‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 109 sur 155 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

nécessité, il fallait bien que le prélat d York, dont le titre était meilleur, couronnât le Conquérant. Après cette citation historique, dont le lecteur peut apprécier la justesse, et plusieurs autres propos, le roi promit de l'aire droit à toutes les plaintes de Thomas; mais, pour la demande du baiser de paix, il l'écarta poliment, disant à l'archevêque : « Nous nous reverrons bientôt en Angleterre, et c'est là que nous nous K embrasserons. »

Au moment de se séparer du roi, Bekct le salua en inclinant le genou; et, par un retour de courtoisie qui étonna les assistants, Henri II, comme il remontait à cheval, lui arrangea et lui tint l'étrier. Le jour suivant, on crut remarquer entre eux quelque retour de leur ancienne familiarité. Des messagers royaux portèrent au jeune Henri, collègue et lieutenant de son père, des lettres conçues en ces termes : « Sachez « que Thomas de Canterbury a fait sa paix avec moi, à ma pleine satis- (( faction. Je vous commande donc de lui faire tenir, à lui et aux siens, « toutes leurs possessions librement et paisiblement. » L'archevêque retourna à Sens pour se préparer au voyage; ses amis, pauvres et dispersés dans différents lieux, préparèrent leur mince bagage, et se réunirent ensuite pour aller saluer le roi de France, qui, selon leurs propres paroles, ne les avait point rebutés quand le monde les abandonnait. « Vous allez donc partir, dit Louis VII à l'archevêque : je ne voudrais « pas pour mon pesant d'or vous avoir donné ce conseil ; et, si vous (( m'en croyez, ne vous fiez point à votre roi, tant que vous n'aurez pas (( reçu le baiser de paix. »

Plusieurs mois s'étaient déjà écoulés depuis l'entrevue de réconciliation, et, malgré les dépêches ostensibles envoyées par le roi en Angleterre, l'on n'apprenait nullement que les détenteurs des biens de l'église de Canterbury eussent été contraints de les restituer; au contraire, ils se moquaient publiquement de la crédulité et de la simplicité du primat, qui se croyait rentré en grâce. Le Normand Renouf de Broc était allé jusqu'à dire que, si l'archevêciue venait en Angleterre, on ne lui laisserait pas le temps d'y manger un pain entier. Thomas reçut, en outre, de Rome, des lettres qui l'avertissaient que la paix du roi n'était qu'une paix en paroles, et lui recommandaient, pour sa propre sûreté, d'être humble, patient et circonspect. Il sollicita une seconde entrevue pour s'expliquer avec le roi sur ces nouveaux motifs de plainte, et le rendezvous eut lieu à Chaumont, prèsd'Amboisc, sous les auspices du comte de Blùis. Il ny eut, cette fois, que de la froideur dans les manières de Henri II, et les gens de sa suite affectèrent de ne pas regarder l'archevêque. La messe qu'on célébra dans la chapelle royale fut une messe de l'office des morts; elle avait été choisie exprès, parce que, selon cet office, les assistants ne s'olfraient point mutuellement le baiser de paix à l'Évangile. L'archevêque et le roi, avant de se quitter, fit quchpic

roule ensemble, et se chargèrent à l'envi de propos amers et de reproches. Au moment delà séparation, Thomas fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit, avec une sorte de 'solennité : « Je crois (( bien que je ne vous reverrai plus. — Me prenez-vous donc pour un « traître? » répliqua vivement le roi, qui devina le sens de ces paroles. L'archevêque s'inclina et partit.

