‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 137 sur 155 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

« régissaient, ils nous ont laissés sans lois pour mieux accomplir notre « ruine, ou en ont établi parmi nous de détestables, dont voici quelques « exemples.

a II est de règle, dans les cours de justice du roi d'Angleterre en <( Irlande , que tout homme qui n'est pas de race irlandaise puisse a intenter h un Irlandais toute espèce d'action judiciaire, et que cette (( faculté soit interdite aux Irlandais, soit clercs, soit laïques. Si, comme tt il arrive trop souvent, quelque Anglais assassine un Irlandais, clerc « on laïque, l'assassin n'est ni puni corporellement, ni même condamné « à l'amende ; au contraire, plus la personne assassinée était considé- « rable parmi nous, plus son meurtrier est excusé, honoré, récom- « pensé des siens, même des gens ile religion et des évêques. Nul Irlan- « dais ne peut disposer de ses biens au lit de mort, et les Anglais se les <( approprient. Il est interdit à tous les ordres religieux établis en « Irlande sur le territoire anglais de recevoir dans leurs maisons des « hommes de nation irlandaise.

<c Les Anglais qui habitent parmi nous depuis longues années, et « qu'on appelle gens de race mêlée, ne sont pas pour cela moins cruels (( envers nous que les autres. Quelquefois ils invitent à leur table les « premiers de notre nation, et les tuent par trahison au milieu du '( festin ou dans leur sommeil. C'est ainsi que Thomas de Clare, ayant (( attiré dans sa maison Bricn le Roux de Thomond, son beau-frère, l'a « mis à mort par surprise, après avoir communié avec lui de la même « hostie consacrée et divisée en deux parts. Ces crimes leur paraissent « à eux honorables et dignes de louanges; et c'est la croyance de tous « leurs laïques et de beaucoup de leurs hommes d'Église, qu'il n'y a pas « plus de péché à tuer un Irlandais qu'un chien. Leurs moines disent « avec assurance que, pour avoir tué un homme de notre nation (ce qui « trop souvent leur arrive), ils ne s'abstiendraient pas un seul jour de (( célébrer la messe. En preuve de cela, les religieux de l'ordre de « Cîteaux, établis à Granard, dans le diocèse d'Armagh, et ceux du '( même ordre qui sont à Ynes, en Ulster, attaquent journellement en (( armes, blessent et tuent des Irlandais, et n'en disent pas moins leurs « messes. Frère Simon, de l'ordre des Mineurs, parent de l'évoque de (( Coventry, a prêché publiquement qu'il n'y a pas le moindre mal à (( tuer ou à voler un Irlandais. Tous, en un mot, soutiennent qu'il leur (i est permis de nous enlever, s'ils le peuvent, nos terres et nos biens, « et ne s'en font nul reproche de conscience, pas même à l'article de la (I mort. »

« Ces griefs, joints à la différence de langue et de mœurs qui existe « entre eux et nous, font qu'il n'y a nul espoir que jamais nous ayons (( paix ou trêve en cette vie, si grande de leur part est l'envie de do- « miner, si vif de la nôtre est le désir légitime et naturel de sortir dune

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« servitude insupportable, et de recouvrer l'héritage de nos ancêtres. «Nous gardons au fond de nos cœurs une haine invétérée, produite « par de longs souvenirs d'injustices, par le meurtre de nos pères, de « nos frères, de nos proches, et qui ne s'éteindra ni de notre temps ni « du temps de nos fils. Ainsi donc, sans regret ni remords, tant que « nous serons en vie, nous les combattrons pour la défense de nos (( droits, et ne cesserons de les combattre et de leur nuire que le jour « où eux-mêmes , par défaut de puissance , auront cessé de nous « faire du mal, et où le juge suprême aura tiré vengeance de leurs cri- <( mes, ce qui arrivera tôt ou tard, nous en avons le ferme espoir. « Jusque-là nous leur ferons guerre à mort pour recouvrer l'indépcn- (i dance, qui est notre droit naturel, contraints que nous y sommes par (1 la nécessité môme, et aimant mieux aCTronter le péril en hommes de « cœur que de languir au milieu des outrages. »

Cette promesse de guerre à mort, faite il y a plus de quatre cents ans, n'est pas encore oubliée ; et, chose triste, mais digne de remarque, le sang a coulé de nos jours en Irlande pour la vieille querelle de la conquête. L'heure où cette querelle sera terminée est dans un avenir qu'on ne peut encore prévoir; car, malgré le mélange des races et les transactions de toute espèce amenées par le cours des siècles, la haine du gouvernement anglais subsiste, comme une passion native , dans la masse de la nation irlandaise. Depuis le jour de l'invasion, cette race d'hommes a constamment voulu ce que ne voulaient pas ses conquérants, détesté ce qu'ils aimaient, et aimé ce qu'ils détestaient. Elle dont les malheurs avaient été en partie causés par l'ambition des papes, elle s'est attachée aux doctrines du papisme avec une sorte de fureur dès que l'Angleterre s'en est affranchie. Cette opiniâtreté indomptable, cette faculté de conserver, à travers des siècles de misère, le souvenir de la liberté perdue et de ne point désespérer d'une cause toujours vaincue, toujours fatale à ceux qui osèrent la défendre, est peut-être le plus étrange et le plus grand exemple qu'un peuple ait jamais donné.

Quelque chose de la ténacité de mémoire et d'esprit national qui caractérise la race irlandaise se retrouve, aux mêmes époques, chez les indigènes du pays de Galles. Tout faibles qu'ils étaient vers la fin du xu* siècle, ils espéraient encore non-seulement recouvrer la portion conquise de leur terre natale, mais voir revenir le temps où ils avaient possédé l île de Bretagne. Leur confiance imperturbable dans cet espoir chimérique faisait une telle impression sur ceux qui l'observaient, qu'en Angleterre et même en France les Gallois passaient pour avoir le don de prophétiser. Les vers où d'anciens poètes cambriens avaient exprimé avec effusion d'âme leurs vœux et leur attente patriotique étaient regardés comme des prédictions mystérieuses, dont on cherchait à

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