‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 103 sur 155 · I.IMŒ IX · texte numérisé non relu

I.IMŒ IX

mépris de ces mêmes libertés, il se démit entre les mains du pape de sa dignité épiscopalc. Le pape l'en revêtit de nouveau en prononçant ces paroles : « Maintenant, allez apprendre dans la pauvreté à ôlre le (( consolateur des pauvres. » Thomas Bekct fut recommandé au supérieur de l'abbaye de Pontigny, sur les confins de la Bourgogne et de la Champagne, pour vivre dans ce couvent comme simple moine. Il se soumit ù tout, pritrhabit des religieux de Citeaux, et conunença à suivre, dans toute sa rigueur, la discipline de la vie monastique.

Dans sa retraite de Pontigny, Thomas écrivit beaucoup et reçut beaucoup de lettres. Il en reçut des évoques d'Angleterre et de tout le cor[)S du clergé anglo-normand, qui étaient pleines d'amertume et d'ironie. « La renommée nous a porté la nouvelle que, renonçant désormais à (( machiner des complots contre votre seigneur et roi, vous supportiez « humblement la pauvreté à laquelle vous vous êtes réduit, et que vous (i rachetiez votre vie passée par l'étude et les abstinences. Nous vous en « félicitons, et vous conseillons de persévérer dans cette bonne voie. » La mêiue lettre lui reprochait, en termes humiliants, la bassesse de sa naissance et son ingratitude envers le roi, qui, du rang de Saxon et d'homme de rien, l'avait élevé jusqu'à lui-même. Tels étaient sur le compte de Beket les propos des évoques et des seigneurs d'Angleterre. Ils s'emportaient contre ce qu'ils appelaient l'insolence du parvenu ; mais, dans les rangs inférieurs, soit des clercs, soit des laïques, on laimait, on le plaignait, et l'on faisait, quoique en silence, dit un contemporain, des vœux ardents pour qu'il réussit à tout ce qu'il entreprendrait. En général, il avait pour adhérents tous ceux qui étaient en hostilité avec le gouvernement anglo-normand, soit comme sujets par conquête, soit comme ennemis politiques. Un des hommes qui s'exposèrent le plus courageusement à la persécution pour le suivre, était un Gallois nommé Cuelin. Un Saxon de naissance fut mis en prison et il y resta longtemps à cause de lui; et le poison donné à l'évèque de Poitiers semble prouver qu'on redoutait ses partisans dans les provinces de la Gaule méridionale, qui obéissaient avec peine à im roi de race étrangère ; il avait aussi des amis zélés en Basse-Bretagne ; mais il ne parait point qu'il ait eu de bien chauds partisans en Normandie, où l'obéissance au roi Ileuri était regardée comme un devoir national. Quant au roi de France, il favorisait l'antagoniste de Henri II par des motifs d'une nature moins élevée, sans aireclion réelle, et simplement pour susciter des embai'ras à son rival politicpie.

Dans l'année H66, Henri II passa d'Angleterre en Noi niandie, et, à la nouvelle de son embarcjucment, Thomas sortit du couvent de Pontigny et se rendit à Vezelay, près d'Auxerre. Lfi, en présence du peu[)le assemblé dans la principale église, le jour de l'Ascension, il monta en chaire, et, avec le plus grand appareil, au son des cloches et i\ la lueur

des cierges, il prononça un arrôt d'excommunication contre les défenseurs des constitutions de Clarendon, les détenteurs des biens séquestrés de l'église de Canterbury, et ceux qui retenaient des clercs ou des laïques en prison pour sa cause. Beket prononça en outre nominativement la même sentence contre les Normands Richard de Lucy, Jocelin Bailleul, Alain de Neuilly, Renouf de Broc, lîugues de Saint-Clair et Thomas, ûls de Bernard, courtisans et favoris du roi. Le roi était alors à Chinon, ville de son comté de Touraine, et, à la nouvelle de ce signe de vie donné par son adversaire, un accès de fureur violente s'empara subitement de lui ; il s'écria tout hors de sens, qu'on voulait lui tuer le corps et l'âme, qu'il était assez malheureux pour n'avoir autour de lui que des traîtres, dont pas un ne songeait à le délivrer des vexations d'un seul homme. Il ùta son chaperon et le jeta par terre, déboucla son baudrier, quitta ses habits, arracha l'étoffe de soie qui couvrait son lit, et s'y roula devant tous les chefs, mordant le matelas et en arrachant avec ses dents la laine et le crin.

Revenu un peu à lui-même, il dicta une lettre pour le pape, lui reprochant de protéger les traîtres, et il envoya au clergé de la province de Kent l'ordre d'écrire, de son côté, au souverain pontife, qu'on tenait pour nulles les sentences d'excommunication lancées par l'archevêque. Le pape répondit au roi, en le priant de ne communiquer ses lettres à âme qui vive, qu'il était prêta lui donner pleine satisfaction, et qu'il lui députait deux légats extraordinaires avec pouvoir d'absoudre toutes les personnes excommuniées. En effet, il envoya en Normandie, sous ce titre et avec cette puissance, Guillaume et Othon, prêtres-cardinaux, le premier ouvertement vendu au roi, et le second mal disposé pour l'archevêque. Pendant que ces deux ambassadeurs traversaient la France, publiant sur leur route qu'ils allaient contenter le roi d'Angleterre et confondre son ennemi, le pape, de retour en Italie, mandait à Thomas «l'avoir toute confiance en eux, et le priait, en récompense de l'attention qu'il avait mise à les choisir fayorablement pour sa cause, de s'employer auprès du comte de Flandre à obtenir quelques aumônes pour lÉglise romaine.

Mais l'archevêque fut averti du peu de foi que méritaient ces assurances, et se plaignit amèrement, dans une lettre adressée au pape luimême, de la fausseté dont on usait à son égard, a II y a des gens, disait- (' il, qui prétendent qu'à dessein vous avez prolongé pendant un an <i mon exil et celui de mes compagnons d'infortune, pour faire, à nos « dépens, un meilleur traité avec le roi. Jhésite à le croire; mais me « donner pour juges des hommes tels que vos deux légats, n'est-ce pas 'I vraiment m'administrer le calice de passion et de mort? » Dans son indignation, Thomas envoyait à la cour papale des dépêches où il ne ménageait pas le roi, l'appelant tyran plein de malice ; ces lettres furent

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