Dans les divers entretiens qu'ils avaient eus ensemble, le jour de la réconciliation, Henri H avait promis d'aller à Rouen, à la rencontre du primat, d'y acquitter pour lui toutes les dettes qu'il avait contractées dans l'exil, et de l'accompagner ensuite en Angleterre, ou, tout au moins, de le faire accompagner par rarcheveque de Rouen. Mais, à son arrivée fi Rouen, Beket ne trouva ni le roi, ni l'argent promis, ni aucun ordre de l'accompagner transmis à l'archevêque. Il emprunta trois cents livres, et, au moyen de cette somme, il se mit en route vers la côte voisine de Boulogne. On était alors au mois de novembre, dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port de Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord pour le patron de leur vaisseau, venant les avertir de se préparer au passage; mais cet homme leur dit qu'il était clerc et doyen de l'église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou tuer l'archevêque. « Mon fils, répondit Thomas « au messager, quand j'aurais la certitude d'être démembré et coupé « en morceaux sur l'autre bord, je ne m'arrêterais point dans ma route. « C'est assez de sept ans d'absence pour le pasteur et pour le troupeau. » Les voyageurs s'embarquèrent; mais, pour tirer quelque profit de l'avertissement qu'ils venaient de recevoir, ils évitèrent d'entrer dans un port fréquenté, et prirent terre dans la baie de Sandwich, au lieu qui oftVait le moins de distance de la mer h Canterbury.

Malgré leurs précautions, le bruit courut que l'archevêque avait débarqué près de Sandwich. Au.ssitôt le Normand Gcrvais, vicomte de Kent, se mit en marche vers cette ville avec tous ses hommes d'armes, accompagné deRenouf de Broc et de Renauld de Garenne, deux seigneurs puissants et les plus mortels ennemis de Beket. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'à la même nouvelle, les bourgeois de Douvres, hommes de race anglaise, prirent les armes de leur côté pour secourir l'archevêque, et ceux de Sandwich s'armèrent aussi quand ils virent approcher les cavaliers normands. « S'il a eu l'effronterie d'aborder, «disait le vicomte Gervais, je lui coupe la tête de ma propre main. » L'ardeur des Normands fut un peu ralentie par l'attitude du peuple ; ils s'avancèrent cependant l'épée nue, et Jean, doyen d'Oxford, qui accom-

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pagnait le primat, courut au-devant d'eux en criant : « (juc faites-vous? Remettez vos épées; voulez-vous que le roi passe pour un traître?» La multitude s'amassant, les Normands remirent l'épce au fourreau, se contentèrent de visiter les coffres de rarchevOquc pour y chercher des brefs du pape, et retournèrent à leurs châteaux.

Sur toute la route de Sandwich à Cantcrbury, les paysans, les ouvriers et les marchands vinrent au-devant de l'archevêque, le saluant, criant et s'attroupant en grand nombre; mais, des riches, des personnages honores, des hommes de race normande, presque pas un ne venait voir et féliciter l'exilé. Au contraire, ils s'éloignaient des lieux de son passage, se renfermaient dans leurs maisons fortes, et faisaient courir d'un château ù, l'autre le bruit que Thomas Bckct déchaînait les serfs des champs et les tributaires des villes, et qu'il les promenait à sa suite ivres de joie et de frénésie. De sa ville métropr»1itaine. le primat se rendit à Londres pour saluer le fils de Henri II. Toute la bourgeoisie de la grande cité descendit dans les rues à son passage; mais un messager royal vint lui barrer le chemin, au nom du jeune roi, et lui signifier l'ordre formel de retourner à Canterbury, avec défense d'en sortir. Dans ce moment, un bourgeois de Londres, enrichi par son commerce malgré les exactions des Normands, s'avançait vers Bekct, pour lui tendre la main : «Et vousaussi, lui ditlc messager, vousallezàrcnncmidu roi?... » L'archevêque reçut avec dédain l'injonction de retourner sur ses pas, et dit qu'il ne repartirait point, s'il n'était d'ailleurs rappelé à son église par une grande solennité prochaine. En effet le temps de Noël approchait; Thomas revint à Canterbury, entouré de pauvres gens qui, à leur propre péril, s'armèrent d'écus et de lances rouillées et l'escortèrent. Ils furent plusieurs fois insultés par des hommes qui semblaient chercher l'occasion d'engager une querelle, afin de fournir aux soldats royaux un prétexte pour intervenir et tuer l'archevêque sans scandale au milieu du tumulte. Mais les Anglais essuyèrent toutes ces provocations avec un sang-froid imperturbable. L'ordre signifié au primat de se renfermer dans l'enceinte des dépendances de son église fut publié à son de cor dans les villes, comme édit de l'autorité publique; d'autres édits déclarèrent ennemi du roi et du royaume quiconque lui ferait bon visage; et un grand nombre de citoyens de Londres furent cités devant les juges normands pour répondre sur la charge de trahison envers le roi, à cause de l'accueil fait à rarchevêque dans leur ville. Toutes ces manœuvres des gens en pouvoir firent pressentira Thomas que sa fin était proche; et il écrivit au pape pour lui demander de faire dire, à son intention, les prières des agonisants. Il monta en chaire, et, devant le peuple assemblé dans la grande église de Canterbury, il prononça un sermon sur ce texte : «Je suis venu vers vous pour mourir au milieu do (( vous. ))

