LIVRE XI. 4tb
SOUS la seule condition de s'en emparer; ils refusèrent ce don qui leur semblait trop onéreux. Mais Philippe de Brause l'accepta, eî en fit hommage au nouveau roi d'Irlande, déclarant tenir de lui, moyennant le service de soixante hommes d'armes, ce pays où aucun Normand n'avait pénétré.
Le quatrième fils de Henri II s'embarqua au mois d'avril de Tannée 1183, et aborda à Waterford, accompagné de Robert le Pauvre, son maréchal, et d'un grand nombre de jeunes gens élevés à la cour d'Angleterre, qui n'avaient jamais vu l'Irlande, et qui, aussi étrangers aux conquérants de ce pays qu'aux indigènes, suivaient le nouveau roi, dans l'espoir de faire une prompte fortune aux dépens des uns et des autres. Du lieu de son débarquement. Jean se rendit à Dublin, où il fut reçu en grande pompe par l'archcvôque et par tous les Anglo-Normands de la contrée. Plusieurs des chefs irlandais qui avaient juré fidélité au roi Henri et aux barons étrangers vinrent pour saluer le jeune prince suivant le cérémonial usité dans leur pays.
Ce cérémonial était beaucoup moins raffiné que celui de la cour normande; il laissait chacun libre de donner, selon sa fantaisie, à l'homme revêtu du souverain pouvoir, un témoignage d'affection quelconque, et tel que son premier mouvement ou ses habitudes le lui suggéraient. Les Irlandais ne se doutant pas qu'il y eût pour eux autre chose à faire que de suivre les anciens usages, l'un s'inclina simplement devant le fils du roi Henri, l'autre lui prit la main, un troisième voulut l'embrasser; mais les Normands trouvèrent cette familiarité inconvenante, et traitèrent les chefs indigènes de gens grossiers et malappris. Se faisant un jeu de les insulter, ils les tiraient par leurs longues barbes ou par les tresses de cheveux qui leur pendaient de chaque côté de la tête, touchaient leurs habits d'un air méprisant, ou les poussaient vers la porte. Ces outrages ne restèrent pas sans vengeance, et le même jour tous les chef^ irlandais sortirent i\ la fois de Dublin. Un grand nombre d'habitants de la contrée voisine, prenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs meubles, les suivirent et se réfugièrent, les uns vers le sud, auprès du roi de Limerick, qui luttait encore contre la conquête, les autres auprès de celui de Connaught. qui bientôt se mit à la tète d'un nouveau soulèvement patriotique.
Dans la guerre presque générale qui s'éleva dès lors entre les Irlandais et leurs vainqueurs, une circonstance favorable aux premiers fut l'esprit de jalousie des courtisans du jeune roi envers les barons et les chevaliers de la conquête. N'ayant rien à perdre à cette guerre, ils la regardaient comme une occasion qui s'offrait ù eux de supplanter les anciens colons dans leurs commandements et dans leurs grades. Ils les accusaient et les calomniaient de mille manières auprès du fils de Henri 11 ; et celui-ci, léger, imprudent et dévoué à ses compagnons de
plaisir, dépouillait pour eux les fondateurs et les soutiens de la puissance normande en Hibernie. Il dépensait en frivolités tout l'argent qu'il recevait d'Angleterre pour la solde de ses troupes ; son armée, mal commandée et mécontente, obtint peu de succès contre les révoltés, et la cause des conquérants commença à être en péril. Dès que ce péril se fit sentir, le jeune roi et ses gens de cour s'enfuirent et quittèrent l'île, emportant avec eux tout l'argent qu'ils purent enlever, et laissant se débattre ensemble les deux populations vraiment intéressées à la guerre.
La lutte de ces deux races d'hommes continua longtemps, sous toutes les formes, en rase campagne et au sein des villes, par la force et par la ruse, l'attaque ouverte et l'assassinat. Le même esprit de haine pour le pouvoir étranger qui, en Angleterre, avait jonché de cadavres normands les forêts de l'Yorkshire et du Northumberland, en remplit les lacs et les marais d'Érin. Mais unfaitqui donne à la conquête de ce dernier pays un caractère tout particulier, c'est que les conquérants de l'Irlande, placés au rang d'oppresseurs à l'égard du peuple indigène, furent abaissés à celui d'opprimés à l'égard de leurs compatriotes demeurés en Angleterre. Le mal que les fils des vainqueurs faisaient à la nation subjuguée leur fut en partie rendu par les rois dont ils relevaient, et qui, doutant de leur fidélité, les regardaient presque comme une race étrangère. Il y eut loin, toutefois, des tyrannies que subirent, de la part du gouvernement d'Angleterre, les Anglais établis en Irlande, à celles qu'eux-mêmes, durant une longue suite de siècles, firent éprouver aux indigènes. Un document duxiv* siècle pourra tenir lieu de beaucoup de détails à cet 'égard, et compléter pour le lecteur l'idée d'une conquête au moyen âge.
« A Jean, pape, Donald O'Neyl, roi d'Ulster, ainsi que les rois infé- (( rieurs de ce territoire, et toute la population de race irlandaise.
« Très-saint père, nous vous transmettons quelques renseignements (( exacts et sincères sur l'état de notre nation et sur les injustices que « nous subissons et qu'ont subies nos ancêtres de la part des rois d'An- « gleterre, de leurs agents et des barons anglais nés en Irlande. Après (( nous avoir chassés, par la violence, de nos habitations, de nos champs, (( de nos héritages paternels; nous avoir contraints, pour sauver notre a vie, de gagner les montagnes, les marais, les bois et les creux des ro- « chers, ils nous harcèlent incessamment dans ces misérables refuges a pour nous en expulser et s'approprier notre pays dans toute son <( étendue. De là résulte entre eux et nous une inimitié implacable, et (( c'est un ancien pape qui nous a placés originairement dans ce déplo- <i rable état. Ils avaient promis à ce pape de façonner le peuple d'Hi- <( bernie aux bonnes mœurs et de lui donner de bonnes lois; bien loin <i de là, ils ont anéanti toutes les lois écrites qui anciennement nous