‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 110 sur 155 · M VUE IX · texte numérisé non relu

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vèrent à Canterbury. Cette ville était alors en rumeur, pour de nouvelles excommunications que venait de prononcer l'archevôquc contre des hommes qui l'avaient insulté, et notamment contre Renouf de Broc, qui s'était diverti à mutiler un de ses chevaux en lui coupant la queue. Les quatre chevaliers entrèrent à Canterbury avec une troupe de gens d'armes qu'ils avaient rassemblés dans les châteaux sur leur route. Ils requirent d'abord le prévôt de la ville de faire marcher les citoyens en armes, pour le service du roi, ;\ la maison de l'archevôque; le prévôt refusa, et les Normands lui enjoignirent de prendre au moins ses mesures pour que de tout le jour, aucun bourgeois ne remuât, quoi qu'il pût arriver. Ensuite les quatre conjurés, avec douze de leurs amis, se rendirent i\ la maison et à l'appartement du primat.

Thomas Beket venait d'achever son dîner, et ses serviteurs étaient encore à table; il salua les Normands â leur entrée, et demanda le sujet de leur visite. Ceux-ci ne lui firent aucune réponse intelligible, s'assirent, et le regardèrent fixement pendant quelques minutes. Renault, fils d'Ours, prit ensuite la parole. « Nous venons, dit-il, de la part du « roi, pour que les excommuniés soient absous, que les évoques suspen- « dus soient rétablis, et que vous-même rendiez raison de vos desseins « contre le roi. — Ce n'est pas moi, répondit Thomas, c'est le souverain « pontife qui a excommunié l'archevêque d'York, et qui seul, par con- « séquent, a droit de l'absoudre. Quant aux autres, je les rétablirai, s'ils et veulent me faire leur soumission. — Mais de qui donc, demanda Re- « nault, tenez -vous votre archevêché ? est-ce du roi ou du pape? — J'en « tiens les droits spirituels de Dieu et du pape, et les droits temporels « du roi. — Quoi ! ce n'est pas le roi qui vous a tout donné ? — NuUe- « ment, répondit Beket. » Les Normands murmurèrent à cette réponse, traitèrent la distinction d'argutie, et firent des mouvements d'impatience, s'agitant sur leurs sièges, et tordant leurs gants qu'ils tenaient à la main. « Vous me menacez, à ce que je crois, dit le primat : mais c'est « inutilement; quand toutes les épées de l'Angleterre seraient tirées (( contre ma tête, vous ne gagneriez rien sur moi. — Aussi ferons-nous « mieux que menacer, » répliqua le fils d'Ours se levant tout à coup; et les autres le suivirent vers la porte, en criant aux armes !

La porte de l'appartement fut fermée aussitôt derrière eux; Renault s'arma dans l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son appartement par un cloître ou une galerie ; il ne le voulut point, et on allait l'y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer que l'heure des vêpres avait sonné. « Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai ;\ « l'église, » dit l'archevêque; et faisant porter sa croix devant lui, il

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traversa le cloilre cà pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef par une grille de fer entr'ouvcrte. A peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renault, fils d'Ours, parut à l'autre bout de l'église, revêtu de sa cotte de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant : « A moi, à moi, vassaux du roi ! » Les autres conjurés le suivirent de près, armés comme lui de la tôle aux pieds, et brandissant leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la grille du chœur; lui-même le leur défendit, et il quitta l'autel pour les en empêcher; ils le supplièrent avec de grandes instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine, ou de monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on parvenait au faîte de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes armés s'avançaient; une voix cria : « Où est le traître ?» — Personne ne répondit. — " Où est l'ar- « chevêque? — Le voici, répondit Beket, mais il n'y a pas de traître ici; « que venez-vous faire dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement? « quel est votre dessein? — Que tu meures. — Je m'y résigne ; vous ne ti me verrez point fuir devant vos épées; mais, au nom de Dieu tout- « puissant, je vous défends de toucher à aucun de mes compagnons, « clerc ou laïque, grand ou petit. » Dans ce moment, il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les deux épaules, et celui qui le lui porta lui dit : « Fuis, ou tu es mort. » Il ne fit pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, et déclara fermement qu'il ne sortirait point et les contraindrait à exécuter sur la place leurs intentions ou leurs ordres.

Durant cette lutte, les clercs qui accompagnaient le primat s'enfuirent et l'abandonnèrent tous, à l'exception d'un seul : c'était le portecroix Edward Grim, le même qui avait parlé avec tant de hardiesse après la conférence de Clarendon. Les conjurés le voyant sans armes d'aucune espèce firent peu d'attention à lui, et l'un d'eux, Guillaume de Traci, leva son épée pour frapper l'archevêque à la tête; mais le fidèle et courageux Saxon étendit aussitôt son bras droit afin de parer le coup : il eut le bras coupé, et Thomas ne reçut qu'une légère blessure. «Frappez, frappez, vous autres,» dit le Normand à ses compagnons ; et un second coup, porté à la tête, renversa l'archevêque la face contre terre; un troisième coup lui fendit le crâne, et il fut assené avec une telle violence, que l'épée se brisa sur le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Maltret, poussa du pied le cadavre immobile, en disant : « Qu'ainsi meure le traître qui a troublé le royaume et fait insur- « ger les Anglais.»

En effet, un historien rapporte que les habitants de Canterbury se soulevaient et se rassemblaient tumultueusement dans les rues. On ne

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