurs de France et d'Angleterre parlaient exactement la même langue. Les premiers amenèrent avec eux Thomas Beket au congrès de Montmirail. Usant de l'empire que leur donnait sur lui l'état de dépendance où il se trouvait à leur égard, ils l'avaient déterminé à venir faire, sous leur patronage, acte de soumission envers le roi d'Angleterre, pour se réconcilier avec lui; et l'archevêque avait cédé à ces instances intéressées, par ennui de sa vie errante et de l'humiliation qu'il éprouvait à manger le pain des étrangers.

Dès que les deux antagonistes furent en présence l'un de l'autre, Thomas, dépouillant son ancienne fierté, mit un genou en terre, et dit au roi : « Seigneur, tout le différend qui, jusqu'à ce jour, a existé entre « nous, je le remets ici à votre jugement, comme souverain arbitre en « tout point, sauf l'honneur de Dieu. » Mais au moment où cette restriction fatale sortit de la bouche de l'archevêque, le roi, ne comptant pour rien ni sa démarche ni sa posture suppliante, l'accabla d'un torrent d'injures, l'appela orgueilleux, ingrat, mauvais cœur ; et, se tournant vers le roi de France : a Savez-vous, dit-il, ce qui m'arriverait, si je «passais sur cette réserve ? Il prétendrait que tout ce qui me plaît « et ne lui plaît pas est contraire à l'honneur de Dieji; et, au moyen u de ces deux seuls mots, il m'enlèverait tous mes droits. Mais je veux

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