‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 127 sur 155 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

a OÙ est ta cour ? où sont tes jeunes compagnes ? où sont tes conseilff lers?Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort ignomicnieuse; d'antros ont été privés de la mic ; d'autres, bannis, errent en << différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'ccoutc, car le roi du « Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiège ; crie donc, ne <| te lasse point de crier; élève ta voix comme la trompette, pour que « tes fils t'entendent ; car le jour approche où ils te délivreront, où tu (t reverras ton pays natal. »

A ces expressions d'amour pour la fille des anciens chefs nationaux, succède un cri de malédiction contre les villes qui, soit par choix, soit par nécessité, tenaient encore pour le roi de race étrangère, et des exhortations belliqueuses pour celles de l'autre parti, qui étaient menacées d'une attaque des troupes royales.

(I Malheur aux traîtres qui sont en Aquitaine ! car le jour du châti- 0 ment est proche. La Rochelle redoute ce jour ; elle double ses murs (( et ses fossés ; elle se fait ceindre de tous côtés par la mer, et le bruit « de ce grand travail va jusqu'au delà des monts. Fuyez dqvant Richard. <i duc d'Aquitaine, vous qui habitez ce rivage ; car il renversera les glo- « rieux, il brisera les chars et ceux qui les montent ; il anéantira, depuis o le plus grand jusqu'au plus petit, tous ceux qui lui refuseront l'entrée « de la Saintonge. Malheur à ceux qui vont au roi du Nord pour lui de- <i mander du secours ! malheur à vous, riches de La Rochelle, qui vous <i confiez dans vos richesses ! le jour viendra où il n'y aura pas de fuite (' pour vous, où la fuite ne vous sauvera pas ; où la ronce, au lieu d'or, « meublera vos maisons ; où l'ortie croîtra sur vos murailles.

«Et toi, citadelle maritime, dont les bastions sont élevés et solides, <• les fils de l'étranger viendront jusqu'à toi ; mais bientôt ils s'enfuiront " tous vers leur pays, en désordre et couverts de honte. Ne t'épouvante « point de leurs menaces, élève hardiment ton front contre le Nord, a tiens-toi sur tes gardes, appuie le pied sur tes retranchements, « appelle tes voisins pour qu'ils viennent en force à ton secours ; range (( en cercle autour de tes flancs tous ceux qui habitent dans ton sein et « qui labourent ton territoire, depuis la frontière du sud jusqu'au golfe <j où retentit l'Océan. »

Les succès de la cause royale en Angleterre permirent bientôt à Henri II de repasse? le détroit avec ses fidèles Brabançons et un corps do Gallois mercenaires, moins disciplinés que les Brabançons, mais plus impétueux, et disposés, parla haine môme qu'ils portaient au roi, à faire une guerre furieuse à ses fils. Ces hommes, habiles dans l'art des embuscades militaires et de la guerre de parti dans les bois et dans les marais, furent employés en Normandie à intercepter les convois et les vivres de l'armée française, qui alors assiégeait Rouen. Ils y réussirent si bien, à force d'activité et d'adresse, que celte grande armée, craignant

la famine, leva subitement le siège et se retira. Sa retraite donna au roi Henri l'avantage de l'offensive. Il reprit pied à pied tout le territoire que ses ennemis avaient occupé durant son absence ; et les Français, fatigués encore une fois des dépenses énormes qu'ils avaient faites inutilement, déclarèrent de nouveau à Henri le Jeune et à son frère Geoffroy qu'on ne pouvait plus les aider, et que, s'ils désespéraient de soutenir seuls la guerre contre leur père, ils eussent à se réconcilier avec lui. Henri le Jeune et Geoffroy, dont la puissance était peu de chose sans un secours étranger, furent contraints d'obéir. Ils se laissèrent mener à une entrevue des deux rois, où on leur fit faire diplomatiquement des protestations de repentir et de tendresse filiale.

L'on convint d'une trêve qui devait donner au roi d'Angleterre le temps d'aller en Poitou obliger, par la force, son fils Richard à se soumettre comme les deux autres. Le roi de France jura de ne plus fournir à Richard aucune espèce de secours, et imposa le même serment aux deux autres frères, Henri et Geoffroy. Richard fut indigné en apprenant que ses frères. et son allié venaient de faire une trêve et l'en avaient exclu. Mais, incapable de résister seul à toutes les forces du roi d'Angleterre, il retourna vers lui, implora son pardon, rendit les villes qu'il avait fortifiées, et, quittant le Poitou, suivit son père sur la frontière de l'Anjou et de la France, où se tint un congrès général ou un parlement pour lapaix.Là fut rédigé, sous forme de traité politique, l'acte de réconciliation entre le roi d'Angleterre et ses trois fils. Plaçant leurs mains dans celles de leur père, ils lui prêtèrent le serment d'hommage lige, forme ordinaire de tout pacte d'alliance entre deux hommes de puissance inégale, et tellement solennelle dans ce siècle, qu'elle établissait entre les contractants des liens réputés plus inviolables que ceux du sang. Les historiens de l'époque ont soin de faire observer que, si les fils de Henri II s'avouèrent alors ses hommes et lui promirent allégeance, ce fut pour ôter de son esprit tout soupçon défavorable sur la sincérité de leur retour.

Cette réconciliation des princes angevins fut un événement fimeste pour les diverses populations qui avaient pris part à leurs querelles. Les trois fils, au nom de qui elles s'étaient insurgées, tinrent leur serment d'hommage en livrant ces populations à la vengeance de leur père, et eux-mêmes se chargèrent de l'accomplir. Richard surtout, plus impérieux et plus dur que ses frères, fit tout le mal qu'il put à ses anciens alliés du Poitou : ceux-ci, réduits au désespoir, maintinrent contre lui la ligue nationale à la tète de laquelle ils l'avaient autrefois placé, et^le pressèrent tellement que le roi fut obligé de lui envoyer de grandes forces et d'aller en personne à son secours. L'effervescence des habitants de l'Aquitaine s'accrut avec le danger. D'un bouta l'autre de ce vaste pays éclata une guerre bien plus véritablement patriotique que la pre-

Page 1