LIVRE IX
gieux de tous les hommes réunis par force sous la domination normande. (Juoique Thomas Bekct fût complètement étranger à la nation cambricnne, d'afl'ection comme de naissance; quoiqu'il n'eût jamais donné le moindre signe d'intérêt pour elle, cette nation l'aimait, et eût aimé de môme tout étranger qui, de loin, indirectement, sans nulle intention bienveillante, eût éveillé en elle l'espoir d'obtenir de nouveau des prêtres nés dans son sein et parlant son langage.
Ce sentiment patriotique, enraciné chez les habitants du pays de Galles, se manifestait avec une opiniâtreté invincible dans les chapitres ecclésiastiques, oh se trouvaient ensemble des étrangers et des indigènes. Presque jamais il n'était possible de déterminer ces derniers à donner leurs suflragcs à un homme qui ne fût pas Gallois, de race pure, sans mélange de sang étranger; et, comme le choix de pareils candidats n'était jamais confirmé par le pouvoir royal d'Angleterre, et que d'ailleurs rien ne pouvait vaincre l'obstination des votants, il y avait une sorte de schisme perpétuel dans la plupart des églises de la Cambrie, schisme plus raisonnable que d'autres qui ont fait plus de bruit dans le monde. C'est ainsi qu'à la cause de l'archevêque Thomas, quel que fût le mobile personnel de cet homme, soit l'ambition, soit l'amour de la résistance et l'entêtement, soit la conscience d'un grand devoir, se joignait de toutes parts une cause nationale, celle des laces d'hommes asservies par les aïeux du roi dont il s'était déclaré l'adversaire.
L'archevêque, délaissé par le roi de France, son ancien protecteur, et réduit à subsister d'aumônes, vivait à Sens, dans une pauvre hôtellerie. Un jour qu'il était assis dans la salle commune, s'entretenantavec ses compagnons d'exil, un serviteur du roi Louis se présenta, et leur dit : « Le roi, mon seigneur, vous invite à vous rendre à sa cour. — « Hélas! reprit l'un des assistants, c'est sans doute pour nous bannir. « Voilà que l'entrée de deux royaumes va nous être interdite; et il n'y « a pour nous aucun secours à espérer de ces larrons de Romains, qui (( ne savent que voler les dépouilles du malheureux et de l'innocent. » Ils suivirent l'envoyé, tristes et soucieux comme des gens qui prévoient un malheur. Mais, à leur grande surprise, le roi les accueillit avec des signes extraordinaires d'affection, et même de tendresse. Il pleura en les voyant venir ; il dit à Thomas : « C'est vous, mon père, c'est vous « seul qui aviez bien vu ; et nous tous, nous étions des aveugles, en « vous donnant conseil contre Dieu. Je me repens, mon père, je me « repens, et vous promets désormais de ne plus manquer ni à vous ni « aux vôtres. » La vraie cause de ce retour si prompt et si vif n était autre qu'un nouveau projet de guerre du roi de France contre Henri II.
Le prétexte de cette guerre fut la vengeance exercée par le roi d'Angleterre sur les réfugiés bretons et poitesins que l'autre roi lui avait livrés à condition de les recevoir en grâce. Il est probable qu'en signant
33S CONQUETE DE LANGLETERRE.
la paix à Muntmirail, le roi Louis ne s'attendait nullement à l'exécution de cette clause insérée par simple pudeur; mais peu de temps après, et lorsque Henri II eut fait périr les plus riches d'entre les Poitevins, le roi de France, ayant des raisons d'intérêt pour recommencer la guerre, s'autorisa de la déloyauté de l'Angevin envers les réfugiés ; et son premier acte d'hostilité fut de rendre à Thomas Beket sa protection et ses secours. Henri II se plaignit, par un message exprès, de cette violation flagrante de la paix de Montmirail. « Allez, répondit le roi de France a au messager, allez dire à votre roi, que, s'il tient aux coutumes de son « aïeul, je puis bien tenir à mon droit héréditaire de secourir les « exilés. »
Bientôt l'archevêque, reprenant l'offensive, lança de nouveaux arrêts d'excommunication contre les courtisans, les serviteurs et les chapelains du roi d'Angleterre, surtout contre les détenteurs des biens de l'évêché deCanterbury. Il en excommunia un si grand nombre, que, dans le doute oti l'on se trouvait si la sentence n'était pas ratifiée secrètement par le pape, il n'y avait plus dans la chapelle du roi personne qui, à l'office de la messe, osât lui donner le baiser de paix. Thomas adressa en outre à l'évèque de Winchester, Henri;, frère du roi Etienne, et comme tel ennemi secret de Henri II, un mandement pour interdire en Angleterre toutes les cérémonies religieuses, excepté le baptême des enfants et laconfession des mourants, à moins que le roi, dans un délai fixé, ne donnât satisfaction à l'église de Canterbury. Il y eut un prêtre anglais qui, d'après ce mandement, refusa de célébrer la messe; mais son archidiacre le lui ordonna, ajoutant : « Et si l'on venait delà part de l'archevê- « que vous dire de ne plus manger, est-ce que vous ne mangeriez plus ?» La sentence d'interdit, n'ayant obtenu l'assentiment d'aucun évêque en Angleterre, ne fut point exécutée, et l'évèque de Londres partit pour Rome, avec des messages et des présents du roi. Il en rapporta, après l'avoir bien payée, une déclaration authentique affirmant que le pape n'avait point ratifié, et qu'il ne ratifierait point les sentences d'excommunication lancées par l'archevêque. Le pape lui-même écrivit à Beket pour lui ordonner de révoquer ces sentences dans le plus court délai.
Mais la cour de Rome, attentive à se ménager en toute occasion des sûretés personnelles, demanda que les excommuniés, en recevant leur absolution, prêtassent le serment de ne jamais se séparer de l'Église. Tous, et notamment les chapelains du roi, y eussent consenti volontiers; mais le roi ne le le;ir permit pas, aimant mieux les laisser, comme on disait alors, sous le glaive de saint Pierre, que de s'ôterà lui-même un moyen d'inquiéter l'Église romaine. Pour terminer ce nouveau différend, deux légats, Vivien et Gratien, allèrent trouver Henri à Domfront. Il était à la c'iasse au mom9nt de leur arrivée, et il quitta la forêt pour les visiter à leur logement. Pendant son entrevue avec eux, toute la