Il faut dire que la cour de Rome, suivant sa politique constante de ne jamais laisser complètement s'éteindre les querelles où elle pouvait intervenir, après avoir envoyée l'archevêque Tordre d'absoudre les prélats qui avaient sacré le fils du roi, lui avait donné de nouveau la permission d'cxconmiunier le prélat d'York et de suspendre les autres. C'était Henri II qui cette fois était joué par le pape; car il ignorait entièrement qu'à son départ pour l'Angleterre Thomas fût muni de pareilles lettres. Ce dernier s'était d'abord proposé de les employer comme un simple moyen comminatoire pour contraindre ses ennemis à capituler. Mais la crainte qu'on ne saisît ces papiers à son débarquement le décida plus tard à les faire partir avant lui, et ainsi la lettre du pape et les nouvelles sentences d'excommunication devinrent trop tôt publiques; le ressentiment des évoques, frappés comme à l'improviste, s'irrita au delà de toute mesure. Celui d'York et plusieurs autres, se hâtant de passer le détroit, allèrent trouver Henri II en Normandie, et se présentant devant lui : « Nous vous implorons, lui dirent-ils, pour la royauté et pour le « sacerdoce ; vos évoques d'Angleterre sont excommuniés parce qu'ils « ont, d'après vos ordres, couronné le jeune roi votre fils. — Si cela est, « répondit le roi avec un ton qui marquait la surprise, si tous ceux qui « ont consenti au sacre de mon fils sont excommuniés, par les yeux « de Dieu, je le suis aussi. — Sire, ce n'est pas tout, reprirent les évê- « ques, l'homme qui vous a fait celte injure va mettre le royaume en « feu ; il marche avec des troupes de cavaliers et de piétons armés, « rôdant autour des forteresses et cherchant à se les faire ouvrir. »

En entendant cette relation exagérée, le roi fut saisi d'un de ces accès de colère violente auxquels il était sujet, il changea de couleur, et, frappant ses mains l'une contre l'autre : « Quoi ! s'écria-t-il, un homme « qui a mangé mon pain, un homme qui est venu à ma cour sur un che- « val boiteux, lève le pied pour m'en frapper. Il insulte son roi, la fa- « mille royale et tout le royaume, et pas un de ces lâches serviteurs, « que je nourris à ma table, n'ira me venger de celui qui me fait un « pareil afi'ront! » Ces paroles ne sortirent point en vain de la bouche du roi, et quatre chevaliers du palais, Richard le Breton, Hugues de Morville, Guillaume de Traci, et Renault, fils d'Ours, qui les entendirent, se conjurant ensemble à la vie et à la mort, partirent subitement pour l'Angleterre le jour de Noël. On ne s'aperçut point de leur absence, la cause n'en fut nullement soupçonnée, et même, pendant qu'ils galopaient en toute hâte vers la mer, le conseil des barons de Normandie, assemblé par le roi, nomma trois commissaires chargés d'aller saisir légalement et emprisonner Thomas Beket, comme prévenu de haute trahison; mais les conjurés, qui avaient les devants, ne laissèrent rien à faire aux commissaires royaux.

Cinq jours après la fête de Noël, les quatre chevaliers normands arri-

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