LIVRE iX
Iroupe des chasseurs, conduite par le jeune Henri, fils aîné du roi, vint à l'hôtellerie des légats, criant et sonnant du cor pour annoncer la prise d'un cerf. Le roi interrompit brusquement son entretien avec les envoyés de Rome, alla aux chasseurs, les complimenta, dit qu'il leur faisait présent de la hôte, et retourna ensuite auprès des légats, qui ne se montrèrent offensés ni de ce bizarre incident, ni de la légèreté avec laquelle le roi d'Angleterre les traitait, eux et l'objet de leur mission.
Une seconde conférence eut lieu au parc de Bayeux; le roi s'y rendit achevai, avec plusieurs évoques d'Angleterre et de Normandie. Après quelques paroles insignifiantes, il demanda aux légats si décidément ils ne voulaient point absoudre ses courtisans et ses chapelains sans aucune condition. Les légats répondirent que cela ne se pouvait. — « Par les a yeux de Dieu, répliqua le roi, jamais plus de ma vie je n'entendrai (( parler du pape ; » et il courut à son cheval. Les légats, après avoir fait quelques semblants de résistance, lui accordèrent tout ce qu'il voulait. (1 Ainsi donc, reprit Henri H, vous allez passer en Angleterre pour que a Texcommunication soit levée le plus solennellement possible. » Les légats hésitèrent à répondre. « Hé bien! dit le roi avec humeur, faites « ce qu'il vous plaira; mais sachez que je ne tiens nul compte de vous « ni de vos excommunications, et que je m'en soucie comme d'un « œuf. » Il remonta précipitamment à cheval ; mais les archevêques et les évoques normands coururent après lui, en criant, pour lui persuader de descendre ei de renouer l'entretien. « Je sais, je sais aussi bien « que vous tout ce qu'ils peuvent faire, disait le roi, toujours marchant; (( ils mettront mes terres sous l'interdit : mais est-ce que moi, qui peux (( m'emparer d'une ville forte en un jour, je n'aurais pas raison d'un 0 prêtre qui viendrait interdire mon royaume? »
A la fin, les esprits se calmant de part et d'autre, on en vint à une nouvelle discussion sur le dillerend du roi avec Thomas Beket. Les légats dirent que le pape souhaitait la fin de ce scandale, qu'il ferait beaucoup pour la paix, et s engagerait à rendre l'archevêque plus docile et plus traitable. « Le pape est mon père spirituel, reprit alors le roi, tout a à fait radouci, et je consentirai, pour ma part, à faire beaucoup à sa « requête: je rendrai même, s'il le faut, à celui dont nous parlons, son (( archevêché et mes bonnes grâces, pour lui et pour tous ceux qui, à « cause de lui, se sont fait bannir de mes terres. » L'entrevue oii l'on devait convenir des termes de la paix fut fixée au lendemain ; mais, dans cette conférence, le roi Henri se mit i\ pratiquer l'expcdienl des restrictions qu'il reprochait à l'archevêque, et voulut faire inscrire qu'il ne serait tenu à rien que sauf l'honneur et la dignité de son royaume. Les légats refusèrent d'accéder à celte clause inattendue; mais leur refus modéré, en suspendant la décision de l'alfaire, ne troubla point la bonne intelligence qui régnait entre eux et le roi. Ils donnèrent plein
pouvoir à Rotrou, archevêque de Rouen, d'aller, par l'autorité du pape. délierdesonexcomraunicationGi]bertFoliot,évêque de Londres. Ils envoyèrent en même temps à Thomas des lettres qui lui recommandaient, au nom de robéissance qu il devait à lÉglise, l'humilité, la douceur et la circonspection envers le roi.
On se rappelle avec combien de soins Guillaume le Bâtard et son conseiller Lanfranc avaient travaillé à établir, pour le maintien de la conquête, la suprématie absolue du siège de Canterbury. On se rappelle aussi que lun des privilèges attachés à cette suprématie était le droit exclusif de sacrer les rois d'Angleterre, de peur que le métropolitain d'York ne fût quelque jour entraîné, par la rébellion de ses diocésains, à opposer un roi saxon oint et couronné par lui aux rois de la race conquérante. Ce danger n'existant plus, après un siècle de possession, les politiques de la cour de Henri II, afin dénerver le pouvoir de Thomas Beket, résolurent de faire un roi d'Angleterre, sacré et couronné sans sa participation.
Pour exécuter ce dessein, le roi Henri présenta aux barons anglonormands son fils aîné, et leur exposa que, pour le bien de ses vastes provinces, un coHègue dans la royauté lui était devenu nécessaire, et qu'il souhaitait de voir Henri, son fils, décoré du même titre que lui. Les barons n'opposèrent aucun obstacle aux intentions de leur roi, et le jeune homme reçut l'onction royale des mains de l'archevêque d'York, assisté des évêques sulTragarts de l'archevêché de Canterbury, dans l'église de Westminster, immédiatement dépendante du même archevêché. Toutes ces circonstances constituaient, selon le code ecclésiastique, une complète violation des privilèges de la primatie anglaise. Au festin qui suivit ce couronnement, le roi voulut servir son fils à table, disant, dans l'effusion de sa joie paternelle, que depuis ce jour la royauté cessait de lui appartenir. Il ne s'attendait pas qu'avant peu d'années ce propos, jeté légèrement, serait relevé contre lui-même, et que son propre fils le sommerait de ne plus prendre le titre de roi, puisqu'il l'avait solennellement abdiqué.
La violation des anciens droits de la primatie n'eut point lieu sans l'agrément du pape; car, avant de rien entreprendre, Henri II s'était muni d'une lettre apostolique, qui l'autorisait à faire sacrer son fils comme il voudrait et par qui il voudrait. Mais, comme cette lettre devait rester secrète, la chancellerie romaine ne se fit point scrupule d'envoyer à Thomas Beket une autre lettre, également secrète, dans laquelle le pape protestait que le couronnement du jeune roi par l'archevêque d'York s'était fait malgré lui, et que malgré lui encore l'évêque de Londres avait été relevé de son excommunication. A ces faussetés manifestes, Thomas perdit toute patience; et il adressa, en son propre nom et au nom de ses compagnons d'exil, à un cardinal romain, appelé Albert,